Συγγραφέας:Διεθνές Συμπόσιο
 
Τίτλος:Actes du Colloque International, Historicité de l’ enfance et de la jeunesse
 
Τίτλος σειράς:Ιστορικό Αρχείο Ελληνικής Νεολαίας
 
Αριθμός σειράς:6
 
Τόπος έκδοσης:Αθήνα
 
Εκδότης:Γενική Γραμματεία Νέας Γενιάς
 
Έτος έκδοσης:1986
 
Σελίδες:709
 
Αριθμός τόμων:1 τόμος
 
Γλώσσα:Γαλλικά
 
Θέμα:Βιβλιογραφία
 
Διεθνή Συμπόσια
 
Κοινωνική ενσωμάτωση
 
Μαθητεία και εργασία
 
Νεανικά έντυπα
 
Νεανικές οργανώσεις
 
Νοοτροπίες και συμπεριφορές
 
Παιδεία-Εκπαίδευση
 
Τοπική κάλυψη:Ευρώπη
 
Περίληψη:Πρόκειται για μετάφραση στα γαλλικά των Πρακτικών του πρώτου επιστημονικού συμποσίου, που διοργάνωσε η επιτροπή του ΙΑΕΝ σε συνεργασία με την Εταιρεία Μελέτης Νέου Ελληνισμού. Το συμπόσιο, με θέμα «Ιστορικότητα της παιδικής ηλικίας και της νεότητας», έγινε στο αμφιθέατρο του Εθνικού Ιδρύματος Ερευνών από τη 1 έως τις 5 Οκτωβρίου 1984.
 
Άδεια χρήσης:Αυτό το ψηφιοποιημένο βιβλίο του ΙΑΕΝ σε όλες του τις μορφές (PDF, GIF, HTML) χορηγείται με άδεια Creative Commons Attribution - NonCommercial (Αναφορά προέλευσης - Μη εμπορική χρήση) Greece 3.0
 
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JACQUES LE GOFF

LE ROI ENFANT DANS L'IDÉOLOGIE MONARCHIQUE DE L'OCCIDENT MÉDIÉVAL

INTRODUCTION: LE PROBLÈME

Je voudrais d'abord préciser que mon étude se situe dans la perspective de l'idéologie, des représentations. C'est l'image de l'enfant qui m'intéresse, sa place dans le système des valeurs de l'Occident médiéval. Il est bien entendu qu'il y a interaction entre cette idée de l'enfant et sa situation historique concrète et réciproquement. Ce point de vue ne nie évidemment pas l'existence de sentiments et de comportements qui se rattachent à des structures plus ou moins intemporelles de l'humanité et qui échappent en grande partie aux avatars de systèmes de valeurs liés à l'évolution historique, même s'il s'agit d'évolution très lente. L'amour des parents pour les enfants se rencontre dans presque toutes les sociétés et chez presque tous les individus. Il est en grande partie indépendant de la valeur que l'on attribue au phénomène: enfance.

A moins que ce colloque ne m'amène à rectifier mes opinions, je crois que dans l'Occident médiéval l'enfant (ou l'enfance) a été longtemps une non-valeur. Il y a longtemps que j'ai adopté la vision de Philippe Ariès sur l'image de l'enfant au Moyen Âge1 et je ne vois pas de raison de changer ce point de vue fondamental. Je pense aussi que la valeur de l'enfance évolue et qu'un changement important est lié à un ensemble de mutations et en particulier à l'affirmation des valeurs bourgeoises2.

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1. Ph. Ariès, L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, Paris, 1960, Nelle éd. 1973 avec une préface. J. Le Goff, La civilisation de l'Occident médiéval, Paris, 1964, «on l'a dit, il n'y a pas d'enfants au Moyen Âge, il n'y a que des petits adultes» (p. 357). Cette conception de la non-valeur de l'enfant vaut aussi pour l'Antiquité H. I. Marrou dans sa classique Histoire de l'Éducation dans l'Antiquité (Paris, 1968) a écrit une excellente page: «L'homme contre l'enfant» (Nelle éd. 1965, p. 325).

2. J. Le Goff, Images de l'enfant léguées par le Moyen Âge in Les Cahiers Franco-Polonais, 1979, pp. 139-155.

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Je voudrais aujourd'hui présenter les premiers résultats d'une enquête qui n'en est qu'à ses débuts et qui ne peut guère s'appuyer sur des travaux antérieurs.

Face à la constatation de cette dévaluation de la valeur d'enfance, il faut se poser la question de l'attitude des hommes du Moyen Âge à l'égard de situations où la présence d'enfants dans des domaines très valorisés a dû poser problème.

La situation la plus remarquable à cet égard est celle du roi enfant. Comment a-t-on pu concilier la méfiance à l'égard de l'enfance avec le respect de la plus haute fonction laïque, une fonction d'ailleurs renforcée par une atmosphère sacrée? Voilà le problème.

Les études sur ce problème sont, à ma connaissance, presque inexistantes. Seuls les historiens du droit se sont intéressés aux rois-enfants, non pas à eux à vrai dire mais à la situation politico-juridique qu'ils créaient, au phénomène de régence, c'est-à-dire à l'institution qui permettait de suppléer au roi-enfant, de le mettre de côté3.

Depuis que les monarchies ont existé, le cas du roi-enfant s'est posé mais ne semble pas avoir dans l'Antiquité été l'objet de théorisations religieuses ou juridiques. Ç'aurait dû être pourtant un objet de réflexion important pour les auteurs de traités sur le pouvoir royal que l'érudition moderne appelle d'un terme apparu au XIIIe siècle, «miroirs des rois» ou «des princes» —«specula regum» ou «principum». Or ce sujet est rarement abordé dans ces ouvrages. Pourtant un livre qu'on a considéré à juste titre comme renfermant un des plus importants et des plus anciens miroirs des rois, l'Ancien Testament est riche en exemples et en jugements sur les rois enfants4.

Comme on le verra, le dossier vétéro-testamentaire n'a été, semble-t-il, que peu exploité, par les théoriciens médiévaux de la royauté. Comme d'habitude ce dossier contient des opinions diverses voire contradictoires sur la question et il a fonctionné, comme la Bible l'a fait le plus souvent au Moyen Âge, comme arsenal bivalent et même polyvalent dans les prises de position sur l'évaluation du roi-enfant.

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3. Félix Olivier Martin. Études sur les régences. I. Les Régences et la Majorité des Rois sous les Capétiens directs et les premiers Valois (1060-1376), Paris 1931. Armin Wolf, Königtum Minderjähriges und das Institut der Regentschaft in Recueils de la Société Jean Bodin, vol. 36. L'enfant t. 2, Bruxelles 1976, pp. 97-106.

4. P. Hadot, article «Fürstenspiegel» du Reallexicon für Antike et Christentum, t. VII, 1972, col. 564-568. A. R. Johnson, Sacral Kingship in ancient Israel, Cardiff 1955.

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I. LE HAUT MOYEN ÂGE

Le christianisme a été particulièrement attentif, à partir de la formation d'un empire chrétien au IVe siècle, au modèle royal car il était capital pour l'Église que le roi du peuple laïque incarnât l'idéal du chef chrétien et manifestât le respect dû à la hiérarchie ecclésiastique, tête du monde des clercs et régente de l'ensemble de la société chrétienne «sub ratione peccati», du point de vue du péché. Seuls des écrivains grecs, en particulier Socrate et Sozomenos dans leur Histoire Ecclésiastique, semblent avoir abordé le problème du roi enfant chrétien, en particulier à propos de Théodose II le Jeune, empereur enfant élevé par sa sœur Pulchérie. Mais comme l'occident latin a ignoré ces écrits, je les laisserai de côté.

Il est curieux que les théoriciens et historiens chrétiens du Haut Moyen Âge se soient peu penchés sur le problème du roi enfant alors que l'histoire des rois mérovingiens leur offrait des épisodes spectaculaires et parfois dramatiques. Certes dans la perspective des partages du royaume par les enfants du roi défunt la situation avait été parfois réglée par l'assassinat par les oncles des fils mineurs du roi défunt. Cela se produisit à la mort de Clodomir. Mais, à la mort de Sigebert en 575, le duc Gondovald se hâta de proclamer roi son fils Childebert II, un très jeune enfant. Grégoire de Tours dans son Historia Francorum (IV,2, 27,8, 25) se contente de noter l'événement comme inhabituel. Comme l'a écrit Marc Reydellet «Grégoire ne se livre pas à de longs commentaires mais le fait qu'il souligne l'âge du prince —il n'avait pas encore cinq ans— montre suffisamment que l'historien était conscient de la nouveauté de cette procédure»5. Le problème ne passionne pas davantage les écrivains carolingiens auteurs de la première grande série de Miroirs des Princes: Smaragde (Via Regia), Jonas d'Orléans (De institutione regia), Sedulius Scot (Liber de rectoribus christianis), Hincmar de Reims (De régis persona et regio ministerio. De ordine palatii, etc...) étaient morts ou avaient écrit leurs traités quand commença à se poser le problème d'un roi enfant à la déposition de Charles le Gros en 887 puis à sa mort en 888.

On trouve cependant quelques allusions à l'enfance du roi devenu adulte, non à un roi enfant, par exemple dans le prologue de la Via Regia de Smaragde dédiée à Louis le Pieux. Dieu, en effet, «le Roi des Rois,

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5. M. Reydellet, La Royauté dans la littérature latine de Sidoine Apollinaire à Isidore de Sévile, Rome, 1981, p. 359.

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a adopté Louis pour fils alors qu'il était encore tout petit". C'est la troisième raison que donne Smaragde pour affirmer la légitimité du monarque. Les deux premières tiennent à sa filiation royale et à l'onction sacrée qu'il a reçue6.

Quant à Hincmar il écrit à Charles III (le Gros) "pour qu'il donne aux rois fils de son son cousin germain Louis le Bègue des éducateurs et des conseillers compétents" et il rappelle le passage de l'Ancien Testament (I Rois. XII) où l'on voit le roi Roboam, fils de Salomon, perdre une grande partie de son royaume pour avoir méprisé les conseils des vieillards et suivi ceux des jeunes gens7.

On voit bien ce qui pose au christianisme un problème dans le cas du roi enfant. La tradition germanique choisit le roi dans l'hérédité d'une famille royale (sacrée aux origines) et selon la primogéniture mâle.

Les dynasties d'origine germanique ont en général réussi à écarter le principe de l'élection auquel tendait l'aristocratie (c'est ce que firent avec succès les Robertiens/Capétiens de France occidentale en 888 et finalement en 987) et qui pouvait avoir les faveurs de l'Église, désireuse qu'un roi fort la protégeât et que son choix répondît au modèle qu'elle proposait du roi chrétien.

Pour se prémunir que le roi enfant fût un mauvais roi, elle élabora très tôt une doctrine. Il fallait étroitement veiller à ce qu'il reçût une bonne éducation. Étant donnée par des clercs, elle devait pouvoir aisément parvenir à cette fin, à condition que le modèle du roi chrétien fût bien défini. D'où l'utilité des "miroirs des princes".

Si malgré tout les rois se révèlent mauvais deux attitudes sont possibles. Ou bien on les subira selon le principe qu'Hincmar a tiré de Saint Augustin (De dono perseverantiae, C. 6, PL 45, 1000): "Dieu fait

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6. "Deus omnipotens, te, ο clarissime rex quando voluit, et ubi voluit, de regali nobilique genere nobiliter procreavit, et misericorditer ad lavacrum regenerationis perduxit (le baptême), caput tuum oleo sacri chrismatis linivit, et dignanter in filium adoptavit. Constituit te regem populi terrae, et proprii Filii sui in coelo fieri iussit haeredem. His etenim sacris ditatus muneribus rite portas diademata regis. Primum quia de femore regis regalique descendis prosapia, decenter tibi convenit, et bene et multa regere regna. Secundo quia te regem esse et sacri chrismatis unctio, et fidei confessio, operis que confirmat et actio. Tertio ut aeternum cum Christo feliciter perciperes regnum, misericorditer adhuc te parvulum Rex regum adoptavit in filium. Haec te prospicua claraque indicia ab infantia regem que clamitant regemque confirmant..." (Smaragde, Via Regia, PL 102, 933).

7. Hincmar, Ad Carolum III imperatorem ut Ludovici balbi sobrini sui ftliis regibus idoneos educatores et consiliarios constituat, PL 125, 391.

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les bons rois et permet les méchants»8, ce que l'on précisera par la suite en rangeant les mauvais rois parmi les calamités (guerre, épidémie, famine), fléaux de Dieu envoyés pour punir les hommes de leurs péchés. Ou bien on rappellera que la succession héréditaire ne vaut que pour les successeurs de rois justes et eux-mêmes décidés à suivre la voie de leur justice et de la justice de Dieu.

Ainsi l'Église laisse peser sur le fils de roi et spécialement sur le roi enfant la menace d'un châtiment divin ici-bas (le modèle biblique en est la réduction du royaume de Roboam), ou même implicitement celle, qu'elle soutiendrait ou susciterait, d'un refus de succession ou d'une déposition.

En fait derrière ces attitudes politiques et éthiques, se profile une opposition entre deux conceptions de la royauté. Valerio Valeri par exemple affirme que la nature et la représentation de la fonction royale oscille entre deux champs idéologiques, celui du roi-guerrier, prédateur et conquérant, correspondant à la deuxième fonction indo-européenne de Georges Dumézil et celui du roi pacifique, garant de la prospérité et du salut, roi-prêtre en qui se combinent les première et troisième fonctions duméziliennes. C'est ce que Valerio Valeri appelle la dialectique du guerrier et du prêtre. Cette oscillation peut d'ailleurs se résoudre en succession historique. Le roi guerrier, roi transgresseur qui viole la loi par le meurtre, l'inceste9, ou la simple usurpation (ce fut le cas des Carolingiens et des Capétiens) s'efforce ensuite d'observer et faire observer la loi, il punit l'homicide, l'inceste et s'efforce, comme les dynasties de la France médiévale, à se donner comme les descendantes légitimes des dynasties qu'elles ont éliminées, au nom d'une continuité nécessaire à l'identité et à la survie de la société régie par les rois10.

L'Église médiévale est ainsi confrontée à une double tâche d'apprivoisement. Elle doit christianiser le roi guerrier, le roi sauvage (tout en l'empêchant d'ailleurs d'usurper aux vrais prêtres un caractère proprement sacerdotal, sacrilège et dangereux), elle doit aussi christianiser ce petit sauvage, l'enfant. Quand le roi est un enfant, la tâche est 

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8. Quod bonos reges Deus facit, malos permittit (PL 125, 834B - 835A).

9. Sur les rapports entre inceste et royauté voir Luc de Heusch, Le roi ivre ou l'origine de l'État, Paris 1972.

10. Valerio Valeri, art. Regalità in Enciclopedia Einaudi, t.11, 1980, p. 742-771. Au XlVe siècle le carme Jean Golein dans son Traité du Sacre écrit pour le roi de France Charles V, soutient que l'onction du sacre lave le roi de ses péchés. Marc Bloch a cité ce passage dans ses Rois Thaumaturges (1924, 1983 3, p. 483) et il a été repris par V. Valeri, loc. cit. p. 750.

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délicate. C'est cette rencontre entre l'anthropologie royale et l'anthropologie historique de l'enfant que je voudrais étudier dans une première approche à travers deux Miroirs des Princes du Moyen Âge, l'un du milieu du XIIe siècle, le Policraticus achevé par Jean de Salisbury, évêque de Chartres, en 1159, l'autre composé par le Dominicain Vincent de Beauvais dans les années 1246-1248, le De Eruditione Filioriirn Regalium ou Nobilium. Ce sont, à ma connaissance, les deux plus anciens textes normatifs de l'Occident latin médiéval qui traitent du problème du roi-enfant.

Une remarque avant de les aborder. Je ne traiterai pas du problème important mais délicat des dénominations et des phases de l'enfance: infantia, pueritia, etc...11. J'étendrai comme le font ces textes le cas du roi enfant aux jeunes, aux juvenes, évoqués à propos des reges pueri, des rois enfants.

Je ne me préoccuperai pas non plus des âges où finit la minorité de l'enfant. Il faut d'ailleurs avec les historiens du droit distinguer plusieurs étapes, plusieurs sortes de majorité successives, d'ailleurs souvent flottantes et pas toujours respectées. La première après le baptême, est l'entrée dans l'âge de raison (aetas rationabilis ou aetas discretionis). Elle semble se situer le plus souvent à sept ans. C'est l'âge à partir duquel l'enfant est admis à la confession. Comme le IVe Concile de Latran en 1215 promulgue la confession annuelle obligatoire et que le confesseur du roi entre désormais dans le système de contrôle du roi par l'Église (le confesseur de Saint Louis et celui de sa femme, la reine Marguerite, ont écrit des biographies du saint roi), cette étape dans la vie du roi vaut d'être vécue. Il y a ensuite l'âge de la responsabilité juridique. Il semble en général fixé à 14 ans ce qui est l'âge officiel de la puberté pour les garçons (12 ans pour les filles). La majorité proprement dite se situe à 25 ans. C'est l'âge où l'on peut recevoir la prêtrise, c'est-à-dire la fonction comportant le plus haut état et les plus hautes responsabilités auxquelles un homme peut parvenir. Pour les rois il y a l'âge du sacre et l'âge de la prise du pouvoir. Les premiers rois capétiens ayant fait couronner leur fils aîné de leur vivant jusqu'à Louis VIII exclu, mort en 1226. L'âge du sacre a beaucoup varié et certains Capétiens ont été couronnés enfants du vivant de leur père. Philippe-Auguste ayant succédé à son père à l'âge de 15 ans, prit aussitôt

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11. Sur les dénominations de l'enfant et la périodisation juridique de l'enfance voir l'article Âge dans R. Naz, Dictionnaire de droit canonique, t. I, Paris 1935, col. 315-347 et René Metz, L'enfant dans le droit canonique médiéval in Recueils de la Société Jean Bodin (t. XXXVI, L'enfant 2, Bruxelles 1976, pp. 9-96.

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le pouvoir. Louis IX (Saint Louis) le premier roi capétien non couronné du vivant de son père, fut, dès la mort de celui-ci, alors qu'il avait 12 ans, adoubé (fait chevalier) à Soissons puis sacré à Reims mais il ne commença à gouverner personnellement le royaume qu'en 1234, à l'âge de 20 ans, année pendant laquelle il se maria aussi, mais sa femme Marguerite de Provence, n'ayant que 13 ans, âge pourtant reconnu pubère, l'union ne fut consommée que plus tard.

II. LA MALÉDICTION DU ROI ENFANT:

LE POLICRATICUS DE JEAN DE SALISBURY (1159)

Avec Jean de Salisbury le genre des Miroirs des Princes, qui avait connu une éclipse aux Xe-XIe siècles, éclipse très probablement liée aux difficultés des monarchies occidentales, change profondément.

Le roi et la royauté ne sont plus ce qu'ils étaient au IXe siècle. La réforme grégorienne qui a séparé les clercs des laïcs a occulté le caractère sacerdotal du roi. L'installation des structures féodales qui a redéfini les rapports entre le roi et son peuple, et d'abord avec les grands, en a fait non plus le descendant d'une famille sacrée mais la tête d'un corps politique. L'idéologie dionysienne tirée des œuvres du Pseudo-Denys a mis le roi à la tête d'une hiérarchie terrestre parallèle ici-bas à la hiérarchie céleste. Le phénomène carolingien du palais autour du roi (De ordine palatii d'Hincmar) s'est transformé dans celui de la cour (curia): le Policraticus s'appelle aussi Sive de nugis curialium (ou «de la frivolité des gens de la cour»). Enfin, la pensée antique dont l'accès à la pensée médiévale était jusqu' alors limité à la fois par la méfiance à l'égard du paganisme et par la faiblesse de l'outillage classique des clercs est largement accueillie: c'est la Renaissance du XIIe siècle dont Jean de Salisbury a été un des grands représentants. Le traité éthico-religieux sur le prince débouche sur une véritable science politique. Certes la pensée aristotélicienne est pratiquement absente du Policraticus et nos deux miroirs se situent dans la période, du milieu du XIIe au milieu du XIIIe siècle, où le Nouvel Aristote pénètre lentement dans certaines universités en voie de création mais n'a pas encore accès à la pensée politique. Il faudra attendre la seconde moitié du XIIIe siècle pour qu'avec Thomas d'Aquin et Gilles de Rome la pensée aristotélicienne envahisse la pensée politique chrétienne de l'Occident latin.

Mais c'est à travers des œuvres latines (de Cicéron et de Suétone à Sénèque et Valère-Maxime) et des traductions latines d'œuvres grecques tardives ou de pures et simples «forgeries» fabriquées par des clercs

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latins et attribuées à des auteurs grecs que la nouvelle pensée politique latine s'est enrichie. Nulle oeuvre n'a joué à cet égard un rôle plus grand qu'un médiocre opuscule connu sous la seule forme d'un résumé latin, l'Institutio Traiani, traité pour l'éducation de l'empereur Trajan attribué à Plutarque.

Jean de Salisbury et, un siècle plus tard, Vincent de Beauvais citent explicitement l'Institutio Traiani. Selon l'érudit qui l'a le mieux étudiée, S. Desideri12, il s'agirait d'un texte faussement attribué à Plutarque et composé dans l'entourage de Symmaque au tournant des 4/5e siècles. Des additions et remaniements portant la marque de la pensée chrétienne auraient été faites à l'époque carolingienne. Je n'exclus pas quant à moi un "faux" du XIIe siècle.

Jean de Salisbury traite du roi enfant au cinquième des 8 livres du Policraticus. Ce livre est un commentaire de l'Institutio Traiani. Le premier chapitre fait les louanges de Plutarque et souligne ce qu'il y a de bon à emprunter aux philosophes antiques. L'accent est mis également sur l'importance du problème du principatus, le principat. Ainsi est prôné l'intérêt pour la continuité dans les institutions et dans la réflexion philosophique depuis l'Antiquité.

Le second chapitre est celui où se trouve, selon Plutarque, la description de la société comme corps. Le prince (princeps) en est la tête, le sénat (senatus, à entendre par conseil des vieillards) le cœur, les juges et gouverneurs de province (indices et praesides provinciarum - peut-être les proches shérifs anglais et baillis français) les yeux, les oreilles et la langue, les ministres et les chevaliers (officiales et milites), les mains, les conseillers du roi (qui semper adsistunt principi), les flancs, les employés des finances et les secrétaires (quaestores et commentarienses), le ventre et les intestins, les paysans (agricolae) les pieds.

Le troisième chapitre expose les quatre grandes vertus d'un roi ou d'un prince, la révérence à l'égard de Dieu (reverentia Dei), la discipline personnelle (cultus sui), l'obéissance exigée des ministres et des détenteurs de pouvoirs (disciplina officialium et potestatum), l'affection et la protection à manifester aux sujets (affectus et protectio subditorum).

Au quatrième chapitre les enfants apparaissent brièvement. A propos des diverses façons dont une personne doit être vénérée, Jean de Salisbury traite des relations à l'intérieur de la famille. Ce qui les gouverne c'est la nature (natura) alors que dans d'autres cas la fonction

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12. S. Desideri, La "Istitutio Traiani", Gênes 1958, cf P. Hartot, art. cité Fürstenspiegel, col. 623.

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(officium), la coutume (mes), la condition (conditio) ou la fortune (fortuna) sont les bases de la révérence. Il n'y a pas besoin d'insister sur les devoirs des parents à l'égard des enfants car, en raison de la nature «personne ne déteste sa chair»13. En revanche les enfants doivent honorer (honorare) les parents et ici l'évêque humaniste du XIIe siècle rejoint l'Ancien Testament où, comme on l'a remarqué14 presque toutes les mentions d'enfants concernent des devoirs de ceux-ci à l'égard des parents.

C'est au sixième chapitre qu'apparaît le problème du roi enfant. Ce chapitre est consacré au roi en tant que tête de l'État. Le fait et le principe que rencontre ici Jean de Salisbury est la succession héréditaire. Elle est justifiée par la promesse divine et le droit familial. Jean de Salisbury insiste sur la condition que le successeur naturel doit répondre à l'exigence de justice —justice voulue par Dieu et dont le modèle a été montré par le père. La Bible et l'histoire montrent que les mauvais rois et les mauvais fils de roi n'ont pas joui de ce bénéfice successoral. Ainsi Saül et ses trois fils ont péri dans la bataille de Belgöc face aux Philistins (I Samuel, 31 ), ainsi Alexandre et César n'ont pas eu de descendance royale15.

D'où la nécessité pour le prince de faire donner une bonne éducation à son fils héritier. Déjà au chapitre VII du livre 4 du Policraticus. Je reviendrai sur ce thème —fondamental— de l'enfant et de l'éducation.

Ici se présente le dossier biblique sur le roi enfant — ou sur le roi et la jeunesse.

Le premier exemple est celui de Roboam. Le fils de Salomon ayant méprisé le conseil des anciens, des vieillards, et suivi le conseil des jeunes, il perd —par le châtiment de Dieu— la grande partie de son royaume. Il ne régna plus que sur Juda tandis que Jéroboam devenait roi des autres tribus d'Israël.

La morale de cette histoire, si l'on peut dire, est tirée à l'aide de la

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13. «liberos non multum oportuit commendari, eo quod nemo carnem suam odio habuerit» (Policraticus, éd. G. Webb, p. 289-290).

14. Policraticus. IV, 11 (Wenn 533 b, p. 269): Patri ergo temporaliter succedit filius, si patris iustitiam imitatur. Dans le chapitre 6 du Livre V commenté ici Jean de Salisbury écrit: «nec tamen licitum est favore novorum recedere a sanguine principum quibus privilegio divinae promissionis et iure generis debetur successio liberorum si tamen (ut praescriptum est) ambuluverint in institiis Domini». L'exemple de Saül et de ses fils, celui d'Alexandre et de César se trouve aussi au livre IV, chapitre 12: si reges intumuerint. conculcatur semen eorum (ibid. 537 a, b, c, p. 276).

15. 1 Rois, 12. Policraticus 549 d, p. 300: «seniorum contempto consilio... adhaeserat consiliis iuvenum».

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deuxième pièce du dossier, l'imprécation de l'Ecclésiaste (X, 16-17) qui devait avoir par la suite un grand retentissement16: "Malheur au pays dont le roi est un enfant" (Ve, inquit Deus - dit Dieu - terrae cuius rex puer est) avec cette précision "et dont les conseillers mangent dès le matin".

De Roboam on glisse à la troisième pièce du dossier invoquant l'exemple de Job (Iob XXVIII-XIX) se rappelant le temps heureux de son passé17. "Si j'allais vers la porte de la ville, ils me préparaient un siège sur la place: à ma vue les jeunes gens (iuvenes) allaient se cacher et les vieillards se levaient et restaient debout"18.

On voit ici l'opposition iuvenes/senes, jeunes gens/vieillards, parfois exprimée sous la forme puer/senes enfant/vieillard et qu'on n'a pas toujours, me semble-t-il, bien interprétée. Detlef Illmer a indiqué que ce cliché a joué un grand rôle dans l'hagiographie du haut Moyen Âge19. L'enfant choisi par Dieu pour devenir saint est déjà dans sa pueritia un adulte et même un vieillard avisé. La caution de Grégoire le Grand a beaucoup contribué à consacrer ce topos20 et Frantisek Graus l'a souligné de son côté dans son grand livre sur le peuple, le chef et le chef à l'époque mérovingienne21. Dans son célèbre ouvrage sur "La littérature européenne et le Moyen Âge latin", Ernst Robert Curtius a interprété ce lieu commun de la façon suivante: "ce topos est un reflet de la mentalité qui régnait à la fin de l'Antiquité. Toutes les civilisations à leur début et à leur apogée chantent les louanges de la jeunesse et vénèrent en même temps la vieillesse. Mais seule une civilisation à son déclin peut cultiver un idéal d'humanité tendant à détruire l'opposition jeunesse-vieillesse pour les unir dans une sorte de compromis"22.

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16. On pense notamment à la pièce d'Henry de Montherlant La Ville dont le prince est un enfant (1952).

17. "Longe utilius iuvenes reppulisset (Roboam), adquiescens consilio seniorum, vitam beati Iob lhabens regnandi formam..." (Policraticus, 550 a, p. 300).

18. "quando procedebam ad portam civitatis et in platea cathedram parabant midri videbant me iuvenes et abscondebantur, et senes assurgentes stabant..."

19. Detlef Illmer, Emanzipation im Merowingischen Frankenreich in Recueils de Société Jean Bodin, XXXVI, L'enfant 2, Bruxelles 1976, p. 138, n. 24.

20. Grégoire le Grand commence, comme l'a rappelé E. R. Curtius, la Vie de Saint Benoît, au livre II de ses Dialogi par ces mots: "Fuit vir vitae venerabilis.. ab ipso suae pueritiae tempore cor gerens senile". L'image stéréotypée du "père du désert", moine-vieillard, sert évidemment de référence.

21. F. Graus, Volk, Herrscher und Heiliger im Reich der Merowinger, Prague 1905, pp 68-70.

22. E. R. Curtius, La littérature européenne et le Moyen Âge latin, trad. frse Paris 1956. L'enfant et le vieillard, p. 122-125.

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Nous ne pensons plus aujourd'hui, après les travaux de nombreux historiens de premier rang, comme Henri Marrou ou Peter Brown du côté latin, Evelyne Patlagean du côté grec, que l'Antiquité tardive soit pertinemment décrite comme "une civilisation à son déclin". Mais surtout ce que veut dire au Moyen Âge ce topos c'est que l'élite humaine n'a pas d'enfance, âge sans valeur. "Aux âmes bien nées la valeur n'attend pas le nombre des années" pour reprendre dans ce contexte un vers célèbre de Corneille. Un saint est vieux, chargé de sagesse dès son enfance. Les saints, comme le souligne, Detlef Illmer sont au Moyen Âge en quelque sorte "ohne Kindheit", "sans enfance" car ils ont au-dessus de la nature comme l'a dit saint Ambroise "Neque enim ullam infantiae sensit aetatern qui supra naturam, supra aetatem, in utero positus matris a mensura coepit aetatis plenitudinis Christi"23.

Qu'en sera-t-il du roi enfant? L'enfance sera-t-elle pour lui, comme pour le saint, un handicap épargné ou au contraire un tremplin vers la grandeur? Jean de Salisbury craint pour le roi-enfant. L'opinion de Vincent de Beauvais, un siècle plus tard, est différente.

III. ÉDUCATION ET BÉNÉDICTION DU ROI ENFANT SELON VINCENT DE BEAUVAIS (1246-1248)

Vincent de Beauvais, Dominicain lié à l'abbaye cistercienne de Royaumont et au couvent des Prêcheurs de Paris, a été un des grands encyclopédistes du XIIIe siècle. Il est surtout connu pour son Speculum maius, "encyclopédie et outil de gestion d'une banque de textes"24 comprenant un Speculum naturale un Speculum Doctrinale et un Speculum historiale. On y ajoute après sa mort un Speculum morale. Il entretint des rapports étroits avec Saint Louis. C'est pour la reine Marguerite de Provence, femme de Saint Louis, qu'il écrivit entre 1246/8, à l'occasion de la naissance de l'enfant royal Philippe, le futur Philippe III le Hardi, en 1245, un traité pour l'éducation des enfants royaux auquel la plupart des manuscrits anciens ont donné le titre de De eruditione filiorum nobilium. Si Jean de Salisbury a été un grand humaniste et un grand penseur, Vincent de Beauvais n'a été qu'un compilateur très

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23. Ambroise, Expositio Evangelii secumdum Lucam, II, 1, CCL 30, 8, p. 43 sqq. cité par D. Illmer, Formen der Erzichung und Wissensvermittlung im frühen Mittelalter, Münich, 1971, pp. 166 n. 61.

24. Serge Lusignan, Préface au Speculum maius de Vincent de Beauvais: réfraction et diffraction. Montréal-Paris, 1979.

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bien organisé dans son travail, représentatif, avec Robert de Sorbon, des intellectuels de seconde zone dont s'entourait Saint Louis, mais dont les ouvrages ont connu une extraordinaire utilisation à la fin du Moyen Âge et au-delà.

Le De eruditione filiorum nobilium était selon certains la quatrième partie d'un miroir des princes que Vincent de Beauvais rédigeait à Royaumont pour Saint Louis et qui n'a pas été écrit ou qui n'a pas été conservé. Pour d'autres c'est le premier volet d'un miroir dont l'autre volet serait constitué par le Tractatus de morali principis institutione du même auteur. D'autres encore pensent que les deux traités auraient constitué une encyclopédie politique. Mais Vincent de Beauvais a donné au sixième livre de son Speculum Doctrinale le titre De Scientia politica (qui, sans utiliser le nouvel Aristote, révèle le nouvel esprit scolastique) et le mieux est de considérer le De eruditione comme un miroir des enfants de roi formant un tout à part25.

Le De Scientia politica de Vincent de Beauvais se réclame de l'Institutio Traiani comme un autre miroir des princes contemporain, l'Eruditio Regum et Principum du franciscain Guibert de Tournai, écrit aussi pour Saint Louis, mais ni l'un ni l'autre ne parlent de l'enfant roi sur lequel l'Institutio Traiani était muette. C'est Jean de Salisbury qui évoquera ce problème et Vincent de Beauvais n'y fait allusion que dans le chapitre XXV où, à propos de Plutarque, précepteur de Trajan (et aussi de Sénèque, Quintilien et Socrate) il rappelle le devoir des maîtres d'employer la coercition, (cohercio) à l'égard de leurs élèves. Déjà plus tôt dans le chapitre I, 24-25 il avait affirmé: "Il faut élever les enfants non seulement par la parole mais, s'il le faut, par le fouet (pueri non solum erudiendi sunt verbis sed etiam, si opus est, flagellis). On sait que son précepteur fouettait le jeune Louis IX. Mais au chapitre XXI (p.

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25. Vincent de Beauvais. De eruditione filiorum nobilium (ou De puerorum regalium instructione) éd. Arpad Sterner. Cambridge, Mass. 1938, Krauss Reprint, New York, 1970. Toute référence à un chapitre ou à une page dans le cours de cet article se rapporte à cette édition. Vincent de Beauvais cite surtout Hugues de Saint Victor dont le Didascalicon et le De instructione novitiorum, dans la première moitié du XIIe siècle, avaient ouvert de nouvelles voies en épistémologie et en pédagogie. C'est dire que, malgré un vernis scolastique, Vincent de Beauvais use d'un outillage intellectuel plus proche de l'humanisme du XIIe siècle que de la scolastique du XIIIe siècle. Mais dans le cas du De eruditione il étend à un milieu laïc, royal et aristocratique, il est vrai, des préceptes destinés par Hugues de Saint Victor à un milieu clérical et même monastique, fût-ce un monachisme urbain. Dans le domaine de l'enfant roi et, de façon générale dans la perspective de l'image de l'enfant, Vincent de Beauvais comme on verra, innove.

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88-89) à propos de la coercition à l'égard des enfants (de puerorum cohercione) il précise ce que sont les instruments de cette coercition: les reproches (increpaciones), les menaces (comminaciones), les verges (virge), les férules (ferule) et les autres punitions qu'il a déjà évoquées au début de son traité en se référant à un texte de Saint Augustin (De civitate dei, ΧΧΠ, 22).

Pour parvenir en effet à l'opinion de Vincent de Beauvais sur le roi enfant il nous faut faire avec lui un détour par ses conceptions de l'enfant en général, ce qui élargira le point de ma communication aux dimensions du thème général de notre colloque. Vincent part de la conception péjorative de l'enfant qui est dominante dans le christianisme latin médiéval et qui s'appuie sur Augustin, grand maître à penser de l'Occident médiéval, un relais essentiel ayant été Saint Paul.

Citons donc ce texte essentiel de la Cité de Dieu XXII, 22 : «Qui ignore avec quelle grande ignorance de la vérité qui est déjà manifeste chez les tout petits enfants, avec quelle grande abondance de vaine cupidité, qui commence à apparaître chez les enfants, l'homme vient à la vie. Si bien que si on le laissait vivre comme il veut et faire ce qui lui plaît, il tomberait dans toutes ou du moins dans la plupart des sortes de crimes et de vices. En effet, la luxure, l'envie, le vol, la joie insane, l'homicide, le parjure et toutes les horreurs de ce genre ont pour source cette racine de l'erreur et de la perversion de l'amour avec laquelle naît tout fils d'Adam»26. Ainsi parlait Saint Augustin. On peut donc dire selon lui que s'il y a une pureté de l'enfant, c'est celle du péché originel. L'enfant c'est le péché originel à l'état pur.

Vincent de Beauvais ajoute à ce point de départ situé au plus bas de l'échelle des valeurs ce complément qu'il emprunte à l'Ecclésiastique, 7, 23: «As-tu des enfants? Fais leur éducation et dès l'enfance fais leur plier l'échiné (filii sunt tibi? erudi illos et curva illos a puericia eorum). Vincent commente: «Puisque donc l'enfance (puerilis etas) est rude et têtue à apprendre et paresseuse à bien faire, portée au mal, c'est à bon droit qu'après avoir dit: «fais leur éducation» il ajoute «et fais-leur plier l'échiné dès l'enfance». Courbe, curva, c'est-à-dire, soumets-les

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26. De eruditione, p. 6-7. «Quis ignorat, cum quanto veritatis ignorantia, que iam in infantibus est manifesta, cum quanto vane cupiditatis habundancia, que incipit apparere in pueris, homo in vitam veniat, ita ut si vivere dimittatur, ut velit et facere, quicquid velit, in omnia vel in multa facinorum et flagiciorum genera... perveniatur. Nam luxuria, invidia, rapina, insana gundia, homicidia, periuria et huiusmodi omnia ab illa radice erroris ac perversi amoris oriuntur, cum qua omnis filius adam nascitu» (S. Augustin, De civitate Dei XXW, 22).

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au joug d'un maître (dominas) au moyen de l'obéissance et aussi à celui d'un éducateur (magister) au moyen de la discipline.

J'ajouterai qu'il faut je crois donner toute sa force au a puericia, de la Vulgate. Ce n'est pas seulement dès l'enfance c'est aussi, c'est plus encore en les éloignant de l'enfance. Voilà le mouvement essentiel des hommes du Moyen Âge vis-à-vis de l'enfant et de l'enfance. S'éloigner au plus vite, gommer, effacer l'enfance pour parvenir à un âge plus fort et moins dangereux27.

Ce péril de l'enfance et cette nécessité de l'éducation souffrent-ils des exceptions? Aucune. Surtout pas les fils de rois et des grands. Vincent de Beauvais est tout de suite très clair là-dessus. Au roi guerrier de l'Occident il rappelle d'abord après Jean de Salisbury que s'il veut être un véritable roi, il lui faut être instruit. Essentielle transition de la monarchie que les rois capétiens n'accompliront que lentement: «rex illiteratus est quasi asinus coronatus», «un roi illettré n'est qu'un âne couronné» (ch. II, p. 6).

Vincent enfonce le clou. D'abord les grands ont une raison supplémentaire de s'instruire, ils ne travaillent pas corporellement. Au moins qu'ils se cultivent («praeterea, quia magnates non solunt, ut ceteri homines, corporaliter laborare, ideo utilis est eis honesta litterarum occupacio» ch. III, p. 9). Déroute du guerrier devant le travailleur manuel et surtout, bien sûr, le lettré, dévalorisation de la seconde fonction face à la troisième et à la première. Enfin Vincent de Beauvais n'hésite pas à affirmer que les nobles et les riches n'ont guère plus de chances à apprendre, donc à se sauver, que ne l'ont en exerçant leur métier les marchands: «paucos videmus nobiles aut divites in scripturis sapientes, et hoc ideo quia vix aut nunquam esse possunt assidui et boni scolares» (ch. VI. p. 27). De cet espoir d'échapper à l'enfance par l'éducation Vincent retire d'autant plus d'optimisme que s'il y a des enfants qui résistent à une bonne éducation, d'autres sont au contraire naturellement dociles à une bonne formation. Si pour les rebelles Vincent est pessimiste, pour les obéissants il est optimiste car tel on est dans sa jeunesse, tel on sera toute sa vie. C'est avec l'enfance et l'éducation que tout se joue. Vincent attaque vivement le proverbe vulgaire : «de jeune angelot vieux diable»28. En latin «de iuvene sancto dyabolum

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27. Vincent de Beauvais cite même (ch. XXV, p. 90) Saint Paul (Ad Galathas, 4): «Tant que l'héritier est un petit enfant, il ne diffère en rien de l'esclave» (Quanta tempore heres parvulus est, nihil differt a servo). C'est l'angle juridique de la vision médiévale de l'enfant.

28. A. Le Roux de Lincy, Le livre des proverbes français, 2è éd. Paris, 1859, 1, II.

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senem fieri». Fausse opinion qu'il réfute en mobilisant Sénèque, Ovide, Boèce (ch. XXIII p. 82.).

Il y a donc des enfants enclins au mal par le péché originel dont ils sont proches. Vincent hésite à dire qu'il y a des enfants à proprement parler mauvais, des pueri mali (ex natura corrupta). Il peut y en avoir par suite d'une mauvaise éducation (ex educacione mala). En revanche, il y en a de bons naturellement. Il faut donc que l'éducation soit adaptée à la nature et aux qualités de chaque enfant «diversimode secundum disposicionem vel habilitatem unius cuiusque; nam aliqui puerorum naturaliter habiles sunt ac susceptibiles doctrinae, ita quod non opus est illos violenter trahere vel cogere, sed tantum modo ducere» («il y a des enfants naturellement capables et aptes à l'instruction, il n'y a pas besoin de les traiter par la violence ou de les forcer, mais seulement de les guider»). Viennent témoigner Ovide, Varron, Stace (ch. XXV, p. 89).

«Ces enfants bons sans simulation ni coercition, en qui la bonté est comme naturellement assise et consolidée par une bonne instruction, ne s'écartent pas facilement de la vie qui leur est devenue habituelle, car en eux le naturel est droit, sans tromperie, comme une image de leur vertu future»29.Et de citer le livre des Proverbes, XX, 11

Ex studiis suis intelligitur puer,

si munda et recta sint opera ejus

Avec un petit jeu de mots sur studia (efforts/études)

C'est à ses études qu'on reconnaît l'enfant,

si ses œuvres sont pures et droites.

Ce qui est évidemment nouveau ici c'est le recours à la nature selon le sens que lui a donné le XIIe siècle, reconnaissant comme obéissant aux lois divines un système fonctionnant habituellement par lui-même. Grand tournant de la pensée occidentale latine qu'a bien éclairé Tullio Gregory30.

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29. «At uero pueri boni non simulati, non penitus coacti, sed quibus ipsa bonitas quasi naturaliter est inolita et per doctrinam bonam atque conuictum est aliquantulum solidata, non facile deuiant a uita consueta, quin pocius in eis recte dicitur indoles, id est sine dolo, quedam future virtutis ymago».

30. Tullio Gregory, La nouvelle idée de nature et de savoir scientifique au XIIe siècle in The cultural context of Medieval Learning, éd. J.E. Murdoch et E.D. Sylla. Dordrecht-Boston, 1975, p. 193-212, reprise abrégée de L'idea di natura nella filosofia medieval prima dell'ingresso della fisica di Aristotele. Il secolo XII in La filosofia della natura nel Medioevo, Milan, 1966, p. 27-65.

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Et voici maintenant le chapitre XXIV: Qualiter omnia consonant huic etati erudiende («Comment cet âge est fait pour tout apprendre» qui résonne d'un accent presque rousseauiste (p. 83-88). «L'enfance est de tous les âges le plus capable d'une bonne éducation car il y est le plus apte (aptior), le plus utile (utilior) et le plus efficace (efficacior).

A la meilleure aptitude de l'enfant à acquérir de bonnes mœurs il y a trois preuves: 1) la nature (natura): les jeunes animaux (le cheval, le chien, le cerf, certains oiseaux) sont plus facilement apprivoisables. 2) la ou les raisons (racio ou raciones): l'enfance reçoit mieux les impressions comme de la cire molle. Celui qui a une bonne base (fundamentum) bâtit plus facilement. La terre propre et pure (munda et pura) se laboure plus facilement que la terre épineuse et pierreuse. 3) la philosophie (philosophia). Platon, par exemple, a dit que les enfants ont meilleure mémoire que les vieillards. Et Aristote est aussi de cet avis.

L'éducation est plus utile chez l'enfant car

1) ce sont de bonnes racines pour l'homme. Témoins: Varron, Horace et Ovide.

2) en commençant jeune on vit plus longtemps dans le bien. C'est ce que Vincent de Beauvais tire bizarrement d'une citation de Saint Augustin.

3) l'enfant s'avance plus sûrement vers la vie éternelle. Il ne faut pas se préparer trop tard pour le paradis, à la différence des vierges folles (Matthieu, 25). On arrive plus facilement à une récompense maxima comme les vierges (Matthieu 30). Enfin on sert mieux et plus longtemps Dieu (Psaumes, Isaïe XXVI, Matthieu, VI).

4) Rien ne sert de courir, il faut partir à point, donc l'enfant est le mieux placé dans cette course.

En conclusion (p. 85): «l'enfance est l'âge le plus apte à servir Dieu, à le louer et à remplir le Paradis» (Erudita puerilis etas aptior est ad serviendum Deo et ad ipsum laudandmn et ad paradysum replendum).

Quel chemin depuis la naissance et Saint Augustin! Le nouveau-né, gibier d'enfer (ou du moins de limbes - création de l'époque qui témoigne de l'attention croissante à l'enfant) est devenu le peuple du paradis.

Le dossier de Vincent de Beauvais est solide. Il comprend des références aux Psaumes, à Isaïe 26, à l'Ecclésiastique, 6, à Matthieu, 6, 13 et 25 sans parler de l'Ars Amatoria d'Ovide (II, 647).

Les enfants servent mieux Dieu et lui plaisent davantage ainsi qu'aux seigneurs «charnels», aux seigneurs de ce monde «car les enfants sont plus beaux (pulchriores) plus courageux et forts (forciores), plus sains (mundiores) et plus agiles (agiliores). De la beauté juvénile Joseph

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est l'exemple au chapitre 39 de la Genèse. Quant à Dieu, évidemment, la beauté qui lui plaît dans le service des jeunes gens c'est la beauté de l'âme, l'innocence» (p. 85: propter pulchritudinem animarum, que est innocentia).

Les Psaumes et les Proverbes fournissent ici aussi des références.

Quel renversement de valeurs! Voilà l'enfance enfoncée jusqu'à ses racines dans le péché qui s'identifie à l'innocence. A l'évidence une autre tradition anthropologique et culturelle, nourrie plutôt de Nouveau Testament que la tradition dévalorisante de l'Ancien, s'épanouit ici.

Pour couronner cet hymne à l'enfant, Vincent de Beauvais signale que le sacrifice des enfants est le plus agréable à Dieu.

Un long parallèle se développe entre les jeunes et les vieux, les iuniores et les seniores (p. 86). Il est tout au bénéfice des jeunes. Oublié Roboam, oublié Job. Faisant fonctionner à plein la pêche aux références bibliques d'où l'on ne retire que les prises qui vous conviennent, rejetant les autres au trésor innombrable et multiple du livre (cette technique essentielle de la vie intellectuelle du Moyen Âge latin), Vincent de Beauvais épingle de nombreuses citations de l'Ancien et du Nouveau Testament et fait enfin un sort aux paroles de Jésus au chapitre XIX de l'évangile de Matthieu: Sinite parvulos ad me venire, talium enim est regnum celorum «Laissez venir à moi les petits enfants car c'est à ceux qui leur ressemblent qu'appartient le royaume des cieux».

Toute une série de preuves très diverses s'accumulent plus ou moins bien rangées dans un ordonnancement faussement rigoureux.

Voici la comparaison avec les petits oiseaux qui, si on les prend au nid, gazouillent mieux (melius garriunt) (que les adultes). Voilà encore la valeur essentielle de la virginité. Et l'image combien surdéterminée de l'agneau avec un cortège de citations du Nouveau Testament, de Saint Ambroise et de Saint Augustin.

Ces idées sont confortées, continue Vincent de Beauvais (p. 87), non seulement par l'Écriture divine et humaine (scriptura divina et humana) mais aussi les arts mécaniques, la nature, les exemples et le choix, de Dieu, l'élection divine (sed etiam ars mechanica et natura et exempla et electio divina).

L'art mécanique (souvenir du Didascalicon d'Hugues de Saint Victor matérialisé dans la vie urbaine quotidienne que Vincent de Beauvais a sous les yeux) parce que la jeunesse est corporellement et spirituellement plus apte à exercer les arts «du bâtiment, du jardinage, du commerce, de la navigation et autres» (edificandi, plantandi, negociandi, navigandi et huius modi}.

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La nature? Un tronc pourri ne reverdit pas mais le sage jardinier greffe de tendres bourgeons, etc...

Des exemples? Vincent de Beauvais dont l'œuvre en a été pourtant une mine ne songe pas aux exempla, aux anecdotes édifiantes dont lui-même et les clercs contemporains truffent leurs sermons mais aux personnages exemplaires que le christianisme offre depuis Jésus, depuis Tertullien à l'imitation des chrétiens. Voyez Daniel enfant et les trois jeunes juifs dans la fournaise (Daniel), IX). Voyez aussi l'enfance de nombreux saints et en particulier de saint Nicolas. Voilà leur enfance rendue aux saints.

Quant à l'élection divine... Eh bien, avec l'electio divina c'est l'entrée triomphante des rois enfants loin de toute malédiction de l'Ecclésiaste.

L'élection divine témoigne en effet de la supériorité des enfants, car les premiers et meilleurs rois élus dans le peuple de Dieu ont été des enfants à savoir David choisi quoique le plus jeune parmi ses frères pour être roi par le Seigneur, comme on le lit au chapitre XVI du 1er Livre des Rois (I Samuel 16) et Josias oint à huit ans comme on le lit dans le premier chapitre de Jérémie et le treizième de Daniel.

Donc la référence biblique —particulièrement éclairante pour la personne des rois— est à l'avantage des enfants. A eux la priorité chronologique et vertueuse dans le phénomène monarchique.

Deuxième signe de l'élection divine: «Ce sont des enfants en effet qui ont résisté jusqu'à la mort à l'idolâtrie, comme en témoignent Daniel, Sydrac, Mysac et Abdenago comme on le lit dans le troisième chapitre de Daniel. Voici le livre d'or des enfants persévérants dans leur foi de l'Ancien Testament.

Si on passe maintenant aux premiers martyrs célébrés par l'Église les premiers furent aussi des enfants, à savoir les sept macchabées comme on le lit dans le deuxième livre des Macchabées au chapitre VII.

Enfin si l'on arrive au triomphe des premiers saints du combat spirituel que le Christ a amené sur terre, ce sont encore des enfants qui en ont eu la première gloire, les saints Innocents, comme on peut lire au troisième chapitre de Matthieu.

On lit aussi au neuvième chapitre de Marc que Jésus accueillant un enfant l'embrassa et chez le même évangéliste au chapitre dix qu'ayant fixé son regard sur un adolescent il l'aima31. Quant à Jean alors qu'il n'était qu'un adolescent il l'appela en lui faisant quitter les

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3l. Il s'agit du jeune homme riche qui déclare à Jésus qu'il a observé les commandements de Dieu depuis sa jeunesse et en particulier celui «honore ton père et ta mère» (Marc, 10. 21).

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noces et il l'aima plus que tous les autres, comme on lit aux chapitres deuxième et treizième de Jean32.

Voici donc parmi les enfants préférés aux vieillards, champions virtuels des bonnes mœurs, élite de la vie économique et sociale, héros de l'histoire sainte, les rois enfants, initiateurs de la monarchie.

Bien qu'il n'y fasse aucune allusion, il est probable que Vincent de Beauvais en évoquant Josias pensait au roi qu'il connaissait si bien, ce Louis IX monté sur le trône à 12 ans et qu'on allait comparer de plus en plus à Josias, ce qui fut même le thème du sermon prononcé en 1297 à Orvieto par le pape Boniface VIII pour la canonisation de ce roi devenu Saint Louis33. Comme souvent en histoire le hasard, l'événement accouche une nouvelle structure en occurrence un regard nouveau sur l'enfant royal. Mais je ne sais si l'image du roi enfant exaltée par Vincent de Beauvais a eu beaucoup d'écho en son temps et dans la proche postérité. Je ne peux que dire: ceci a été écrit en France an milieu du XIIIe siècle par un intellectuel érudit, connu, mais de niveau moyen, appartenant à ce nouvel ordre des Dominicains dont le succès était grand auprès des rois et d'une grande partie des grands et du peuple.

CONCLUSION

La rapide étude du thème du roi enfant dans le Policraticus de Jean de Salisbury et le De eruditione filiorum nobilium de Vincent de Beauvais permet d'avancer quelques hypothèses sur le thème de l'image de l'enfant au Moyen Âge.

Le christianisme médiéval a hérité de la Bible et de l'Antiquité, une double image de l'enfant.

La plus forte a été celle d'un être perverti par le péché originel,

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32. Electio diuina, quia primi et meliores reges in populo dei electi sunt pueri, verbi gracia dauid iunior inter fratres suos electus est in regem a domino, sicut legitur Ιο Regum XVI. Similiter iosias octennis innunctus est, ut legitur IIIIo regum XXII. Pueri eciam electi sunt prophete, sicut ieremias et daniel, ut legilur in ieremia Ιο et in daniele XIIIo. Puieri quoque usque ad mortem restiterunt ydolatrie, sc. daniel, sydrac, mysac et abdenago, ut legitur in daniele IIIo. Pueri eciam inter omnes martyres, de quibus ecclesia celebrat, primi fuerunt pueri, sc. VII machabei, ut legitur in IIo machabeorum VII. Denique bello spirituali, quod christus facere uenit in mundum, pueri primum habuerunt triumphum, sc. innocentes, ut legitur in matheo III. legitur eciam in marcho IX, quod accipiens iesus puerum conplexus est eum, et in eodem X, quod intuilus adolescentem dilexit, eum. iohannem eciam adolescentem de nupciis uocauit eumque pre ceteris dilexit, ut legitur in Johanne IIo el XIIIo

33. Voir J. Le Goff, Royauté biblique et idéal monarchique médiéval: Saint Louis et Josias, article à paraître dans les Mélanges B. Blumenkranz, sous presse.

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faible et inconstant, facile proie du démon, qu'il fallait arracher le plus vite possible à son âge dangereux pour en faire au plus tôt un adulte, voire un vieillard plein de sagesse. Cette image triomphait déjà dans l'Ancien Testament. Elle rencontrait l'idéal antique de la paideia, et la Renaissance du XIIe siècle l'a renforcée tout en mettant l'accent sur l'importance de l'éducation, préparant l'affirmation d'un droit de l'enfant à l'instruction qui allait à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance le valoriser.

Cependant le Nouveau Testament recueillait une image plus positive de l'enfant comme fils de Dieu, être d'innocence et de pureté, frère du Christ, modèle de salut. Toutefois l'image de l'enfant-christ resta longtemps occultée et la dévotion au Christ enfant, à l'Enfant Jésus ne se développe que lentement à partir de la fin du Moyen Âge pour s'épanouir tardivement au XVIIe siècle. Comme pour d'autres images et comportements puissamment ancrés dans l'imaginaire (je pense à l'extase, au rêve, au voyage dans l'au-delà) cette vision glorieuse et salvatrice de l'enfant qui avait aussi ses antécédents dans le monde gréco-romain (songeons à l'enfant de la IV e Églogue de Virgile) a dû être refoulée par l'Église latine à cause des échos et des développements qu'elle rencontra aux premiers siècles dans la pensée gnostique34. Pour s'intéresser au Christ enfant les clercs du Moyen Âge et leurs fidèles laïcs durent s'adresser aux évangiles apocryphes de l'enfance admis mais marginaux. Le Nouveau Testament, presque muet sur les trente premières années de la vie de Jésus offrait d'ailleurs une image qui renforçait le topos du puer-senes, de l'enfant-vieillard, Jésus triomphait à douze ans des docteurs de la loi.

L'évolution de la société, l'affirmation de la famille nucléaire sublimée dans la Sainte Famille, la place de l'enfant dans la famille bourgeoise en ascension, la multiplication des images individuelles et collectives d'enfants dans l'art s'éloignant du thème tragique du Massacre des Innocents pour se divertir dans le pittoresque des Jeux d'enfant de Breughel, tout cela valorisa l'image de l'enfant innocent, rappel de Paradis perdu et promesse d'avenir réussi dès cette terre.

Peut-être dans un processus d'évolution d'un phénomène de mentalité et de représentation dont nous savons la complexité et la multiplicité des acteurs et des voies, le problème —quantitativement très faible mais qualitativement important— de l'image du roi enfant a-t-il joué un rôle dans la promotion de ce personnage fragile de l'histoire, l'enfant. S'il en était ainsi ce serait une raison supplémentaire pour étendre le champ de l'histoire à celui de l'anthropologie politique.

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    JACQUES LE GOFF

    LE ROI ENFANT DANS L'IDÉOLOGIE MONARCHIQUE DE L'OCCIDENT MÉDIÉVAL

    INTRODUCTION: LE PROBLÈME

    Je voudrais d'abord préciser que mon étude se situe dans la perspective de l'idéologie, des représentations. C'est l'image de l'enfant qui m'intéresse, sa place dans le système des valeurs de l'Occident médiéval. Il est bien entendu qu'il y a interaction entre cette idée de l'enfant et sa situation historique concrète et réciproquement. Ce point de vue ne nie évidemment pas l'existence de sentiments et de comportements qui se rattachent à des structures plus ou moins intemporelles de l'humanité et qui échappent en grande partie aux avatars de systèmes de valeurs liés à l'évolution historique, même s'il s'agit d'évolution très lente. L'amour des parents pour les enfants se rencontre dans presque toutes les sociétés et chez presque tous les individus. Il est en grande partie indépendant de la valeur que l'on attribue au phénomène: enfance.

    A moins que ce colloque ne m'amène à rectifier mes opinions, je crois que dans l'Occident médiéval l'enfant (ou l'enfance) a été longtemps une non-valeur. Il y a longtemps que j'ai adopté la vision de Philippe Ariès sur l'image de l'enfant au Moyen Âge1 et je ne vois pas de raison de changer ce point de vue fondamental. Je pense aussi que la valeur de l'enfance évolue et qu'un changement important est lié à un ensemble de mutations et en particulier à l'affirmation des valeurs bourgeoises2.

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    1. Ph. Ariès, L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, Paris, 1960, Nelle éd. 1973 avec une préface. J. Le Goff, La civilisation de l'Occident médiéval, Paris, 1964, «on l'a dit, il n'y a pas d'enfants au Moyen Âge, il n'y a que des petits adultes» (p. 357). Cette conception de la non-valeur de l'enfant vaut aussi pour l'Antiquité H. I. Marrou dans sa classique Histoire de l'Éducation dans l'Antiquité (Paris, 1968) a écrit une excellente page: «L'homme contre l'enfant» (Nelle éd. 1965, p. 325).

    2. J. Le Goff, Images de l'enfant léguées par le Moyen Âge in Les Cahiers Franco-Polonais, 1979, pp. 139-155.