Συγγραφέας:Moullas, P.
 
Τίτλος:Les concours poétiques de l’ Université d’ Athènes 1851-1877
 
Τίτλος σειράς:Ιστορικό Αρχείο Ελληνικής Νεολαίας
 
Αριθμός σειράς:22
 
Τόπος έκδοσης:Αθήνα
 
Εκδότης:Γενική Γραμματεία Νέας Γενιάς
 
Έτος έκδοσης:1989
 
Σελίδες:488
 
Αριθμός τόμων:1 τόμος
 
Γλώσσα:Γαλλικά
 
Θέμα:Εκπαίδευση-Τριτοβάθμια
 
Τοπική κάλυψη:Ελλάδα
 
Χρονική κάλυψη:1851-1877
 
Περίληψη:Στο βιβλίο αυτό παρουσιάζεται και μελετάται αναλυτικά και σε βάθος ένας σημαντικός για τα ελληνικά γράμματα του 19ου αιώνα θεσμός, οι ποιητικοί διαγωνισμοί που διοργανώνονταν στο Πανεπιστήμιο Αθηνών, και πιο συγκεκριμένα ο Ράλλειος Διαγωνισμός (1851-1860) και ο μακροβιότερος Βουτσιναίος διαγωνισμός (1861-1877).
 
Άδεια χρήσης:Αυτό το ψηφιοποιημένο βιβλίο του ΙΑΕΝ σε όλες του τις μορφές (PDF, GIF, HTML) χορηγείται με άδεια Creative Commons Attribution - NonCommercial (Αναφορά προέλευσης - Μη εμπορική χρήση) Greece 3.0
 
Το Βιβλίο σε PDF:Κατέβασμα αρχείου 16.82 Mb
 
Εμφανείς σελίδες: 11-30 από: 490
-20
Τρέχουσα Σελίδα:
+20
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/11.gif&w=600&h=915 22. Moullas, Concours poetiques

INTRODUCTION

I

En 1851, au moment où commencent les concours poétiques universitaires, Athènes, capitale du Royaume de Grèce depuis 16 ans, n'est qu'un bourg d'environ 25.000 habitants; la population du Pirée, selon le recensement de la même année, dépasse à peine les 5.000 habitants, celle de l'État entier n'atteint pas le million. L'industrie est presque inexistante; depuis vingt ans le nouveau Royaume semble vivoter de l'agriculture et du commerce, accablé de dettes, dans la stagnation et le sous-développement.

Il n'en suscite pas moins un intérêt particulier. Les voyageurs étrangers, quand ils daignent jeter un coup d'œil attentif sur la réalité grecque contemporaine (ce qui n'est pas toujours le cas), ne cachent ni leur déception ni, très souvent, leur condescendance. Gustave Flaubert, comme jadis Chateaubriand, obsédé par la «recherche des images» et les minutieuses descriptions de la nature, trouve à peine le temps de regarder la reine Amélie à cheval ou de rendre visite («Vrai bourgeois ! visite triste!») à Canaris1. Son ami et compagnon de route, Maxime Du Camp, a le regard plus aigu: «La gloire de la Grèce est ailleurs que dans l'imitation d'un passé qui fut splendide, mais qui n'a plus sa raison d'être. C'est en regardant en avant et non pas en arrière, que les Grecs trouveront la voie glorieuse qui doit les conduire à des grandeurs égales, mais non pas semblables, à celles de leur histoire»2. Vers la même époque, Edmond About est méprisant: «Les Grecs sont convaincus que si l'on monte au sommet du Taygète le 1er juillet, on aperçoit Constantinople à l'horizon. Ces pauvres gens voient partout Constantinople»3. Ou bien: «Depuis qu'on les a délivrés ils se figurent qu'ils se sont délivrés eux-mêmes»4. Ou encore: «La littérature originale se compose

————————————

1. G. Flaubert, Voyage en Orient, dans Oeuvres Complètes, t. II, Le Seuil 1964, p. 667.

2. Maxime Du Camp, Les Grecs modernes, Paris 1856, p. 31.

3. Edmond About, La Grèce contemporaine, Paris 1854, p. 31. 4 Ibid., p. 79.

Σελ. 11
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/12.gif&w=600&h=915 22. Moullas, Concours poetiques

de quelques tragédies enflées, de quelques odes emphatiques et de quelques histoires de la guerre de l'indépendance. Je ne parle pas des livres de théologie... Les seuls chants originaux étaient les chants clephtiques, et la source en est tarie. La Grèce, telle qu'on la voit aujourd'hui, est un pays de prose»1.

Certes, critiquer est plus facile que comprendre. Mais quel est le sens d'une critique sans compréhension? Le voyageur étranger peut être optimiste ou pessimiste, selon ses sentiments et ses humeurs. La Grèce, pour lui, n'est qu'un objet d'observation, plus ou moins intéressant, sur lequel il formulera, de l'extérieur et en spectateur, un certain nombre d'hypothèses ou de présages; ni les mécanismes internes, ni les causes profondes ne lui sont facilement accessibles. Du Camp, par exemple, voit une «imitation du passé» là où le Grec contemporain, sujet de l'histoire, voyait une «reconstitution», voire une «renaissance». About parle de «pays de prose», au moment précis où, par une ironie du sort, la Grèce devenait en quelque sorte le pays de poésie par excellence; l'initiative de Rallis (1850) transformait le discours poétique, naguère libre échange de communications confuses, en institution officielle, centralisée. Or, tout le problème est là: si, plutôt qu'un fait esthétique, cette poésie, institutionnalisée par les concours universitaires, remplit pendant 25 ans un rôle social de premier ordre, il faut non seulement définir sa nature, mais aussi fixer ses liens avec la structure globale qui la rendit possible et pertinente. En d'autres mots, si l'imaginaire est conditionné par le réel, on ne peut ni aborder le premier sans le second, ni se borner à la simple étude d'une production littéraire qui, pauvre sur le plan esthétique, n'a d'intérêt que dans la mesure où elle contribue à la connaissance d'une certaine réalité historique et sociale.

II

Par poésie, le plus souvent, on n'entend que le résultat d'un acte individuel. Une telle conception est aisément compréhensible: on travaille avec les concepts de son temps, on ne peut facilement faire abstraction d'une poésie individualiste qui est, en même temps, une poésie individuelle. Par ailleurs, d'Homère à nos jours, les grands poètes, s'appropriant l'attention générale, finirent par imposer une opinion peu contestée: la poésie apparaît comme une fonction sacro-sainte et

————————————

1. Ibid., pp. 262 - 263.

Σελ. 12
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/13.gif&w=600&h=91522. Moullas, Concours poetiques

magique, un domaine interdit au profane et réservé à des individus doués de façon quasi exceptionnelle.

Il est certain que de tels préjugés, valorisant le plus souvent une qualité absolue et a-historique, mènent à une impasse. Car, comment définir la poésie par ses résultats «esthétiques» sans tourner le dos à l'histoire et à ses choix fondamentaux? Si la production en vers de la période 1851 - 1877 en Grèce n'est, dans sa plus grande partie, qu'un verbiage plus ou moins prosaïque, elle n'en reste pas moins historiquement déterminée par un ensemble de facteurs qui la conditionnent de façon décisive; la qualité n'existant pas en soi, c'est son insertion dans la quantité qui lui donne forme.

Aussi le poétique ne peut-il être identifié à l'individuel ou au collectif, les chemins de l'histoire étant beaucoup plus tortueux que l'on n'imagine. Car, si la poésie est, tout d'abord, une forme de discours, n'oublions pas que celui-ci peut avoir un ou plusieurs sens; qu'il y a des époques (et nous pensons à la chanson populaire) où ce discours peut très bien être impersonnel ou trans-individuel sans rien perdre de son essence «poétique», comme il y en a d'autres (et c'est le cas des concours universitaires) où la production en vers, effectuée par de larges couches d'amateurs revêt, malgré son individualisation, un caractère singulièrement collectif dans le cadre d'une expression socialisée.

Le problème essentiel est donc celui-ci: pour quelle raison, à un moment donné, une société choisit-elle cette forme de discours plutôt qu'une autre? Ce qui, au fond, signifie: quel est le rôle du poète dans l'ensemble des déterminations sociales de son époque?

A vrai dire, le poète romantique, pour qui voudrait en tracer le portrait, ne manque pas de traits particuliers. Rhéteur, politicien, patriote et barde national, il insère son discours dans le langage idéologique de son pays et de son temps. Entre la vie et l'œuvre c'est une espèce d'équilibre qui est établie. Nous avons toujours affaire, malgré les différences secondaires, à un modèle fondamental; Byron compense son œuvre par son sacrifice à Missolonghi; Béranger ou Barthélemy conçoivent la poésie comme une forme d'activité politique; Lamartine ou Hugo passent facilement du poétique au politique, de l'imaginaire au réel, de l'écriture à l'action. «Écrire» est toujours synonyme de l'«écrire pour», voire de l'«écrire au nom de». Un peut se révolter, se plaindre, même pleurnicher, a volonté; on ne se détache pas pour autant de la collectivité, on vit sa solitude en commun. En Grèce, aussi, le poète romantique remplit une fonction sociale de premier ordre; honoré par son public, il en façonne les aspirations tout en les exprimant;

Σελ. 13
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/14.gif&w=600&h=91522. Moullas, Concours poetiques

éditorialiste d'occasion, il ne manque pas de commenter l'actualité la plus brûlante; son rôle n'exclut ni la décharge psychologique ni la manipulation politique.

Mais si la politique, par définition, contient une praxis et si le décalage entre la parole et l'action est plus ou moins certain, comment expliquer cette identification du dire et du faire? Comment se fait-il que le rôle politique soit assumé (sinon exclusivement, tout au moins en grande partie) par le poète, le manipulateur des mots, l'évadé de la réalité par excellence? Y a-t-il un rapport entre le discours poéticoidéologique et le besoin collectif d'évasion? Accomplit-on dans l'imaginaire ce qu'on ne peut accomplir dans le réel?

Nous touchons le fond du problème. Pendant le premier demi-siècle de sa vie libre (1830-1880 environ), la société grecque, dans sou ensemble, ne semble pas se soustraire à une contradiction fondamentale, obligée de marcher à toute allure pour rattraper son retard, elle doit faire face à des obstacles insurmontables. Dès sa naissance, le nouvel État est tronqué, la plus grande partie de la nation grecque se trouvant hors de ses frontières. Ajoutons à cela le rôle néfaste des Grandes Puissances, les forces productives peu développées, les structures économiques retardataires, la fluidité des classes sociales et, notamment, l'absence de classe dirigeante locale aux objectifs bien définis1. Ainsi, entre les besoins et leur satisfaction, le fossé se creuse-t-il profondément; les vrais conflits, ne trouvant pas encore leur dimension sociale, sont remplacés par de faux conflits; la combativité sans objet se transforme en agressivité. Dans ces conditions, il n'est pas difficile d'expliquer, en grande partie, cette hypertrophie idéologique par l'impossibilité d'une praxis réelle: le verbe vient s'identifier à l'acte au moment précisément où ce dernier, dénué de sens, ne présente pas de portée historique. Il en résulte le divorce entre le mots et les choses. Car, ni le romantisme enflé ni la langue puriste - deux formes de ce divorce - n'auraient connu un tel développement, si les conditions sociales, éliminant tous les véritables contacts avec la réalité, n'avaient pas érigé en système l'abstraction. C'est ainsi que le poète romantique grec a une véritable fonction à remplir dans une société qui entravée par des obstacles

————————————

1. Il est significatif que, en 1859, J. Pitzipios, pessimiste sur l'avenir, attribuail le "recul" grec au fait que les gros commerçants, les notables (προύχοντες) du pays, se trouvaient à l'étranger: Υπόμνημα, περί της ενεστώσης καταστάσεως και του μέλλοντος της ελληνικής φυλής ω προσετέθη και η Βουλή του Θεού, Paris 1859, ρ. 25.

Σελ. 14
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/15.gif&w=600&h=91522. Moullas, Concours poetiques

bien déterminés, n'en éprouve pas moins un besoin d'auto-affirmation et d'auto-définition:

Ο αγών δεν επεράνθη

μη δεχθήτε ήθη ξένα,

écrit Zalocostas. On agit dans le cadre de la parole. On s'asphyxie. On a besoin de remèdes ou, à défaut, de drogues.

III

Remède ou drogue, la Grande Idée constitue une sorte de structure plus large, capable d'encadrer, sinon d'expliquer, une série de phénomènes culturels. Sa phase dynamique pourrait être cernée par deux dates caractéristiques: 1844-1897 1. Naturellement, beaucoup de questions restent encore à éclaircir2. Un jour nous apprendrons, peut-être, les circonstances précises dans lesquelles le chef du parti «français» lança sa «Grande Idée», ou dans quelle mesure un tel mot d'ordre serait dû, ainsi que Philimon le prétendit, «non à Colettis mais à la France»3. Ce qui importe, c'est de ne pas perdre de vue, surtout au moment de son apparition, l'importance d'un élément si dynamique, sur lequel reposera, d'une façon ou d'une autre, presque tout l'édifice idéologique du XIXe siècle.

Lancée par Collettis au cours du débat parlementaire sur les «autochtones» et les «hétérochtones» (janvier Ί844), la Grande Idée se 

————————————

1. Les rebondissements ou les développements de la Grande Idée au vingtième siècle correspondent à une situation différente. Une idéologie, système de représentations collectives, peut très bien survivre à la nécessité qui l'a créée, ou revêtir le caractère d'une nécessité nouvelle. L'essentiel est de cerner chaque fois son domaine, sa portée historique.

2. D.A. Zakynthinos, Η πολιτική Ιστοοία της Νεωτέρας Ελλάδος, Athènes 19653, ρ 48; voir surtout p. 47 sq, où la bibliographie principale. Nous ajoutons, comme contributions certaines, les récentes études de C. Th. Dimaras: Κωνσταντίνος Παπαρρηγόπουλος, Ιστοοία του Ελληνικού Έθνους [Η πρώτη μορφή: 1853], Athènes 1970, Introduction, p. 10 sq; «Της μεγάλης ταύτης ιδέας» (Σχεδίασμα φιλολογικό), Athènes •1970 [Extrait de la revue Ιατρολογοτεχνική Στέγη, Printemps 1970, pp. 35-41] et «L'élan vers l'unité nationale dans le romantisme grec», [Extrait de Serta Slavica in memoriam Aloisii Schmaus, Munich 1971, pp 120-126].

3. Journal Aιών, 10 août 1847, cité par C. Th. Dimaras, «Της μεγάλης ταύτης Ιδέας», p. 19.

Σελ. 15
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/16.gif&w=600&h=91522. Moullas, Concours poetiques

définit, tout d'abord, dans l'espace: refuser de faire le choix entre Grecs libres et Grecs asservis, c'est déjà poser le problème de l'irrédentisme, en d'autres mots élaborer une politique d'unité nationale. Il en résulte la définition clans le temps: à cette unité nationale revendiquée doit s'associer celle, homologue, de l'hellénisme à travers les siècles. Certes, il ne faut pas sous-estimer la convergence de causes multiples. La doctrine de Fallmerayer (1830), l'hypersensibilité du Nouvel État, l'élan nationaliste et la poussée romantique, d'autres causes encore, ne sont pas pour rien dans la recherche de l'"unité". Mais cette recherche ne devient systématique qu'à partir du moment où la Grande Idée offre aussi bien sa haute caution qu'un cadre idéologique approprié. C. Paparrigopoulos, contempteur de Byzance en 1843, insiste sur l'unité à la fin de 1844, alors que le discours de Colettis (14 janvier 1844) avait déjà tracé la ligne à suivre1; de même, en 1852 Sp. Zambélios réhabilite Byzance et se sert du terme "helléno-chrétien"2; l'année suivante St. Coumanoudis, bien que peu suspect de sympathies byzantines, n'en parle pas moins, lui aussi, en termes d'unité. Ainsi ne faudrait-il pas considérer la démarche de P. Soutsos (Νέα Σχολή, 1853) comme une rechute dans l'archaïsme traditionnel, alors qu'elle n'est pas moins "unitaire", et qu'elle ne puise pas moins son sens - et pourquoi pas sa volonté d'innovation aussi?- dans le nouveau contexte. Une étude approfondie montrerait de façon convaincante qu'à partir du milieu du XIXe siècle la pensée néo-hellénique ne fut dominée que par le concept de l'unité, toutes les séries d'oppositions (romantisme - néo-classicisme, conflits linguistiques, etc.) se faisant sentir à l'intérieur d'un seul et même système. Il serait faux, bien sûr, de prétendre expliquer les concours poétiques universitaires uniquement par la Grande Idée; mais il serait tout aussi faux de sous-estimer son étendue et la profondeur du sillage qu'elle a laissé.

Aborder l'ensemble des problèmes posés par un phénomène aussi complexe que la Grande Idée, c'est sûrement dépasser les limites de cette Introduction. Aussi nous bornerons-nous à une remarque sur sa genèse. Un connaisseur des coulisses politiques grecques, Nicolas Dragoumis, avance dans ses Mémoires une explication: "Le mécontentement envers le pouvoir, attisé aussi ouvertement par les étrangers, étant général, et le gouvernement craignant la manifestation de troubles

————————————

1. C. Th. Dimaras, Παπαρρηγόπουλος, op.cit., p. 10 sq.

2. C. Th. Dimaras, La Grèce au temps des Lumières, Genève 1069, p. 16; cf. id., Histoire de la littérature néo-hellénique, Athènes 1965, pp. 288-289.

Σελ. 16
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/17.gif&w=600&h=91522. Moullas, Concours poetiques

plus étendus, la Grande Idée fut alors suscitée, afin que le peuple, électrisé et diverti, détournât son attention des problèmes intérieurs et la portât vers la grandeur extérieure de la patrie"1. C'est la théorie de la diversion: la Grande Idée se présente comme une initiative gouvernementale, comme une décision prise d'en haut. Évidemment, du point de vue descriptif, rien de plus juste. Mais ce dont cette théorie ne rend pas compte, ce sont des raisons de l'accueil fait par la base à cette diversion, c'est-à-dire du mécanisme qui en a permis non seulement le déclenchement, mais aussi l'équilibration, voire la réussite. Il n'est pas difficile de traiter certaines idéologies de mystificatrices; mais ce qu'il faut expliquer c'est à quel besoin de mystification elles correspondent. Or, si la Grande Idée, même en tant que soupape de sécurité prit les dimensions qu'on lui connaît, et si elle devint la clef de voûte et le fondement du système idéologique dominant, il faut chercher son succès, donc sa portée historique, dans l'ensemble et dans la diversité de toutes les pressions ou impasses convergentes d'une société qui, frustrée, opprimée, ou déçue, avait besoin de donner libre cours à son agressivité et à ses espoirs en s'accrochant à la doctrine officielle, instrument unique d'équilibre et de manipulation.

N'est-il pas significatif que cet équilibre semble parfois compromis, à des moments où précisément il se trouve confronté à la réalité? Par deux fois pendant la période qui nous intéresse, une brusque secousse, la guerre, avec la perspective d'un succès éventuel produit des phénomènes révélateurs: incapable d'assurer sa maîtrise rationnelle et dépassé par les forces qu'il dominait, le discours idéologique se voit transformé en délire. La première fois, cela survient au début des années 50, au moment où commencent les concours poétiques, dans le nouveau climat créé par l'influence grandissante de la Russie. Papoulacos traverse le Péloponnèse en prêchant contre la royauté; on saisit des drapeaux portant les inscriptions "vive l'orthodoxie", "vive l'empereur Nicolas", "vive la mort". Le Magne se révolte2. C'est dans une telle atmosphère qu'il faut situer ce que C. Th. Dimaras a appelé "œdème national" (εθνικό οίδημα), citant des textes de Al. Soutsos, de Jean Papadopoulos Sériphios et de Iakovakis Rizos Néroulos3. Exaltation, verve prophétique et belliqueuse. Les "prédictions de P. Soutsos"

————————————

1. Nicolas Dragoumis, Ιστορικαί αναμνήσεις, t. II, Athènes 1879 3, pp. 162-163.

2. Ibid., p. 227.

3. C. Th. Dimaras, Ποιηταί του ΙΘ΄ αιώνος, BB 12, Athènes 1954, pp. κε'-κς'.

Σελ. 17
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/18.gif&w=600&h=91522. Moullas, Concours poetiques

(expression de Néroulos) vont s'accentuant, la Guerre de Grimée marque le point culminant d'une fièvre délirante1.

Cet aspect occulte se manifeste, pour la deuxième fois, au cours de la révolution Crétoise (1866-1869). La doctrine officielle étant entre-temps constituée, le côté politique se présente, il est vrai, plus clairement: on définit déjà la Grande Idée comme "reconstitution de l'État Grec par l'unification de notre nation tout entière", on envisage même un "État chrétien de l'Orient" qui présidera la "Fédération d'États Orientaux"2. Mais l'alchimie des chiffres n'est pas moins présente, même dans les discours officiels: lorsque, en août 1868, a lieu la célébration du baptême du prince héritier Constantin, on ne manque pas d'annoncer, avec une exaltation prophétique, que "le futur roi de la nation grecque tout entière" est destiné à réaliser la Grande Idée en dressant "la glorieuse bannière de Constantin le Grand sur le dôme de Sainte Sophie d'ici 18 ans"3. A mesure qu'une idéologie s'éloigne de ses objectifs réels, elle se voit obligée, pour rétablir sa crédibilité compromise, de recourir à des garanties de plus en plus concrètes; on lâche du lest en obtenant un sursis de 18 ans; l'optimisme, élément structurel de toute idéologie, se transforme en volontarisme irrationnel, les longs termes sont remplacés par les courts termes. L'important est toujours de sauvegarder la foi en dissipant le doute. Défi et pari à la fois, ce triomphalisme pourtant cache à peine son agonie: dans le délire d'une forte fièvre, les signes de la fin, imminente ou prochaine, sont déjà perceptibles.

IV

Le chercheur soucieux d'éclaircir le tournant des années 1850 ne saurait éviter deux questions impérieuses: si, au milieu du siècle, s'élabore en Grèce une doctrine officielle entraînant des changements

————————————

1. Dans un article intitulé "Le 29 mai", P. Soutsos, excité plus que jamais, n'hésite pas à recourir à l'alchimie des chiffres: après quatre siècles d'esclavage (29 mai 1453 - 29 mai 1853) les Russes descendent du Danube en libérateurs, "ratifiant les Écritures et les Prophéties": Αιών, 29 mai 1853.

2. N. Th. Coressios, "Η Μεγάλη Ιδέα", journal Η Ελπίς, 14 février 1868. La présence de l'Orient, à la fin de la sixième décennie du siècle, a déjà été signalée par C. Th. Dimaras, "Της μεγάλης ταύτης ιδέας", p. 29.

3. Η Ελπίς, 27 août 1868. Le numéro 18, incorporé depuis dans la symbolique de la Grande Idée, ne finit pas d'alimenter, des années durant, un langage de plus en plus irrationnel; voir, à cet égard, l'article "Le numéro 18 et le roi Georges" dans Εστία 5 (1878) 191.

Σελ. 18
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/19.gif&w=600&h=915 22. Moullas, Concours poetiques

plus ou moins profonds au niveau des superstructures, quel est son rapport avec la base économique, et dans quelle mesure cette doctrine correspond-elle à un mouvement beaucoup plus général, ayant lieu à l'échelle européenne, sous la poussée romantique et l'apparition d'un nouveau système de pensée? Il s'agirait, au fond, dans les deux cas, d'établir les liens existants entre les causes internes et externes. Si les faits historiques et culturels sont déterminés, en fin de compte, par une action, cette dernière, peu arbitraire, est liée à toute une série de facteurs complexes.

En effet, le royaume hellénique, soumis dès sa naissance à un conditionnement multiple, n'est libre de tracer son chemin que dans la marge étroite que lui laissent les obstacles intérieurs et extérieurs. Les dix ans de la Révolution avaient déjà eu des conséquences désastreuses; les premières décennies qui suivirent la libération ne furent pas marquées par des progrès foudroyants. Pendant longtemps, la structure sociale reste essentiellement terrienne: grosse propriété foncière et petite propriété paysanne. «Le parti gouvernemental, parti «français» de Colettis, était celui des masses populaires, alors que le parti «anglais» de Mavrocordatos, constitutionnel, était celui des vieilles familles oligarchiques, des Grecs venus de l'étranger, de l'élite intellectuelle, sans base populaire; le parti «russe» de Métaxas était celui des petits propriétaires. C'est donc sur une structure sociale interne définie que s'appuient ces influences extérieures, dont la vie politique de la Grèce est alors le reflet»1. Malgré son caractère extrêmement schématique, cette constatation ne manque pas de pertinence. Seulement, n'oublions pas ici le danger majeur que courrait toute analyse socioéconomique limitée à l'intérieur de l'État: engendrée à l'étranger et continuant en grande partie à y vivre, la bourgeoisie grecque a toujours son mot à dire. En réalité, les forces productives de l'hellénisme sont loin d'être enfermées dans les frontières étroites de 1832; aussi bien les Grecs irrédimés, soumis aux Turcs (trois millions d'habitants), que ceux de l'Occident, venus en Grèce ou demeurant à l'étranger, contribuent efficacement au développement démographique et économique du pays.

Conditionnement congénital multiple: le sort du royaume hellénique est strictement lié aux périphéries du capitalisme européen, à la conjoncture internationale, au jeu des influences étrangères. Imposée

————————————

1. André Mirambel, «La littérature néohellénique il y a un siècle», Les Langues Modernes, No 6, Novembre 1951, p. 393.

Σελ. 19
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/20.gif&w=600&h=915 22. Moullas, Concours poetiques

par les «Grandes Puissances Protectrices», la Royauté, fruit de compromis et facteur d'équilibre, assoit tant bien que mal son autorité pendant presque dix ans à l'aide des baïonnettes bavaroises. L'insurrection du 3 septembre 1843 exige en vain un changement qualitatif. Certes, le régime parlementaire est proclamé et l'Assemblée nationale élabore une Constitution — très conservatrice, en vérité, et fort éloignée d'être «théoriquement, la plus libérale de toute l'Europe d'alors»1. Mais le cabinet de Colettis (1844-1847) hésite peu à bafouer la légalité constitutionnelle, tandis que le roi Othon, rancunier, hésite encore moins à récupérer ses prérogatives compromises. Au moment où les gouvernements les plus réactionnaires de l'époque (France, Bavière, Autriche, Prusse) soutiennent ouvertement ce régime singulier, la réaction de la Grande-Bretagne ne se fait pas attendre: c'est ainsi que les soulèvements d'Eubée, d'Achaïe et de Messénie (1846-1847) bénéficient plus ou moins de l'encouragement anglais2. Bientôt, un événement extérieur de grande envergure vient jouer un rôle décisif : le bouleversement révolutionnaire de 1848. S'il n'a pu affecter la Grèce directement, pour des raisons évidentes, la répercussion qu'il eut sur elle n'en fut pas moins significative. Privé de ses protecteurs (notamment de son père, renversé en Bavière) et inquiet de l'enthousiasme avec lequel la Révolution de 1848 est accueillie en Grèce, le roi Othon se voit obligé de se rapprocher de la solide monarchie russe, tandis que Palmerston réagit de façon aussi énergique que brutale: l'affaire Pacifico lui sert de prétexte pour le blocus de la Grèce (1850).

Ainsi, pour le royaume hellénique, la sixième décennie du siècle commence sous des auspices plus ou moins nouveaux. L'influence grandissante de la Russie «orthodoxe», n'est pas pour rien dans l'effervescence religieuse et nationaliste: aussi bien la réhabilitation de Byzance que la théorie de l'unité à trois étapes sont élaborées dans un climat politique propice. Le 29 janvier 1850, l'indépendance administrative de l'Église de Grèce est reconnue par le Patriarcat de Constantinople; on règle les problèmes religieux, on exalte la lutte contre les Turcs comme une Guerre Sainte. Point culminant de cette effervescence, la Guerre de Crimée marque l'apogée non seulement de l'influence russe, mais aussi de la popularité d'Othon. Quant à la France et à l'Angleterre, leur prestige auprès des Grecs ne fut jamais aussi bas que pendant cette décennie: obligés d'intervenir militairement pour

————————————

1. Ibid., p. 392.

2. Ibid., p. 393.

Σελ. 20
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/21.gif&w=600&h=915 22. Moullas, Concours poetiques

obtenir la neutralité de la Grèce après les soulèvements de l'Épire, de la Thessalie et de la Macédoine (1854), les deux alliés occidentaux n'avaient pas à espérer, évidemment, un accueil chaleureux; ni la longue occupation du Pirée, ni la propagation du choléra par leurs troupes ne leur attiraient la sympathie hellénique.

Se fier aux apparences, cependant, conduirait à mal apprécier les forces souterraines qui régissent, parfois de façon décisive, un processus. La Russie pouvait affirmer provisoirement son influence politique ou renforcer sa propre popularité et celle d'Othon auprès des couches populaires grecques, surtout paysannes; elle n'avait pas un grand rôle à jouer dans l'avenir. Car, ce n'était pas en liaison avec un pays féodal, à structures retardataires ou périmées, que les forces productives de la Grèce allaient se développer, mais plutôt à la remorque d'un capitalisme occidental en plein essor qui, ayant déterminé la naissance de la bourgeoisie hellénique, en assurait la survie et l'expansion selon les règles de son jeu. Saint-Marc Girardin avait décidément raison: «Les capitaux anglais et les capitaux français sont partout, en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne. L'Europe ne fait plus qu'une grande compagnie commerciale et industrielle. Les Grecs y sollicitent l'emploi de courtiers. Pourquoi ne pas le leur donner, s'ils le remplissent bien et à bon marché?»1. En Égypte, Mohamed-Aly avait déjà avantagé le commerce hellénique; la plupart des bateaux, sur le Danube, battaient pavillon grec; une très grande partie du commerce de la mer Noire était assurée par les Grecs de la Russie. Aussi, dans l'Empire Ottoman, l'expansion grecque était-elle facilitée par une série de facteurs: tentatives des Anglais et des Français pour réorganiser la Turquie, Tranzimat (1839), traité commercial entre la Porte et la Grèce (1855), Hatti-houmayoun (1856)2.

Contre toute apparence, la fin de la Guerre de Crimée ne fut pas défavorable à la Grèce. A peine effleuré par la crise commerciale de 1856, le commerce hellénique suivit sa marche en avant. Les circonstances s'y prêtaient; la navigation à vapeur (1856), l'augmentation du tonnage général, la construction des ports, des communications télégraphiques (1859), des services postaux (1862) etc., constituent quelques signes de progrès tangibles. On ne voit pas sans raison, au 

————————————

1. Journal des Débats, 3 décembre 1856; cité par M. Duvray (Marinos Vrétos), «Les Grecs modernes» (Extrait de la Semaine Universelle), Bruxelles 1862, pp. 2-3.

2. Nicolas Svoronos, Histoire de la Grèce moderne, («Que sais-je?», No 57.8), Paris 1964 2, p. 59.

Σελ. 21
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/22.gif&w=600&h=915 22. Moullas, Concours poetiques

lendemain de la guerre de Crimée, «un mouvement économique sans précédent» et, dans la période 1856-1875, une «transformation de la société néo-grecque»1. Les changements démographiques sont aussi significatifs. Athènes se transforme vite, attirant, pendant cette décennie, plus de 16.000 nouveaux habitants2.

Porteuse de sens multiples (politiques, économiques, culturels), la décennie 1850-1860, par ses mutations plus ou moins profondes, est pour la Grèce un tournant. Au moment où l'Europe, après avoir repoussé la vague révolutionnaire de 1848, s'oriente politiquement vers un conservatisme autoritaire, le règne d'Othon connaît son apogée et son déclin: la décennie se termine dans une crise sociale, annonciatrice du 10 octobre 1862. Sur le plan idéologique et culturel les phénomènes s'accumulent rapidement. La doctrine officielle peut déjà trouver son élaboration définitive: Paparrigopoulos s'apprête à s'atteler à sa grande tâche. A partir de 1850 les recueils de chansons populaires se multiplient, l'intérêt pour les textes médiévaux commence à s'éveiller; vingt ans plus tard naîtra la science du folklore. Centre d'activité intellectuelle, instrument de contrôle intérieur et de rayonnement extérieur, l'Université d'Athènes remplit son rôle efficacement: le concours de Rallis se déroule sous son égide, la plus grande revue de l'époque, Πανδώρα, est imprégnée de son esprit, la critique et la prose athéniennes naissent dans son sein. En 1853, le manifeste puriste de P. Soutsos et la réponse d'Assopios trouvent leur place dans un contexte approprié; tout se passe comme si cette décennie, ouvrant les outres d'Éole, déclenchait le mécanisme d'un conflit généralisé. Duels linguistiques ou littéraires (P. Soutsos-Assopios, Zalocostas-Orphanidis, Polylas-Zambélios); interventions hargneuses (Stathopoulos, Vernardakis, Chryssoverghis, Scarlatos Vyzantios), attaques générales contre les jurys du concours etc., constituent le climat intellectuel et psychologique de l'époque. En poésie, la première génération des romantiques croise la seconde. Pourrait-on placer sous un dénominateur commun autant de phénomènes épars et, en apparence tout au moins, hétéroclites?

Sans doute le romantisme n'explique-t-il pas tout. Mais qui oserait sérieusement contester son influence et son rôle décisif en Grèce comme

————————————

1. Ibid., p. 59 sq.

2. Sa population de 24.754 (1851) passe à 30.590 (1853), à 30.969 (1856) et à 41.298 (1861). La poussée de la période 1856-1861 est d'autant plus caractéristique qu'en 1870 le nombre des Athéniens ne dépasse pas les 44.510. Mais, brusquement; les décennies suivantes apporteront une augmentation prodigieuse: la population d'Athènes est de 65.-199 en 1879 et de 110.262 en 1889!

Σελ. 22
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/23.gif&w=600&h=915 22. Moullas, Concours poetiques

ailleurs? Perdre de vue la dynamique d'un mouvement qui laissa des traces ineffaçables sur tout le siècle dernier; enfermer ce mouvement dans des frontières nationales sans voir ses interdépendances et ses liens multiples; sous-estimer, enfin, la variété et la pluralité de ses manifestations, c'est sûrement rendre un mauvais service à l'histoire d'un pays. Le romantisme, vivant encore depuis plus d'un siècle, peut être mille choses: état d'âme au sensibilité nouvelle, façon de sentir, de penser ou d'agir, retour au passé, orientation vers l'avenir, etc. Il n'en fut pas moins un système hiérarchisé, dans lequel l'«unité», possible ou impossible1, constitua un des concepts fondamentaux. Encore une fois, nous retrouvons ici la convergence de causes internes et externes: si la Grèce moderne, par sa sensibilité et par son histoire, avait toutes les raisons pour développer spontanément son propre romantisme, la conscience ne lui en vint que de l'extérieur. Deux savants étrangers, qui lièrent en partie leur sort aux chansons populaires grecques, Fauriel et Tommaseo, ont parfois l'air de représentants d'une sorte d'Internationale romantique. Le premier, étudiant les survivances de la Grèce antique dans la Grèce moderne, conclut que «le rapport entre le passé et le présent est plus intime et plus réel que l'on ne serait d'abord tenté de le présumer»2. Le second, dans ses Scintille (Venise 1841), résume l'essentiel de la pensée historique du romantisme: «Le cose nuove convien collegare alle antiche, e che tutti i secoli ci dieno insegnamenti di generoso e religioso sentire. Non sia il mondo cosi vecchio indarno, la scienza scendendo al popolo, portà più alta salire»3. Pour la Grèce, l'heure de Vico et celle d'Herder avait déjà sonné4. La Grande Idée, élaborée dans un tel climat d'effervescence «unitaire», que signifie-t-elle d'autre, au fond, sinon l'adhésion officielle du pays à un système de pensée international?

Cependant, cette unité théorique fut loin de construire en réalité un édifice sans fissures. Tout au contraire, une fois établie, elle fit éclater de nouvelles contradictions, comme si le contact des éléments oppositionnels, au lieu d'aboutir à une coexistence, précipitait les antagonismes et les heurts. On ne concilie pas impunément, sous une formule «helléno-chrétienne», deux mouvements aussi opposés que le

————————————

1. Cf. «Le Romantisme», revue de la Société des Études Romantiques, No 2, 1972.

2. C. Fauriel, Chants populaires de la Grèce moderne, t. I, Paris 1824, p. lxxxvj.

3. Voir G. Th. Zoras, Επτανησιακά Μελετήματα Β', Athènes 1959, p. 316.

4. C. Th. Dimaras, La Grèce au temps des Lumières, op.cit., p. 133 sq.

Σελ. 23
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/24.gif&w=600&h=91522. Moullas, Concours poetiques

romantisme et le classicisme. Plus encore: on ne valorise pas sans conséquences la chanson et le génie du peuple, au moment où l'on en proscrit officiellement la langue.

Dans ce nouveau climat, néanmoins, P. Soutsos pouvait faire un pas en avant (ou en arrière). C'est le passage de l'unité à l'identité: «La langue des Grecs anciens et celle des modernes n'en feront qu'une. Leur Grammaire et la nôtre n'en feront qu'une»1. A partir du milieu du siècle, la lutte s'intensifiera, les tendances et les coteries prendront plus de relief: derniers représentants des Lumières, conservateurs, partisans de l'unité à deux ou à trois étapes, classiques, romantiques, vulgaristes, «νεογλωσσίτες». La confusion n'est pas toujours facile à démêler; l'évolution des personnes est souvent inattendue, l'argumentation des tendances contradictoire. Hétérogènes et hétéroclites, les jurys des concours, s'ils consentent à condamner en bloc le romantisme comme «poésie étrangère, non hellénique», sont loin d'apercevoir que leur néo-classicisme lui-même n'est pas indépendant de la poussée «unitaire», et que leurs catégories de pensée ne se situent pas en dehors d'un cadre «romantique» et «étranger». La bataille, livrée la plupart du temps sur le terrain linguistique, ne permettait pas une vue d'ensemble claire. Le plus souvent, la critique universitaire n'était qu'une série de leçons de grammaire, voire un enseignement ennuyeux de lieux communs. Avant que l'obstacle d'une langue artificielle ne fût surmonté, il n'y avait de place ni pour la création ni pour la pensée véritables. Et ce moment n'était pas encore arrivé.

V

Tout se passe, néanmoins, comme si la conscience nationale cherchait en même temps son être et son devenir. Si le système idéologique établi, fondé sur la Grande Idée, possédait un côté dynamique visant l'avenir, il n'était pas pour autant privé d'éléments statiques qui, orientés vers le passé, lui garantissaient une sorte d'équilibre inactif. Nous avons affaire à toute une série de couples d'oppositions: immobilisme — mouvement, Antiquité — Europe, classicisme — romantisme, populaire — savant, autochtone — hétérochtone, langue ancienne — langue nouvelle. D'autres oppositions plus particulières viendront s'ajouter. Dans une société dont les forces motrices à la base n'étaient pas encore mises en branle, il n'est pas étonnant que l'inertie l'emportât plus ou

————————————

1. P. Soutsos, Νέα Σχολή του γραφομένου λόγου, Athènes 1853, p. 5.

Σελ. 24
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/25.gif&w=600&h=91522. Moullas, Concours poetiques

moins. Le chemin choisi vers l'avenir traversait le passé: l'unité, conçue très souvent comme identité, aboutissait à une abstraction historique; et l'"imitation du passé" (Du Camp), en dernière analyse, ne faisait que partie intégrante de tout un ensemble de reconstitutions, dont les concours universitaires témoignent.

En effet, on ne peut pas ne pas remarquer, en lisant les rapports des jurys, l'abondance des comparaisons entre les concours présents et ceux de l'antiquité. Rallis lui-même justifie son initiative par son désir profond de contribuer au "rapatriement des Muses". Par leur organisation, d'ailleurs, ainsi que par leur rituel, les concours universitaires ne manqueront pas de mettre en valeur une série de symboles pouvant les relier au passé: prix de 1.000 drachmes, couronne de laurier au vainqueur, triomphe. En 1871 encore, Philippe Ioannou, faisant le bilan des progrès culturels du nouvel État, n'en parle pas moins en termes de reconstitution: beaucoup d'institutions anciennes (Aréopage, Académie, Jeux Olympique, etc.) étaient déjà rétablies1. Pourquoi pas les concours poétiques?

Certes, on peut toujours décider, surtout lorsqu'on dispose d'un appareil approprié et efficace, de rétablir une institution ancienne. Mais sa mise en marche, son fonctionnement et, à plus forte raison, son succès, ne dépendront que de besoins nouveaux. Or, si les concours universitaires réussirent à mobiliser un certain public grec pendant plus de 20 ans, ce ne fut pas, à coup sûr, au nom des concours de l'antiquité. Aussi serait-il faux de croire que les jeunes Athéniens, qui portaient les poètes-vainqueurs en triomphe, imitaient les fils de Diagore. Quel était donc ce public? A en juger par ses emportements - quelquefois nous en savons plus sur la psychologie d'un groupe social que sur sa composition-, l'ascension d'une petite bourgeoisie ayant accès à l'Université et prenant ainsi conscience de ses possibilités nouvelles paraît une hypothèse absolument plausible. Ainsi voyons-nous facilement un tel public, en mars 1852, au cours d'une représentation du "Bélisaire" à l'Opéra, interrompre le ténor, qui prononçait le vers "Trema Byzantio", pour applaudir le couple royal en criant "Vive l'empereur, vive l'impératrice!"2. Et nous n'avons pas de mal à identifier "ces pauvres

————————————

1. Philippe Ioannou, Λόγος ακαδημαϊκός περί της πνευματικής προόδου του Ελληνικού έθνους απ' αρχής του υπέρ πολιτικής αυτού ανεξαρτησίας αγώνος έως της σήμερον, Athènes 1871, p. 3.

2. Hermile Raynaud, "Les Grecs modernes", Renie Contemporaine, vol. 29, No 113, 15 décembre 1856, pp. 62-63.

Σελ. 25
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/26.gif&w=600&h=915 22. Moullas, Concours poetiques

gens qui voyaient partout Constantinople» (About) à un public mystifié opprimé, ambitieux, frustré et nourri de rêves, avide de liberté et de gloire, bagarreur et agressif, et qui franchissait soudain le vide existant entre l'écrit titre et la lecture pour s'exprimer lui-même, parce qu'il avait besoin de parler.

A un moment critique, Ambroise Rallis, gros commerçant de Trieste, prenait l'initiative, grâce à sa fortune, de fonder un concours poétique; il était libre non seulement de charger l'Université de son fonctionnement, mais aussi de lui imposer son règlement; l'absence de classe dirigeante locale aux objectifs bien définis facilitait énormément sa tâche. Rallis croyait contribuer au rapatriement des Muses. Mais nous doutons qu'il ait pu apercevoir la portée de son geste: les concours poétiques universitaires devaient s'inscrire dans la longue chronique d'une agressivité collective.

Car cette société du milieu du siècle, hypersensible, explosive, d'une susceptibilité extrême et d'un patriotisme farouche, s'avère presque intraitable. Pourrait-on ajouter à sa psychologie un certain complexe d'encerclement? Les répercussions disproportionnées de la doctrine de Fallmerayer le laissent penser. Des décennies durant, on restera mobilisé pour faire face au «calomniateur» étranger. Et les concours ne manqueront pas à leur devoir: juges et poètes participants, à l'unanimité, accableront d'injures le nom de l'historien allemand, auquel, plus tard, viendront s'ajouter ceux d'Edmond About ou de Lamartine. On pense avec les catégories santé-maladie. «J'appelle classique ce qui est sain, romantique ce qui est malade», disait déjà Goethe attaquant Kleist. De même Vernardakis, dans son rapport de 1863, accusant Byron d'hypocondrie, n'oublie pas de citer, parmi d'autres «hypocondriaques», Fallmerayer1. Mais, dix ans plus tard, Aphentoulis surenchérira: l'existence même des concours n'est-elle pas un argument contre ceux qui refusent aux Grecs modernes d'être les descendants des Grecs anciens2?

Ces concours, cependant, n'ont pas encore pris dans l'histoire littéraire néo-hellénique la place qu'ils méritent. Considérés d'ordinaire, en raison de leurs piètres résultats, comme des faits marginaux, ils sont loin d'être conçus dans leurs vraies dimensions historiques. On se borne, le plus souvent, à rejeter leur apport littéraire, voire à souligner leurs aspects négatifs; on escamote ainsi, par le biais des 

————————————

1. Πανδώρα 14 (1863-1864) 119.

2. Jugement de 1872, p. 3.

Σελ. 26
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/27.gif&w=600&h=915 22. Moullas, Concours poetiques

condamnations hâtives, les problèmes posés. Mais ces problèmes sont toujours à résoudre. Si le tournant opéré en Grèce autour de 1850 coïncide avec l'apparition d'une institution qui marquera profondément la vie intellectuelle du pays pendant un quart de siècle, et si cette institution, encadrant le romantisme hellénique dans sa phase décisive, délimite en même temps l'éveil et le développement de la critique athénienne par les deux querelles retentissantes (Soutsos-Assopios, Roïdis-Vlachos) auxquelles elle a donné naissance, on peut comprendre pourquoi les concours ne sont pas à négliger.

En 1929, un vieux poète couronné, D. Gr. Cambouroglou, estimait que sans l'étude des rapports des jurys universitaires «une véritable histoire des lettres grecques ne peut pas être écrite»1. Peut-être le vieux poète exagérait-il, désireux de voir, en quelque sorte, sa jeunesse réhabilitée. Ce n'est pas notre objectif. Loin de condamner, de justifier ou d'exalter une époque, le travail qui suit est une tentative pour mieux la connaître, la comprendre et l'expliquer, à travers une lecture attentive de ses produits littéraires.

————————————

1. D. Gr. Cambouroglou, «Φιλολογικά απομνημονεύματα», Νέα Εστία 6(1929) 802.

Σελ. 27
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/28.gif&w=600&h=91522. Moullas, Concours poetiques

ABRÉVIATIONS UTILISÉES

Jugement de 1851... 1877: Rapports annuels des jurys universitaires (voir: Bibliographie)

R.R. de 1851... 1878: Rapports rectoraux annuels de l'Université d'Athènes (voir: Bibliographie)

Rapt. Parn.: R[aptarchis], Παρνασσός, ή απάνθισμα των εκλεκτοτέρων τεμαχίων της νέας ελληνικής ποιήσεως. Εσταχυολογήθη υπό - Athènes 1868.

Pap. NP. : [Jean Papadiamantopoulos], Νέος Παρνασσός. Διάφορα λυρικά τεμάχια εκ της συγχρόνου ελληνικής ποιήσεως, Athènes 1873.

Mat. Parn. : P. Matarangas, Παρνασσός ήτοι απάνθισμα των εκλεκτοτέρων ποιημάτων της Νεωτέρας Ελλάδος υπό - Athènes 1880.

Pant. Chr. : Jean Pantazidis, Χρονικόν της πρώτης πεντηκονταετίας του Ελληνικού Πανεπιστημίου κατ' εντολήν της Ακαδημαϊκής Σνγκλήτου και δαπάνη του Εθνικού Πανεπιστημίου υπό - Athènes 1889.

Camb.A. : D. Gr. Cambouroglou, "Φιλολογικά απομνημονεύματα", Νέα Εστία 6(1929) 644-5, 696-9, 748-9, 802-4, 887-9, 7(1930)6-7, 130-2, 286-8, 398-401, 510-3 et 8(1930) 685-8, 796-800.

Pal.A. : C. Palamas, Άπαντα, t. I-XVI, Édition de la Fondation Palamas, Athènes s.d.

GM : D. Ghinis - V. Mexas, Ελληνική Βιβλιογραφία 1800-1863, t. I-III, Athènes 1939-1957.

MEE : Μεγάλη Ελληνική Εγκυκλοπαιδεία

NE : Νέα Εστία

Σελ. 28
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/29.gif&w=600&h=915 22. Moullas, Concours poetiques

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

INSTITUTION

ET

FONCTIONNEMENT DES CONCOURS

Σελ. 29
http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/30.gif&w=600&h=915 22. Moullas, Concours poetiques

ΛΕΥΚΗ ΣΕΛΙΔΑ

Σελ. 30
Φόρμα αναζήτησης
Αναζήτηση λέξεων και φράσεων εντός του βιβλίου: Les concours poétiques de l’ Université d’ Athènes 1851-1877
Αποτελέσματα αναζήτησης
    Ψηφιοποιημένα βιβλία
    Σελίδα: 11
    22. Moullas, Concours poetiques

    INTRODUCTION

    I

    En 1851, au moment où commencent les concours poétiques universitaires, Athènes, capitale du Royaume de Grèce depuis 16 ans, n'est qu'un bourg d'environ 25.000 habitants; la population du Pirée, selon le recensement de la même année, dépasse à peine les 5.000 habitants, celle de l'État entier n'atteint pas le million. L'industrie est presque inexistante; depuis vingt ans le nouveau Royaume semble vivoter de l'agriculture et du commerce, accablé de dettes, dans la stagnation et le sous-développement.

    Il n'en suscite pas moins un intérêt particulier. Les voyageurs étrangers, quand ils daignent jeter un coup d'œil attentif sur la réalité grecque contemporaine (ce qui n'est pas toujours le cas), ne cachent ni leur déception ni, très souvent, leur condescendance. Gustave Flaubert, comme jadis Chateaubriand, obsédé par la «recherche des images» et les minutieuses descriptions de la nature, trouve à peine le temps de regarder la reine Amélie à cheval ou de rendre visite («Vrai bourgeois ! visite triste!») à Canaris1. Son ami et compagnon de route, Maxime Du Camp, a le regard plus aigu: «La gloire de la Grèce est ailleurs que dans l'imitation d'un passé qui fut splendide, mais qui n'a plus sa raison d'être. C'est en regardant en avant et non pas en arrière, que les Grecs trouveront la voie glorieuse qui doit les conduire à des grandeurs égales, mais non pas semblables, à celles de leur histoire»2. Vers la même époque, Edmond About est méprisant: «Les Grecs sont convaincus que si l'on monte au sommet du Taygète le 1er juillet, on aperçoit Constantinople à l'horizon. Ces pauvres gens voient partout Constantinople»3. Ou bien: «Depuis qu'on les a délivrés ils se figurent qu'ils se sont délivrés eux-mêmes»4. Ou encore: «La littérature originale se compose

    ————————————

    1. G. Flaubert, Voyage en Orient, dans Oeuvres Complètes, t. II, Le Seuil 1964, p. 667.

    2. Maxime Du Camp, Les Grecs modernes, Paris 1856, p. 31.

    3. Edmond About, La Grèce contemporaine, Paris 1854, p. 31. 4 Ibid., p. 79.