Συγγραφέας:Moullas, P.
 
Τίτλος:Les concours poétiques de l’ Université d’ Athènes 1851-1877
 
Τίτλος σειράς:Ιστορικό Αρχείο Ελληνικής Νεολαίας
 
Αριθμός σειράς:22
 
Τόπος έκδοσης:Αθήνα
 
Εκδότης:Γενική Γραμματεία Νέας Γενιάς
 
Έτος έκδοσης:1989
 
Σελίδες:488
 
Αριθμός τόμων:1 τόμος
 
Γλώσσα:Γαλλικά
 
Θέμα:Εκπαίδευση-Τριτοβάθμια
 
Τοπική κάλυψη:Ελλάδα
 
Χρονική κάλυψη:1851-1877
 
Περίληψη:Στο βιβλίο αυτό παρουσιάζεται και μελετάται αναλυτικά και σε βάθος ένας σημαντικός για τα ελληνικά γράμματα του 19ου αιώνα θεσμός, οι ποιητικοί διαγωνισμοί που διοργανώνονταν στο Πανεπιστήμιο Αθηνών, και πιο συγκεκριμένα ο Ράλλειος Διαγωνισμός (1851-1860) και ο μακροβιότερος Βουτσιναίος διαγωνισμός (1861-1877).
 
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serait s'arrêter à un schéma trop simpliste et incapable de rendre compte d'une réalité beaucoup plus complexe et riche en nuances; on risquerait ainsi de méconnaître non seulement les conditions historiques précises qui, en accentuant une crise à un certain moment, lui confèrent son caractère particulier, mais aussi le rôle des personnes et des groupes (ainsi que des cliques, en l'occurrence) qui chaque fois marque les tendances de façon spécifique. Si les divergences idéologiques éclatent au grand jour et, de ce fait, sont faciles à repérer, elles plongent leurs racines dans des motivations sociales et individuelles trop complexes et hétérogènes pour être définies avec certitude.

Quoi qu'il en soit, il ne fait pas de doute que l'année 1857 constitue, dans l'histoire des concours, une étape décisive. Sur le plan idéologique, l'esprit des Lumières, représenté à la tête du jury par le groupe Assopios-Coumanoudis-Castorchis, s'efforça énergiquement de barrer la route à un romantisme confus et incohérent, mais non moins dangereux dans sa montée irrésistible. Ce romantisme était en fait le reflet d'une tension sociale élargie. En même temps, la crise déclenchée entre Rallis et les professeurs mit les concours en danger et rendit leur continuation assez problématique. Le refus du prix et les protestations qui suivirent n'étaient pas de nature à apaiser une agressivité généralisée. Mais les concours n'avaient pas encore fait leur temps; riches d'avenir, en dépit de toutes les querelles, ils ne faisaient que traverser une crise de jeunesse.

3. 1858: Une abstention significative

Après la tempête, un certain calme: la préparation du concours de 1858 s'était déroulée dans un climat d'incertitude, d'attente et d' hésitation. La crise entre les universitaires et Rallis n'était pas encore réglée. En décembre 1857, trois mois après le discours d'Assopios, le Conseil Universitaire décidait tardivement: a) d'entreprendre de nouvelles démarches auprès du fondateur, afin que le concours eût lieu tous les deux ans, b) de ne pas annuler le concours de 1858 à la date prévue. Les juges lui obéirent1.

La diminution du nombre des œuvres (10 en tout, dont deux, arrivées après échéance, furent éliminées) est caractéristique. Le nouveau rapporteur C. Paparrigopoulos (1815-1891) a beau qualifier les

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1. Jugement de 1858, p. 3.

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5 concurrents de «nombreux»: si l'on pense qu'Orphanidis représentait ses deux poèmes de l'année précédente, la récolte poétique de 1858 apparaît plus que jamais réduite. Ce phénomène ne saurait être exclusivement attribué à l'incertitude concernant la continuation du concours. Il est certain que le verdict du jury de 1857 y était pour quelque chose. Le refus du prix, prenant comme en 1852 le caractère d'une «chasse à la poésie», et le discours menaçant d'Assopios, un peu plus tard, ne pouvaient pas ne pas susciter chez les candidats un explicable refroidissement de zèle. Orphanidis, poussé par sa colère, ne voulut rejeter la responsabilité de cette «abstention» que sur le rapporteur de 1857: c'était à cause de Coumanoudis qu'en 1858 les concurrents avaient disparu, «pour la même raison que les habitants d'un pays se dispersent, lorsque à un bon et équitable chef d'État succède un tyran capricieux»1. Exagérée, simpliste et unilatérale, cette explication n'en contient pas moins une certaine part de vérité.

En raison de la maladie du recteur Philippe Ioannou, la cérémonie fut reportée au 23 avril. Nous retrouvons à nouveau un jury composé de 5 membres: Ph. Ioannou (président), C. Paparrigopoulos (rapporteur), A. Roussopoulos, St. Coumanoudis et E. Castorchis. Est-ce un hasard si, après la domination «classique» de l'année précédente, le rôle du rapporteur fut assumé par l'homme qui, en tant qu'historien, devait lier son nom pour toujours au mouvement romantique? Il ne faut pas oublier que les décisions du Conseil Universitaire, qui désignait chaque fois le rapporteur, étaient en grande partie dictées par une lutte d'influences, voire par une consciente et subtile équilibration de tendances idéologiques. De ce point de vue, la désignation de Paparrigopoulos après celle de Coumanoudis demeure très significative.

Nous avons là, encore une fois, l'occasion de voir quelles étaient les possibilités et les limites du rôle de rapporteur: les deux poèmes d'Orphanidis, examinés en 1857 et 1858 par deux hommes différents nous en offrent un exemple caractéristique. Si Paparrigopoulos n'avait aucune raison de partager les critères de son prédécesseur, il ne pouvait pour autant se désolidariser publiquement de Coumanoudis. Exécutant des décisions déjà prises, le rapporteur a sûrement une marge d'action assez importante pour exprimer son point de vue dans les détails; il ne dispose pas pourtant d'un pouvoir illimité et, ce qui est l'essentiel, il ne va en aucune façon jusqu'à s'opposer à la majorité du jury2. Or,

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1. Th. Orphanidis, Χίος Δούλη και Τίρι-λίρι, Athènes 1858, p. 271.

2. Voir, à cet égard, l'analyse pertinente du rôle du rapporteur par Th. Orphanidis. op. cit., pp. 241 et 269-270.

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ce jury, malgré les divergences de ses membres, ne peut se présenter devant le public que comme un tout plus ou moins homogène; son autorité réside dans le fait que ses décisions revêtent un caractère impersonnel ou transindividuel. D'autre part, les juges universitaires ne peuvent jouer convenablement leur rôle qu'en s'identifiant, en quelque sorte, l'un à l'autre: Paparrigopoulos, porte-parole du même jury que Coumanoudis, non seulement reprend à son compte les assertions de son prédécesseur, mais aussi il s'identifie à lui par des expressions telles que «comme nous avons dit autrefois» ou «dans notre rapport de l'année dernière»1. Mais cette identification, dictée par les règles du jeu, n'est qu'une convention formelle qui, cependant, n'exclut guère, dans les détails, l'expression d'une optique différente, voire diamétralement opposée.

Voici, en résumé, les appréciations de Paparrigopoulos sur les 8 poèmes du concours, suivies de notre commentaire:

1) Ο θρίαμβος του ποιητικού διαγωνισμού κατά το έτος 1858 : comédie en trois actes, «inacceptable» et indigne de tout commentaire en raison de sa langue populaire. Cependant, comme l'auteur à pris pour sujet la question de la langue, qu'il annonce le triomphe de l' idiome du peuple et, qu'en plus, il ridiculise les juges puristes, le jury croit bon de relever le défi. Dans un long exposé, le rapporteur essaiera de démontrer: a) que «le poème n'est pas écrit en ce que l'on appelle langue du peuple», pas plus que, bien sûr, en langue savante, b) que, si plusieurs dialectes existent en Grèce comme ailleurs, il n'existe pas pourtant une langue populaire commune, parlée par tous les Grecs et apte à exprimer «les besoins intellectuels supérieurs, sociaux ou scientifiques, de la nation... Même la comédie en question, qui prétend être écrite en langue populaire, ne recourt-elle pas sans cesse à la langue savante?». Enfin, le poète est blâmé pour son impertinence à présenter, dans sa comédie, les membres du jury en train de se battre, chose que de telles «constructions cérébrales et froides» et de telles «aventures invraisemblables», selon Paparrigopoulos, ne sauraient en aucun cas engendrer2.

Cette comédie de G. Tertsétis, publiée pour la première fois en 1950 d'après le manuscrit envoyé au concours3, n'en reste pas moins

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1. Jugement de 1858, p. 21.

2. Ibid., pp. 4-7.

3. «Ελληνική Δημιουργία» 6 (1950) 575-588 (éd. D. Conomos). G. Valétas trouve dans cette première publication «des fautes et des inadvertances», et 

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un témoignage à bien des égards précieux: nous y trouvons, entre autres, une représentation intéressante de la cérémonie du 25 mars. Au lendemain de la mort de Solomos (1857), Tertsétis, tenace, tâchait, une fois de plus, d'introduire, tel un défi, l'esprit de l'école ionienne dans le concours de Rallis. Il ne semblait pas se faire trop d'illusions sur sa victoire:

Ποιος ημπορεί να φαντασθεί ποτέ του

πως η Επιτροπή θε να βραβεύσει

ποίημα στην γλώσσαν του λαού γραμμένο;

Il ne pouvait plus avoir l'optimisme qui, en 1853 (Κόριννα και Πίνδαρος), le faisait exalter les concours universitaires et le fondateur :

είναι ο Ράλλης Μάης μας και το Πανεπιστήμιο.

Ses trois échecs et l'interdiction de la langue populaire par les jurys ne laissaient de place qu'à la polémique. Rejeté définitivement dans l'opposition, Tertsétis, avant de s'éloigner des concours, décida d'y revenir, encore une fois, pour livrer sa dernière bataille1. La satire lui offrait toutes les possibilités d'une attaque directe: les juges se transformaient en personnages comiques, parlaient la langue populaire et finissaient par couronner un poème "vulgaire"; le recteur, président du jury, se livrait à une autocritique déchirante:

Αμάρτημα μεγάλο έχομε κάμει

οι σοφοί της Ελλάδος έως τώρα,

δεν έχει γλώσσα, ελέγαμε, το έθνος.

Ο βλάσφημος ο λόγος κατεβάζει

την φυλήν μας στην τάξιν των αγρίων.

Ainsi, prenant ses désirs pour des réalités, Tertsétis exorcisait, en quelque sorte, les démons et remportait dans l'imaginaire une victoire impossible. Sa démarche ne manquait ni d'audace ni de courage. Au moment où les universitaires, préoccupés par d'autres problèmes, ne paraissaient pas s'attendre à une telle contre-offensive, cette comédie encombrante de 1.003 vers, sortie d'une plume expérimentée, prenait

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reproduit la comédie d'après le même manuscrit: Tertsétis Άπαντα, op. cit., pp. 220-251.

1. Peu avant sa mort, il enverra au concours de 1874 son poème Η κόρη του Σεϊσλάμη. Mais cette dernière participation du poète n'aura aucun caractère de défi, la langue populaire n'étant plus, en ce moment-là, interdite dans les concours.

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l'aspect d'une provocation dangereuse. Le jury en fut conscient: la longue réponse courroucée de Paparrigopoulos montre que le coup de Tertsétis avait atteint son but. Oeuvre de polémique, cependant, la comédie en question n'ajoute pas grand-chose à la gloire littéraire de son auteur; ni ses monologues interminables et ennuyeux, ni ses maladresses scéniques ne sont de nature à démontrer que le tempérament lyrique du poète a pu se combiner ici avec une connaissance suffisante de l'art dramatique.

2) Γνωμικά, Διάφορα άλλα στιχουργήματα και Βακχικά (avant 1821)

3) Περί Παιδαγωγίας (1846)

4) Σάλπιγξ της Αθηνάς προς τους εν Τουρκία Έλληνας (1855) : Ces trois œuvres du même "vieux patriote", écrites en trois moments différents de sa vie, manquent de valeur, et n'ont pas la grâce nécessaire à la poésie didactique.

5) Θάνος και Θίσβη : épopée lyrique en trois chants, prolixe et non exempte de fautes de grammaire ou d'images obscures. L'auteur, jeune et modeste, ne manque pas pour autant de "bons germes" susceptibles d'être développés.

6) Τίτος και Όθων : roman en vers comprenant trois chants. Bien que supérieur au poème précédent, il n'est pas exempt, lui non plus, de fautes et d'obscurités. L'auteur semble avoir lu quelques poésies romantiques, surtout de celles de Byron, à qui cette œuvre est dédiée; mais les idées et les images byroniennes y apparaissent "privées de leur vie initiale, comme les ombres inanimées et assoupies d'Orion et d' Achille dans l'Hadès homérique"1.

Il s'agissait d'une œuvre de A. Vlachos2.

7) Τίρι-λίρι ή Το κυνηγέσιον εν τη νήσω Σύρω : poème héroï-comique en 7 chants (3.050 vers de quinze syllabes rimés); il s'agit de la version finale et complète de l'œuvre présentée au concours de 1857. Du point de vue du genre littéraire, on pourrait rattacher cette œuvre à Κούρκας αρπαγή de I. R. Néroulos, au "Lutrin" de Boileau et à "Vert-Vert" de Gresset. Si l'intrigue est invraisemblable (le rapporteur s' emploie à en donner un long résumé), elle est néanmoins traitée avec beaucoup de succès. L'auteur, habile versificateur, ne manque pas d'esprit; il n'évite pas, cependant, ni les grossièretés ni les fautes de grammaire. Il est blâmable, surtout, pour ses attaques contre les enseignants puristes. Par ailleurs, bien que patriote fervent qui fustige

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1. Jugement de 1858, pp. 8-13.

2. A. Vlachos, Ώραι, Athènes 1860, pp. 5-36.

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le calomniateur About, il risque d'offrir plusieurs arguments aux ennemis de la Grèce en critiquant sévèrement sa vie politique et sociale1.

8) Χίος δούλη : poème complété en 5 chants (1.784 hexamètres). L'auteur s'est assigné une tâche difficile: ayant à peindre une multitude de caractères variés, il est digne d'indulgence s'il n'y a pas toujours réussi. Par contre, il a tort de représenter le métropolite de Chio comme un ennemi des Génois en raison de ses intérêts personnels:

κίνδυνον έτρεχε μέγαν πολλάς ν' απολέση προσόδους

ας οι Λατίνοι ποθούντες με άπληστον έβλεπον όμμα

alors qu'il serait "plus convenable et plus naturel" que cette hostilité fût attribuée aux malheurs des orthodoxes. En somme, "ce poème a quelques fautes de grammaire, de versification et, encore plus, d'orthographe... sans être impeccable quant à la description des caractères; cependant, pour ce qui est de son intrigue, de son économie et de la plupart de ses caractères, il a été considéré non seulement comme le plus beau des poèmes de cette année, mais aussi comme un des meilleurs parmi les poèmes couronnés à ce concours. Or, le jury décerne le prix à Χίος δούλη. Cette décision fut prise à la majorité, les professeurs Coumanoudis et Roussopoulos s'étant opposés au couronnement du poème, pour des raisons qu'ils ont expliquées dans les procès-verbaux"2.

Ainsi, couronné pour la troisième fois, Orphanidis était enfin libre de régler ses comptes avec les rapporteurs de 1857 et de 1858. La publication de ses deux poèmes en volume, peu après, lui offrait l'occasion d'une longue réponse3. Coumanoudis et Paparrigopoulos étaient certes "tous les deux d'une capacité et d'une culture indiscutables", mais ils n'avaient pas moins "des humeurs aussi différentes que leurs

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1. Jugement de 1858, pp. 13-20. Le manuscrit de Τίρι-λίρι se trouve en possession de C. Th. Dimaras. Il est à noter que le réexamen de ce poème n'était pas réglementaire, Orphanidis ayant obtenu en 1857 l'accessit exclusivement pour Χίος δούλη.

2. Ibid., pp. 20-28. Il est caractéristique que l'existence des procès-verbaux, mentionnée ici par Paparrigopoulos, sera contestée par Roussopoulos en 1865 (voir ici p. 45): quatorze ans après le commencement des concours, ni ces procès-verbaux ni les manuscrits des poèmes envoyés n'étaient conservés dans les archives universitaires. En 1865, enfin, ces lacunes semblent comblées. Mais, si nous disposons aujourd'hui de quelques manuscrits envoyés aux concours, nous ignorons complètement le sort des procès-verbaux des jurys, même après 1865.

3. Th. Orphanidis, op. cit., épilogue (pp. 237-280).

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Rapports"1. Or, chacun d'eux méritait une réponse appropriée. Si Coumanoudis suscita en exclusivité la colère de l'irascible professeur de botanique, rien d'étonnant: il avait exprimé ses réserves à l'égard des poèmes d'Orphanidis, il avait refusé le prix à Χίος δούλη tant en 1857 qu'en 1858. Nous avons donc affaire à un acte de défoulement: en plus de 30 pages, le rapport "satirique" de Coumanoudis est réfuté paragraphe par paragraphe; les fautes reprochées aux deux poèmes d'Orphanidis sont compensées par la recherche des fautes dans Στράτις Καλοπίχειρος; la colère du moment se transforme en forfanterie: "je te donne ma parole d'honneur que tu ne jugeras plus aucun de mes poèmes"2.

Il est normal que, vis-à-vis de Paparrigopoulos, le ton d'Orphanidis change complètement: "je a'ai pas l'intention de critiquer Monsieur le Rapporteur ou de me plaindre de lui, étant donné qu'il ne fit pas montre d'une ironie satanique et qu'il n'exerça pas indécemment son esprit satirique contre les concurrents"3. Ce qui n'empêche pas le poète de se défendre fermement contre tout ce qui lui est reproché par le Jugement de 1858.

Mais relever les contradictions et les fanfaronnades d'Orphanidis n'aurait, en fin de compte, de sens que dans la mesure où, à travers un des personnages les plus caractéristiques de l'époque, nous pouvons saisir le comportement typique d'une moyenne. Lauréat de 1855, l'auteur de Άννα και Φλώρος promettait à Zalocostas, comme nous avons vu, de ne jamais insulter les juges, "même s'il se croyait défavorisé par eux", pour oublier sa promesse à la première occasion. De même, en 1858, c'est en vain qu'il se déclarait heureux dans le cas où il serait battu par un poète plus jeune que lui, louait la noblesse d'âme de Rangabé et parlait de sa propre "Muse modeste" qui n'allait se présenter au concours qu'après une longue préparation4; deux ans plus tard, comme nous le verrons, toutes ces assertions, il les démentira lui-même d'une manière catégorique. S'agit-il, en fait, d'un tempérament fougueux, dont l'irascibilité va de pair avec les mouvements d'humeur les plus fantaisistes? Sans doute. Mais le problème est ailleurs. Car, au fond, cette humeur batailleuse qui entraîne toutes sortes d'inconséquences, loin de relever d'une psychologie exceptionnelle,

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1. Ibid., p. 241.

2. Ibid., p. 271.

3. Ibid., p. 272.

4. Ibid., pp. ιβ΄ et 280.

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s'inscrit dans le cadre d'un comportement collectif plus vaste; des réactions plus ou moins analogues pourraient être détectées chez la plupart des concurrents. Champs de bataille plutôt que tournois sportifs, les concours avaient la possibilité, par la valeur tant matérielle que morale du prix offert, de mobiliser un grand nombre d'énergies dans une lutte acharnée. Mais cette lutte (reflet en même temps que manipulation d'une agressivité plus élargie) n'en restait pas moins une affaire individuelle; en excluant toute sorte d'alliance parmi les concurrents, elle semait la discorde et poussait les rivalités personnelles à leur paroxysme. C'était dans les règles du jeu: la victoire de chacun passait exclusivement par la défaite de tous les autres. Et c'est là que nous avons, en grande partie, non seulement l'explication d'un comportement typique chez les concurrents (ton d'apologie personnelle, vantardises, attaques multilatérales et contradictoires, selon les résultats variables des concours, etc.), mais aussi la différence fondamentale qui les sépare de leurs juges: ces derniers, obligés d'agir en commun, en dépit de leurs rivalités multiples, possèdent une conscience de groupe, alors que les premiers mènent une lutte solitaire, chacun pour soi.

Cette lutte solitaire, cependant, qui semble chercher sa justification uniquement dans le jugement d'un public anonyme, n'est pas toujours dénuée d'appuis très concrets. Un concurrent étudiant, par exemple, peut être soutenu par la «claque» de ses camarades et de ses amis, voire être favorisé par un de ses professeurs. Les journaux ne jouent pas un rôle moins décisif: ils entrent dans le jeu des querelles personnelles, déclarent leur préférence pour tel poète, attaquent tel autre. Orphanidis exprime toute son indignation contre les journalistes anonymes et les «chuchoteurs» qui lui refusent le droit, du fait qu'il est professeur, d'écrire des poèmes, de participer aux concours, d'être couronné pour la troisième fois, etc.1. N'oublions pas que les rumeurs qui circulent s'avèrent, très souvent, plus efficaces que les écrits; on peut révéler par voix orale les choses les plus secrètes, propager 

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1. Ibid., p. ια΄. Les relations que certains personnages des concours, notamment les plus en vue, entretiennent avec les journaux de l'époque sont trop complexes pour être expliquées uniquement par des affinités politiques; les rapports humains, en définitive, y jouent un rôle important. Nous notons, à cette occasion, que de longs extraits du Jugement de 1858 ont paru pour la première fois dans le journal Ημέρα de Trieste (9/21 et 16/28 mai 1858), ce qui donne à penser que Paparrigopoulos aurait été assez lié à ce journal pour lui accorder la priorité d'une telle publication.

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impunément les calomnies les plus basses. Dans les coulisses des concours, les commérages et les ragots occupent une place très importante.

En tout cas, le recteur Philippe Ioannou se montre, en 1858, aussi exaspéré que son prédécesseur. Il stigmatise «la façon indécente et condamnable, dont certains poètes battus au concours, ainsi que quelques-uns de leurs amis et avocats, se conduisent vis - à - vis des juges», exalte l'abnégation des universitaires et n'hésite pas à brandir la menace d'une disparition du jury par la «démission de tous les professeurs»1. Cette exaspération était-elle due exclusivement aux protestations des concurrents? On peut en douter. En fin de compte, les attaques des poètes en 1858 (celles de Vernardakis et d'Orphanidis se référant au concours de l'année précédente) n'avaient rien de particulièrement inquiétant. Or, la menace d'Ioannou ne visait pas moins le fondateur triestin que les «poètes battus». Rallis n'avait pas encore satisfait les revendications universitaires; il n'allait pas les satisfaire dans l'avenir. Entre-temps, les concours pouvaient continuer, mais le ciel était déjà couvert des nuages qui annonçaient les prochaines tempêtes.

4. 1859: Poésie et politique

Évidemment, le malaise dépassait de loin le cadre des concours poétiques; il entrait dans le contexte d'une crise politique et sociale en pleine évolution. Entré dans sa phase finale, le régime du roi Othon suscitait de plus en plus l'hostilité d'une jeunesse universitaire déjà très politisée et prompte à s'engager dans l'action; cette «jeunesse dorée» ne manquerait pas de faire, en 1859, sur la scène politique, une apparition spectaculaire (σκιαδικά). Les poètes des concours venaient certes de plusieurs régions helléniques et appartenaient à plusieurs générations; mais l'Université d'Athènes n'en constituait pas moins la principale pépinière littéraire qui avait toujours un grand nombre d'étudiants-concurrents à fournir. Or, cette révolte qui agitait la jeunesse universitaire ne pouvait pas ne pas s'introduire dans les concours. Ce fut le cas en 1859. Le romantisme, expression d'impasses individuelles naguère, se mettait déjà au service d'une opposition collective dont la dynamique n'était pas à négliger. En effet, comme nous allons le voir, le rapporteur de 1859 fut conscient du danger.

Le concours eut lieu le 25 mars2. Une fois de plus, C. 

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1. R.R. de 1858, pp. 16-18 [=Pant. Chr., p. 134].

2. Le journal Πρωινός Κήρυξ, 21 mars 1859, annonce non seulement la 

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Paparrigopoulos (rapporteur) et A. R. Rangabé se trouvaient ensemble dans le jury, présidé par le recteur D. Stroumbos. Un nouveau membre, Th. Orphanidis, venait s'y ajouter. C'était la première fois que Coumanoudis, jusque-là continuellement présent aux concours en tant que poète ou que juge, n'avait pas de rôle à jouer. La participation d'Orphanidis au jury excluait, évidemment, la sienne; il était impossible de penser à une collaboration des deux hommes, après une polémique si récente. Mais, qui plus est, la désignation d'Orphanidis ne signifiait-elle pas la disgrâce de son adversaire ? En fait, nous avons affaire à un conflit de fractions universitaires plus étendu et qui ne fut pas pas sans répercussions dans les rapports des professeurs avec Rallis. Bien que l'accès de ces coulisses ne soit pas toujours facile, nous disposons, cependant, d'un certain nombre d'éléments qui nous permettent de tirer quelques conclusions.

Dans la Préface de Μαρία Δοξαπατρή, Vernardakis avait à plusieurs reprises mentionné l'existence d'un groupe constitué autour d'Assopios (οι περί τον Ασώπιον); Coumanoudis et Castorchis en faisaient sûrement partie. Si ce groupe représentait, en premier lieu, l'esprit survivant des Lumières dans sa lutte contre la poussée romantique, n'oublions pas que les liens personnels, qui unissaient ses membres, n'étaient pas moins décisifs que les affinités idéologiques. De même, le fait que A. R. Rangabé et C. Paparrigopoulos représentaient la tendance adverse ne signifie point que l'amitié de ces deux hommes, imprégnée d'un esprit de caste, était exclusivement fondée sur une noble communion d'idées. Une origine sociale différente séparait les deux groupes de façon caractéristique. Plébéiens et nés dans les campagnes, en général, les classiques avaient le goût du naturel et du rationnel dans le sang; leur racines s'enfonçaient dans le peuple:

Κανένα ας μη τρομάξη και η γλώσσα μου,

εάν συχνά εισδύη κ' εις τα χάσματα

του όχλου του βαδίζοντος χαμαί· μη γαρ

και σεις κ' εγώ ως τα χθες όχλος δεν ήμεθα

απλούς;

écrivait Coumanoudis dans Στράτις Καλοπίχειρος. Les romantiques,

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cérémonie du 25 mars, mais aussi les résultats du concours! Lié au journal en question, Orphanidis n'est probablement pas étranger à ces renseignements. Sur la cérémonie du 25 mars et sur les œuvres présentées, voir un long article de première importance, dans le même journal, 28 mare 1859.

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au contraire, venant de Constantinople, avaient principalement respiré l'air des salons phanariotes; bien nés, ils avaient gardé aussi bien le goût du pouvoir que le sens du compromis; ils étaient conscients d'appartenir à une élite.

Cet écart social, qui est à l'origine de deux mentalités opposées; explique peut-être, en grande partie, un comportement différent à l'égard de Rallis. Rappelons-nous les faits: en 1857, Coumanoudis passa presque sous silence le nom du fondateur, tandis que Assopios, quelques mois plus tard, récusa orgueilleusement les "leçons de dignité de Trieste". On n'a pas de mal à comprendre une telle réaction: méfiants à priori vis-à-vis d'un homme qui, grâce à sa fortune et à son nom de famille, entendait imposer ses lois, Assopios et ses amis ne perdirent pas l'occasion, le moment venu, de lui montrer leur hostilité. Mais cette attitude intransigeante, suscitant à la fois le mécontentement des concurrents et du fondateur, risquait de compromettre l'avenir des concours irrévocablement. Il fallait donc apaiser les esprits, et la désignation de Paparrigopoulos comme successeur de Coumanoudis répondait à un tel besoin de façon satisfaisante. Si Coumanoudis et Castorchis firent encore partie du jury en 1858, ils ne se trouvaient plus en position de force. La victoire d'Orphanidis n'était-elle pas, en même temps, un coup porté contre eux? Leur éviction pourtant fut consommée l'année suivante, lorsque leurs noms disparurent de la liste des juges. Castorchis réapparaîtra au jury seulement en 1872, en en tant que recteur; Coumanoudis ne retrouvera sa place qu'en 1862, de nouveau sous la présidence d'Assopios, lorsque Rallis aura définitivement disparu de la scène des concours.

Ainsi, en 1859, renforcés par une alliance provisoire avec Orphanidis, Paparrigopoulos et Rangabé sortaient vainqueurs. Hommes de la situation, ils étaient les plus qualifiés pour accomplir deux tâches importantes: a) améliorer les rapports de Rallis et des concurrents avec l'Université, b) faire face à un romantisme dangereux qui, implanté surtout dans la jeunesse estudiantine, se radicalisait de plus en plus en prenant des aspects subversifs.

Rapporteur pour la deuxième année consécutive, Paparrigopoulos fut à la hauteur de ces deux tâches. Il n'oublia ni son appel à l'"unité nationale", ni l'éloge traditionnel de Rallis1. Mais, surtout,

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1. Jugement de 1859, Πανδώρα 10 (1859-1860) 26. Rangabé, rapporteur de l'année suivante, sera encore plus complaisant envers le fondateur; rien dans son discours n'annonce la brouille imminente avec le marchand de Trieste.

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l'usage d'un langage nouveau et adapté aux circonstances saute aux yeux. Jusque-là les rapporteurs ne citaient d'habitude que les auteurs classiques, recourant le plus souvent à l'autorité de Platon, d'Aristote ou d'Horace. Dans la rapport de Paparrigopoulos, au contraire, nous ne rencontrons que les noms de Lamartine, Hugo, Alfred de Musset, Hégésippe Moreau, Béranger, Augustin Thierry et Chateaubriand1. Ce n'était pas, bien entendu, la première fois que des noms d'auteurs romantiques figuraient dans les textes des rapporteurs, mais nous en avons là une accumulation qui ne peut passer inaperçue.

Le changement, dû à des besoins aussi bien objectifs que subjectifs, est caractéristique. Ce n'était pas de l'extérieur et au nom de valeurs dépassées que le rapporteur de 1859 entendait prendre position sur la nouvelle poésie. Il était, et il voulait le montrer, lui aussi, «dans le coup»; nourri de la même littérature d'avant-garde que certains des concurrents, il pouvait donc en parler en connaissance de cause. Mais nous sommes loin d'une mise en valeur inconditionnelle du romantisme français. Si Paparrigopoulos se montre un connaisseur aussi bien qu'un admirateur de la nouvelle école, il n'hésite pas à souligner ses aspects négatifs: l'éloge de H. Moreau et de «Myosotis» sera contre-balancé par une virulente attaque contre Béranger et la poésie politique2.

Un des concurrents de 1859 avait osé non seulement insulter la Russie et les tsars, la France, l'Angleterre, l'Autriche, le clergé de Rome etc., mais aussi «exprimer des idées horribles contre tout ordre social, ce qui est toujours inconvenant et indécent de la part d'un jeune homme, surtout d'un jeune Grec, qui a l'obligation de savoir et de ne jamais oublier ce que sa patrie doit aux grandes puissances bienfaitrices. Or, nous avons cru de notre devoir de blâmer cette inconvenance, étant donnée que le poète du drame Ραδιουργίας θύματα, lui aussi, nourrit contre les Anglais une haine entièrement déplacée, d'autant plus que de tels jugements portés par nos poètes sur la politique des grandes nations sont pour la plupart erronés. En général, nous faisons remarquer à nos jeunes inspirés de Phébus que la poésie est tout à fait étrangère à la politique, dont les problèmes pratiques, pour être résolus convenablement, ont besoin d'un terrain solide, alors que ces problèmes

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1. En contrepartie, Aristote est cité par deux fois (Jugement de 1859, pp. 2728 et 29) avec tout le respect possible.

2. Plus tard, Béranger et Moreau seront honorés ensemble et au même moment par N. Cazazis dans la revue Παρθενών 1 (1871-1872) 129-149 et 321-335.

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se déforment complètement quand ils s'élèvent en l'air par l'imagination»1.

On ne fait pas moins de politique, naturellement, en prêchant l'apolitisme; le refus d'un ordre différent ne signifie-t-il pas un attachement à l'ordre établi? De ce point de vue, la suite du discours de Paparrigopoulos est révélatrice: Béranger, "poète politique", ne fut pas indigne de sa gloire. "Mais fut-il en quelque chose utile à sa patrie? Ce qu'il cherchait principalement reste inconnu; partisan d'un régime démocratique, il a passé sa vie à combattre la royauté constitutionnelle. En 1848, cependant, lorsque ses vœux ont été exaucés, élu député à l'Assemblée Nationale il démissionna immédiatement, plein de répugnance pour le régime qu'il avait si longtemps désiré. A ses amis, qui lui demandaient pourquoi il ne se réjouissait pas de voir son rêve enfin réalisé, il répondait: j'aurais souhaité que ce fût encore un rêve!"2.

La moralité est évidente: les changements politiques provoquant la déception, il vaut mieux ne pas les tenter. Ainsi, en 1859, Paparrigopoulos, défenseur du "système", ne manquait pas de stigmatiser une politisation qui prenait des aspects purement oppositionnels. Certes, ce n'était pas la première fois que la politique faisait son entrée dans les concours. Mais Απάντησις εις τον ποιητήν Λαμαρτίνον (1855) de Carassoutsas, par exemple, poème politique conforme à l'idéologie dominante, ne s'attira pas le blâme du jury, pas plus que les poésies du même auteur présentées au concours de 1859 sous le titre caractéristique Πολιτικαί και πατριωτικαί μελέται : en fin de compte, la politique ne devenait "étrangère à la poésie" qu'à partir du moment où elle servait l'opposition. Là-dessus il n'y avait pas de doute.

Au demeurant, un romantisme idéologiquement conformiste et assez sage pour limiter son audace au niveau de la forme ne pouvait que recevoir, tout au moins de la part de Rangabé et de Paparrigopoulos, un accueil favorable. Rangabé lui-même n'avait-il pas rédigé, beaucoup plus tôt que Vernardakis, un manifeste romantique? En effet, dans sa Préface de Διάφορα ποιήματα (1837), il s'était présenté comme "un législateur romantique et réformateur", sans hésiter à attaquer les

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1. Ibid., p. 29.

2. Ibid. Rangabé, l'année suivante, ne manquera pas, lui aussi, d'égratigner Béranger, "comme s'il était le seul ou le plus grand des philhellènes": Πανδώρα 11 (1860-61) 29. Faudrait-il voir en même temps, dans ces attaques, une désapprobation indirecte des activités littéraires et politiques d'Alexandre Soutsos?

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unités aristotéliciennes à l'exemple de V. Hugo («Cromwell»)1. Et il est vrai que depuis lors il avait abandonné la foi de sa jeunesse pour se tourner vers un classicisme de plus en plus accentué; mais ses rapports aux concours (1851, 1853, 1854), tout en faisant preuve d'un esprit classicisant, évitaient toute attaque directe contre le romantisme — ce qui ne serait plus le cas en 1860 — comme s'ils envisagaient encore une sorte de compromis.

Paparrigopoulos, lui, malgré son goût romantique plus prononcé, apparaissait, en poésie, comme un disciple de Rangabé, s'en tenant à des généralités peu originales: «Les principales caractéristiques de la poésie lyrique sont trois: sentiment, imagination, langue»2. Aussi n'était-ce pas un hasard s'il critiquait les «rimes négligées» qui n'étaient que des assonances3: son ami, fanatique de la rime riche, avait pour la versification italo-heptanésienne une grande répugnance qu'il ne manquerait pas de manifester l'année suivante. Décidément, Orphanidis avait raison de croire que «MM. Paparrigopoulos et Rangabé sont les Damon et Pythias de notre époque; et une amitié étroite ne peut exister sans une identité de convictions, de principes et d'opinions»4.

Voici, cependant, les 11 oeuvres présentées au concours de 1859 et, en résumé, les principales observations de Paparrigopoulos:

1 ) Μυρσίνη και Φώτος : roman en vers, «inadmissible» (et, par conséquent, exclu du concours), étant donné qu'il n'avait pas obtenu d'accessit, lorsqu'il avait été envoyé pour la première fois, deux ans plus tôt5.

2) Κλεινίας και Μαρία : roman en vers, plein de défauts : invention très pauvre, images obscures et dépourvues de goût, versification et langue défectueuses, rimes négligées (assonances). Le jeune auteur manque de technique et de talent. Sa jeunesse n'est pas une excuse: H. Moreau, avant d'écrire son très gracieux «Myosotis», faisait déjà, à 19 ans, des vers remarquables.

3) Ωδή εις την αναγραφήν του Σίμωνος Σίνα ως πολίτου Έλληνος:

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1. C. Th. Dimaras, «Ρωμαντικά σημειώματα Δ' - Η ελληνική σκέψη και το θέμα του ρωμαντισμού στα χρόνια 1829-1839», Athènes 1945, pp. 8 sq. [Extrait de la revue Γράμματα 8 (1945) 77-78].

2. Jugement de 1859, p. 32

3. Ibid., pp. 26-27.

4. Th. Orphanidis, Άγιος Μηνάς, Athènes 1860, p. 114.

5. Jugement de 1859, p. 26. Il s'agit de l'œuvre de S. Carydis qui était présentée au concours de 1857. Coumanoudis pourtant l'avait qualifiée de «poème épique». La terminologie littéraire employée par les rapporteurs est souvent nuancée.

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poème en 724 vers, aussi insignifiant que le poème précédent. L'auteur, un débutant, ne manque pas de bons sentiments. Mais ses flatteries, adressées à Sinas, aux héros de la Révolution, au couple royal, aux ministres, etc., dépassent la mesure; "du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas", rappelle Paparrigopoulos. Les rimes, meilleures que dans le poème précédent, sont cependant défectueuses1.

4) Λακωνία και Ιβραΐμ Πασάς : poème épique, se référant aux attaques malheureuses de l'armée égyptienne contre la Laconie, en 1826. La langue et la versification ne manquent pas de fautes. Récit versifié, cette œuvre a plus ou moins une valeur historique, mais elle n'a rien à voir avec la poésie2.

5) Το Σούλι : poème épique, racontant les luttes des Souliotes contre Ali-pacha. Comme dans le poème précédent, l'auteur fait un travail d'historien plutôt que de poète. Mais la versification ici est irréprochable et la langue précise3.

6) Σχέδιον τραγικού δράματος : ignorance des règles dramatiques, versification maladroite, langue défectueuse: ces défauts caractérisent aussi, dans une large mesure, les deux œuvres suivantes.

7) Κάρολος Αλβεργάιμ : drame en trois parties.

8) Ραδιουργίας θύματα : drame en six actes. L'intrigue, longuement développée par le rapporteur, témoigne d'une confusion totale. Mais la versification est meilleure que dans les drames précédents, la langue plus correcte et les images parfois gracieuses.

9) Στάχυς : recueil de poésies lyriques, "produit, évidemment, de cœur, d'imagination, de langue, et d'inexpérience juvéniles". L'auteur insulte les Grandes Puissances et n'hésite pas à "exprimer des idées horribles contre tout ordre social". Mais ces poésies, malgré leurs défauts, ne manquent pas parfois de sentiment et de grâce :

Είς ύμνος προς τον Ύψιστον η φύσις όλη είναι

και στέλλουσι προς τον Θεόν την δρόσον των αι κρήναι,

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1. Ibid., p. 27. Le journal Πρωινός Κήρυξ, 28 mars 1859, attribue cette œuvre à "un fonctionnaire du Ministère de la Justice, originaire de l'île de Ténos".

2. Jugement de 1859, pp. 27-28. Selon Πρωινός Κήρυξ, op. cit., ce poème est l'œuvre d'"un ancien employé d'ambassade, originaire de Messénie et parent d'un ministre".

3. Au concours de 1871 nous retrouvons un poème épique sous le même titre, qualifié par le rapporteur Mistriotis d'"imitation de Zalocostas"; il s'agit, peut-être, d'une autre version de la même œuvre. Cependant, nous ne sommes pas en mesure de vérifier si le poème en question a un rapport avec celui de A. Catacouzinos, Το Σούλι, Athènes 1885.

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το άσμα της η αηδών, το μύρον του το ρόδον,

τον ήχον του τον πένθιμον ο του χωρίου κώδων1.

10) Πολιτικαί και πατριωτικαί μελέται : "œuvre d'un homme mûr, qui possède une langue savante et concrète, une versification harmonieuse et précise, des images originales et nobles, un style sublime et héroïque". Malheureusement, ces qualités n'apparaissent pas dans toutes ces "études", parmi lesquelles les plus remarquables sont les 4 premières: Η παντεχνία του ανθρώπου, Χριστιανισμός και πολυθεΐα, Στροφαί εις Βύρωνα, Ο θάνατος του Ιβραΐμη. Le rapporteur présente de longs extraits de la troisième et quatrième "étude"2.

Il s'agissait d'une œuvre de Jean Carassoutsas3.

11) Οι Κυψελίδαι : tragédie en 5 actes, dont les 3 premiers sont envoyés au concours. L'auteur est un connaisseur de la langue, de l'histoire, de la versification et de l'art dramatique. Défaut principal: la transformation de l'héroïne en prostituée. Autres défauts: la prolixité, parfois "insupportable", et quelques trimètres défectueux. Bien que supérieure aux "études" précédentes, cette tragédie ne peut pourtant pas remporter la victoire, étant incomplète. C'est ainsi que le prix n'est décerné à aucun des poètes participants. Les poèmes Κυψελίδαι et Μελέται n'ont droit qu'à des accessits. Mais, cette fois-ci, le jury ne dépensera pas les 1.000 drachmes de Rallis à la récompense d'une bonne traduction ou à l'achat de livres pour la Bibliothèque Universitaire, comme il fait souvent, lorsque aucune œuvre n'est 

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1. Jugement de 1859, p. 30.

2. Ibid., pp. 30-31.

3. La première, troisième et quatrième de ces "études" sont publiées dans Η Βάρβιτος, op. cit., pp. 8-11, 55-58, et 59-62 [=C. Th. Dimaras, Ποιηταί του ΙΘ΄ αιώνος, pp. 126-127, 143-144 et 145-146]. Nous ignorons le nombre exact des "études" envoyées par Carassoutsas au concours de 1859. Si, selon P. Matarangas (Mat. Parn., pp. 363-364), Η Βάρβιτος contient "les poèmes envoyés aux concours de 1856 et 1859", elle n'offre pas la possibilité de reconstituer le recueil Πολιτικαί και πατριωτικαί μελέται. Nous connaissons seulement les 4 "études", nommées et citées par Paparrigopoulos. Il est possible, cependant, qu'au même recueil ait appartenu aussi le poème Εις τον θάνατον του φιλέλληνας ποιητού Βερανζέρου (Η Βάρβιτος, pp. 21-24), poème que le rapporteur n'avait aucune raison de mentionner, au moment où il attaquait Béranger et le nouvel intérêt suscité en Grèce par sa mort (1857). Quant au titre du recueil de Carassoutsas, il est cité variablement: Μελέται ποιητικαί και πατριωτικαί (Jugement de 1859, pp. 26 et 32), Πολιτικαί και πατριωτικαί μελέται (Ibid., p. 30; A. Vlachos, Ανάλεκτα, t. II, p. 74; Mat. Parn., p. 363), Εθνικαί μελέται ή Τα Ιμβραημιακά (Πρωινός Κήρυξ, 21 mars 1859), Εθνικαί και πατριωτικαί μελέται (Πρωινός Κήρυξ, 28 mars 1859).

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couronnée. Georges Zalocostas, mort le 2 septembre 1858, a trop marqué par sa présence les concours et la poésie néo-hellénique pour ne pas être digne d'un honneur posthume. C'est pourquoi le recteur est chargé par le jury de remettre la couronne et le prix à la veuve du poète et, en même temps, de communiquer cette décision au fondateur Rallis pour lui demander son avis1.

C'était la première fois que le prix était décerné à un poète mort2. On ne pouvait donc que s'incliner devant cette décision, sous peine de porter atteinte à la mémoire de Zalocostas. Orphanidis, lui aussi, signait de bonne grâce le verdict du jury; il ne manquait pas ainsi de se montrer, encore une fois, magnanime pour son ancien adversaire, après avoir écrit élogieusement sa nécrologie3. Du reste, aucun reproche ne pouvait être formulé par les deux «favoris» du concours de 1859. Carassoutsas n'avait pas l'habitude de chicaner sur les décisions du jury, et chaque fois qu'il publiait ses poèmes, il passait même sous silence leur envoi au concours4. Quant à Vernardakis, auteur de Κυψελίδαι, il n'avait aucun intérêt à contester, cette fois-ci, le verdict du jury, non seulement par respect pour Zalocostas, mais aussi parce qu'il comptait envoyer de nouveau sa tragédie, complète, au concours de l'année suivante. En général, les poètes participants, en 1859, firent preuve d'une sagesse compréhensible. On eût dit qu'une trêve était conclue au-dessus d'un cercueil. Dans ces conditions, si le recteur D. Stroumbos condamne de nouveau la conduite passionnée des concurrents, il la situe pourtant «dans le passé»5, comme s'il voulait, en évoquant ce triste souvenir, exorciser les démons et empêcher, en quelque sorte, la reproduction de tels incidents dans l'avenir.

Quoi qu'il en soit, l'Athènes littéraire pouvait nourrir pour l'instant toutes sortes d'illusions. Les apparences trompaient, les faits essentiels passaient presque inaperçus. Au moment où les Ευρισκόμενα

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1. Jugement de 1859, pp. 31-33. Le recteur D. Stroumbos affirme que Rallis a donné son consentement: R.R. de 1859, p. 31.

2. Le journal Έλλην, 30 mars 1850, décrit la visite rendue à la veuve du poète, Catherine Zalocostas, qui exprime ses remerciements dans Georges Zalocostas, Τα άπαντα, Athènes 1859, pp. ς'-ζ'.

3. Πανδώρα 9(1858-1859) 295-296.

4. En 1859, c'est P. Soutsos qui prend sa défense, affirmant qu'un tel poète n'a pas besoin de prix: journal Ήλιος, 7 avril 1859. Carassoutsas, à son tour, rend hommage à l'auteur de Νέα Σχολή et lui dédie un poème: Η Βάρβιτος, pp. ε'-ς' et 146-151.

5. R.R. de 1859, p. 31.

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de Solomos paraissaient à Corfou, C. Paparrigopoulos faisait un bilan enthousiaste de la production des concours, et l'attention athénienne était principalement attirée par les Oeuvres Complètes de Zalocostas. Les étudiants s'agitaient, mais l'intérêt général ne portait pas moins sur des actes de «reconstitution», tels que les Jeux Olympiques, célébrés la même année avec éclat1. Les concours traversaient un moment d'accalmie qui n'allait pas durer longtemps: après la trêve, la reprise des hostilités devait être acharnée plus que jamais.

5. 1860: La fin du concours de Rallis

Rien cependant n'annonçait encore la fin du concours de Rallis. La cérémonie du 25 mars se déroula comme à l'accoutumée2. Une fois de plus, A.R. Rangabé fut rapporteur; c'était lui qui devait clore cette période, comme il l'avait inaugurée. Libre, enfin, de ses obligations ministérielles (1856-1859), il pouvait revenir à la littérature et, épaulé par son ami C. Paparrigopoulos dans un jury présidé par le recteur V. Iconomidis, imposer sa volonté facilement. «Jamais le jury du concours ne fut composé de deux membres ou, pour ainsi dire, d'un seul», commente ironiquement Th. Orphanidis3.

Rangabé ne manqua pas de faire preuve de ses dons diplomatiques. Tout d'abord, l'éloge de Rallis, prononcé pour la dernière fois dans la Grande Salle de l'Université, fut d'une politesse chaleureuse; on eût dit que le rapporteur de 1860, modéré et conciliant, ne voulait pas perdre l'occasion de rétablir un contact avec le fondateur, au moment où celui-ci suscitait le mécontentement de nombreux universitaires. Ensuite, les concours, en général, furent présentés comme un succès incontestable: «non seulement ils donnèrent à la ville d'Athènes et à la Grèce tout entière la possibilité de respirer, une fois par an, un souffle de poésie, mais aussi ils poussèrent de nombreux poètes, ignorant leur propre talent ou le laissant inculte, à tenter leur chance...»4.

Cela dit, la production poétique, telle qu'elle se manifestait aux concours, était, dans son ensemble, critiquable. Le manque d'originalité

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1. Voir une description caractéristique dans la revue Πανδώρα 10 (1859-60) 403-405.

2. Voir les comptes rendus dans la revue Πανδώρα 11(1860-61) 25, et dans les journaux Πρωινός Κήρυξ, 1er avril 1860, et Η Ελπίς, 2 avril 1860.

3. Th. Orphanidis, Άγιος Μηνάς, op. cit., p. 114.

4. Jugement de 1860, Πανδώρα 11(1860-1861) 26.

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constituant son défaut principal, Rangabé était obligé de faire un bilan de la situation peu positif, et, en quelque sorte, de sonner l'alarme, sans toutefois rien perdre de son esprit: «...depuis quelques temps, la plupart des héros de nos poètes, après avoir plus ou moins lutté pour la patrie, reçoivent leur maîtresse qui, déguisée en homme, vient combattre avec eux; ils deviennent ensuite moines, puis vont se confesser, se reconnaissent comme frères de leurs maîtresses et comme fils de leurs confesseurs, et enfin meurent. Ils ont tous un air de famille et ils semblent être nés sous la même étoile, une étoile dont les rayons dissipent cependant rarement l'atmosphère de froideur et d'invraisemblance qui les entoure»1. Mais le rapporteur de 1860 était moins allusif, lorsqu' il rappelait que «chez nos nouveaux poètes nous rencontrons un abus de passions et de malheurs, qui est, à notre avis, un héritage sentimental d' Οδοιπόρος, fils adoptif de Byron»2. Ainsi le nom du coupable, ou plutôt des coupables, était-il prononcé: Byron et P. Soutsos pourraient passer comme les premiers responsables d'une dégradation touchant la nouvelle poésie athénienne.

Du reste, préoccupé par les problèmes de la forme, Rangabé y revenait de bonne grâce. Si la langue populaire, définitivement évincée des concours, n'était plus un ennemi à combattre, le danger d'un imbroglio linguistique semblait toujours présent; le remplacement du datif par l'accusatif ou par le génitif en témoignait; aussi le vulgarisme risquait-il de «submerger notre langue et littérature d'aujourd'hui»3. Mais le côté esthétique du problème était, lui aussi, important: en tant qu'«outil du poète», la langue devait, avant tout, être soignée. «Il va de soi que, lorsque nous parlons ici d'une belle langue, nous n'entendons pas le degré de son rapprochement avec la grammaire ancienne, mais nous exigeons d'elle précision, art, richesse et beauté, quel que soit le degré de l'échelle linguistique sur laquelle elle se trouve»4. Il y avait donc, sur le chemin qui conduisait à la grammaire ancienne, plusieurs étapes acceptables, pourvu que les déviations vulgaristes fussent évitées. Néanmoins, le rapporteur de 1860 n'avait pas, au fond, la tâche facile; représenter une doctrine «helléno-chrétienne» d'essence romantique, militer pour la langue savante et, en même temps, vouloir s'en tenir à une esthétique néo-classique, ne constituait 

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1. Ibid., p. 29.

2. Ibid., p. 33.

3. Ibid., p. 32.

4. Ibid., p. 27.

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certainement pas un ensemble de valeurs cohérent et sans équivoque. Rangabé ne manquait sûrement pas du sens de la mesure; mais, enclin aux compromissions plutôt qu'à la synthèse, il avait l'esprit trop vif pour aller au fond des choses et il était trop éclectique pour s'apercevoir de ses propres contradictions.

Son souci de la perfection formelle se manifestait de nouveau, en 1860, dans l'importance qu'il attachait à la rime. La versification italienne et, par conséquent, celle des poètes heptanésiens était, aux yeux de Rangabé, condamnable: elle négligeait l'identité des consonnes aux dernières syllabes des vers rimés. C. Paparrigopoulos, l'année précédente, comme nous l'avons vu, avait pris la même position; et ce n'était pas un fait dû au hasard. Si les mentalités, exprimées par les hommes, constituent aussi bien des objets d'étude prééminents que des fils conducteurs, nous pouvons voir là clairement une mentalité phanariote qui, dépourvue d'une vision tragique du monde, trouve son expression la plus significative dans une poésie où les mots, habilement agencés, ne fonctionnent qu'au niveau d'un jeu ou d'une décoration élégante et artificielle, selon l'exemple d'Athanase Christopoulos (1772-1847). Et c'est dans ce sens que la rime assume un rôle des plus importants. Néanmoins, Rangabé se montre, à cet égard, fort libéral: "le poète n'est pas obligé de rimer, puisque il n'est même pas obligé d'écrire, mais du moment où il accepte la rime, il doit la supporter avec grâce et facilité, non pas comme une chaîne mais comme un ornement, non en tant que vaincu mais en tant que vainqueur et, par conséquent, jouant contre tous les obstacles de celle-ci..."1.

Cette prise de position mérite quelques remarques. La rime, invention étrangère ("barbare", selon Coray et Calvos) ne pouvait, en principe, que susciter toute l'hostilité d'un classicisme directement orienté vers la poésie grecque ancienne. Sa domination, cependant, dans la production poétique du XIXe siècle ne saurait être sérieusement mise en doute. Les madrigaux phanariotes consacraient la rime comme un "ornement" indispensable; le romantisme, athénien ou 

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1. Ibid. C'est nous qui soulignons les mots caractéristiques grâce, facilité, ornement, jouant. En 1877, Rangabé employait presque les mêmes mots, lorsqu'il parlait de la rime, "cette chaîne pesante, cette entrave de la pensée pour le versificateur inhabile, mais qui devient une guirlande de fleurs, une auxiliaire gracieuse et un ornement des idées dans les mains qui savent la manient; A.R. Rangabé, Histoire littéraire, op. cit., t. I, p. 117. Il ne pouvait pas soupçonner un conflit éventuel entre la matière et l'écriture, tel qu'il se manifeste, par exemple, chez Solomos. Son souci du style était superficiel et extérieur: le besoin d'un décor élégant.

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    22. Moullas, Concours poetiques

    serait s'arrêter à un schéma trop simpliste et incapable de rendre compte d'une réalité beaucoup plus complexe et riche en nuances; on risquerait ainsi de méconnaître non seulement les conditions historiques précises qui, en accentuant une crise à un certain moment, lui confèrent son caractère particulier, mais aussi le rôle des personnes et des groupes (ainsi que des cliques, en l'occurrence) qui chaque fois marque les tendances de façon spécifique. Si les divergences idéologiques éclatent au grand jour et, de ce fait, sont faciles à repérer, elles plongent leurs racines dans des motivations sociales et individuelles trop complexes et hétérogènes pour être définies avec certitude.

    Quoi qu'il en soit, il ne fait pas de doute que l'année 1857 constitue, dans l'histoire des concours, une étape décisive. Sur le plan idéologique, l'esprit des Lumières, représenté à la tête du jury par le groupe Assopios-Coumanoudis-Castorchis, s'efforça énergiquement de barrer la route à un romantisme confus et incohérent, mais non moins dangereux dans sa montée irrésistible. Ce romantisme était en fait le reflet d'une tension sociale élargie. En même temps, la crise déclenchée entre Rallis et les professeurs mit les concours en danger et rendit leur continuation assez problématique. Le refus du prix et les protestations qui suivirent n'étaient pas de nature à apaiser une agressivité généralisée. Mais les concours n'avaient pas encore fait leur temps; riches d'avenir, en dépit de toutes les querelles, ils ne faisaient que traverser une crise de jeunesse.

    3. 1858: Une abstention significative

    Après la tempête, un certain calme: la préparation du concours de 1858 s'était déroulée dans un climat d'incertitude, d'attente et d' hésitation. La crise entre les universitaires et Rallis n'était pas encore réglée. En décembre 1857, trois mois après le discours d'Assopios, le Conseil Universitaire décidait tardivement: a) d'entreprendre de nouvelles démarches auprès du fondateur, afin que le concours eût lieu tous les deux ans, b) de ne pas annuler le concours de 1858 à la date prévue. Les juges lui obéirent1.

    La diminution du nombre des œuvres (10 en tout, dont deux, arrivées après échéance, furent éliminées) est caractéristique. Le nouveau rapporteur C. Paparrigopoulos (1815-1891) a beau qualifier les

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    1. Jugement de 1858, p. 3.