Συγγραφέας:Moullas, P.
 
Τίτλος:Les concours poétiques de l’ Université d’ Athènes 1851-1877
 
Τίτλος σειράς:Ιστορικό Αρχείο Ελληνικής Νεολαίας
 
Αριθμός σειράς:22
 
Τόπος έκδοσης:Αθήνα
 
Εκδότης:Γενική Γραμματεία Νέας Γενιάς
 
Έτος έκδοσης:1989
 
Σελίδες:488
 
Αριθμός τόμων:1 τόμος
 
Γλώσσα:Γαλλικά
 
Θέμα:Εκπαίδευση-Τριτοβάθμια
 
Τοπική κάλυψη:Ελλάδα
 
Χρονική κάλυψη:1851-1877
 
Περίληψη:Στο βιβλίο αυτό παρουσιάζεται και μελετάται αναλυτικά και σε βάθος ένας σημαντικός για τα ελληνικά γράμματα του 19ου αιώνα θεσμός, οι ποιητικοί διαγωνισμοί που διοργανώνονταν στο Πανεπιστήμιο Αθηνών, και πιο συγκεκριμένα ο Ράλλειος Διαγωνισμός (1851-1860) και ο μακροβιότερος Βουτσιναίος διαγωνισμός (1861-1877).
 
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s'inscrit dans le cadre d'un comportement collectif plus vaste; des réactions plus ou moins analogues pourraient être détectées chez la plupart des concurrents. Champs de bataille plutôt que tournois sportifs, les concours avaient la possibilité, par la valeur tant matérielle que morale du prix offert, de mobiliser un grand nombre d'énergies dans une lutte acharnée. Mais cette lutte (reflet en même temps que manipulation d'une agressivité plus élargie) n'en restait pas moins une affaire individuelle; en excluant toute sorte d'alliance parmi les concurrents, elle semait la discorde et poussait les rivalités personnelles à leur paroxysme. C'était dans les règles du jeu: la victoire de chacun passait exclusivement par la défaite de tous les autres. Et c'est là que nous avons, en grande partie, non seulement l'explication d'un comportement typique chez les concurrents (ton d'apologie personnelle, vantardises, attaques multilatérales et contradictoires, selon les résultats variables des concours, etc.), mais aussi la différence fondamentale qui les sépare de leurs juges: ces derniers, obligés d'agir en commun, en dépit de leurs rivalités multiples, possèdent une conscience de groupe, alors que les premiers mènent une lutte solitaire, chacun pour soi.

Cette lutte solitaire, cependant, qui semble chercher sa justification uniquement dans le jugement d'un public anonyme, n'est pas toujours dénuée d'appuis très concrets. Un concurrent étudiant, par exemple, peut être soutenu par la «claque» de ses camarades et de ses amis, voire être favorisé par un de ses professeurs. Les journaux ne jouent pas un rôle moins décisif: ils entrent dans le jeu des querelles personnelles, déclarent leur préférence pour tel poète, attaquent tel autre. Orphanidis exprime toute son indignation contre les journalistes anonymes et les «chuchoteurs» qui lui refusent le droit, du fait qu'il est professeur, d'écrire des poèmes, de participer aux concours, d'être couronné pour la troisième fois, etc.1. N'oublions pas que les rumeurs qui circulent s'avèrent, très souvent, plus efficaces que les écrits; on peut révéler par voix orale les choses les plus secrètes, propager 

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1. Ibid., p. ια΄. Les relations que certains personnages des concours, notamment les plus en vue, entretiennent avec les journaux de l'époque sont trop complexes pour être expliquées uniquement par des affinités politiques; les rapports humains, en définitive, y jouent un rôle important. Nous notons, à cette occasion, que de longs extraits du Jugement de 1858 ont paru pour la première fois dans le journal Ημέρα de Trieste (9/21 et 16/28 mai 1858), ce qui donne à penser que Paparrigopoulos aurait été assez lié à ce journal pour lui accorder la priorité d'une telle publication.

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impunément les calomnies les plus basses. Dans les coulisses des concours, les commérages et les ragots occupent une place très importante.

En tout cas, le recteur Philippe Ioannou se montre, en 1858, aussi exaspéré que son prédécesseur. Il stigmatise «la façon indécente et condamnable, dont certains poètes battus au concours, ainsi que quelques-uns de leurs amis et avocats, se conduisent vis - à - vis des juges», exalte l'abnégation des universitaires et n'hésite pas à brandir la menace d'une disparition du jury par la «démission de tous les professeurs»1. Cette exaspération était-elle due exclusivement aux protestations des concurrents? On peut en douter. En fin de compte, les attaques des poètes en 1858 (celles de Vernardakis et d'Orphanidis se référant au concours de l'année précédente) n'avaient rien de particulièrement inquiétant. Or, la menace d'Ioannou ne visait pas moins le fondateur triestin que les «poètes battus». Rallis n'avait pas encore satisfait les revendications universitaires; il n'allait pas les satisfaire dans l'avenir. Entre-temps, les concours pouvaient continuer, mais le ciel était déjà couvert des nuages qui annonçaient les prochaines tempêtes.

4. 1859: Poésie et politique

Évidemment, le malaise dépassait de loin le cadre des concours poétiques; il entrait dans le contexte d'une crise politique et sociale en pleine évolution. Entré dans sa phase finale, le régime du roi Othon suscitait de plus en plus l'hostilité d'une jeunesse universitaire déjà très politisée et prompte à s'engager dans l'action; cette «jeunesse dorée» ne manquerait pas de faire, en 1859, sur la scène politique, une apparition spectaculaire (σκιαδικά). Les poètes des concours venaient certes de plusieurs régions helléniques et appartenaient à plusieurs générations; mais l'Université d'Athènes n'en constituait pas moins la principale pépinière littéraire qui avait toujours un grand nombre d'étudiants-concurrents à fournir. Or, cette révolte qui agitait la jeunesse universitaire ne pouvait pas ne pas s'introduire dans les concours. Ce fut le cas en 1859. Le romantisme, expression d'impasses individuelles naguère, se mettait déjà au service d'une opposition collective dont la dynamique n'était pas à négliger. En effet, comme nous allons le voir, le rapporteur de 1859 fut conscient du danger.

Le concours eut lieu le 25 mars2. Une fois de plus, C. 

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1. R.R. de 1858, pp. 16-18 [=Pant. Chr., p. 134].

2. Le journal Πρωινός Κήρυξ, 21 mars 1859, annonce non seulement la 

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Paparrigopoulos (rapporteur) et A. R. Rangabé se trouvaient ensemble dans le jury, présidé par le recteur D. Stroumbos. Un nouveau membre, Th. Orphanidis, venait s'y ajouter. C'était la première fois que Coumanoudis, jusque-là continuellement présent aux concours en tant que poète ou que juge, n'avait pas de rôle à jouer. La participation d'Orphanidis au jury excluait, évidemment, la sienne; il était impossible de penser à une collaboration des deux hommes, après une polémique si récente. Mais, qui plus est, la désignation d'Orphanidis ne signifiait-elle pas la disgrâce de son adversaire ? En fait, nous avons affaire à un conflit de fractions universitaires plus étendu et qui ne fut pas pas sans répercussions dans les rapports des professeurs avec Rallis. Bien que l'accès de ces coulisses ne soit pas toujours facile, nous disposons, cependant, d'un certain nombre d'éléments qui nous permettent de tirer quelques conclusions.

Dans la Préface de Μαρία Δοξαπατρή, Vernardakis avait à plusieurs reprises mentionné l'existence d'un groupe constitué autour d'Assopios (οι περί τον Ασώπιον); Coumanoudis et Castorchis en faisaient sûrement partie. Si ce groupe représentait, en premier lieu, l'esprit survivant des Lumières dans sa lutte contre la poussée romantique, n'oublions pas que les liens personnels, qui unissaient ses membres, n'étaient pas moins décisifs que les affinités idéologiques. De même, le fait que A. R. Rangabé et C. Paparrigopoulos représentaient la tendance adverse ne signifie point que l'amitié de ces deux hommes, imprégnée d'un esprit de caste, était exclusivement fondée sur une noble communion d'idées. Une origine sociale différente séparait les deux groupes de façon caractéristique. Plébéiens et nés dans les campagnes, en général, les classiques avaient le goût du naturel et du rationnel dans le sang; leur racines s'enfonçaient dans le peuple:

Κανένα ας μη τρομάξη και η γλώσσα μου,

εάν συχνά εισδύη κ' εις τα χάσματα

του όχλου του βαδίζοντος χαμαί· μη γαρ

και σεις κ' εγώ ως τα χθες όχλος δεν ήμεθα

απλούς;

écrivait Coumanoudis dans Στράτις Καλοπίχειρος. Les romantiques,

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cérémonie du 25 mars, mais aussi les résultats du concours! Lié au journal en question, Orphanidis n'est probablement pas étranger à ces renseignements. Sur la cérémonie du 25 mars et sur les œuvres présentées, voir un long article de première importance, dans le même journal, 28 mare 1859.

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au contraire, venant de Constantinople, avaient principalement respiré l'air des salons phanariotes; bien nés, ils avaient gardé aussi bien le goût du pouvoir que le sens du compromis; ils étaient conscients d'appartenir à une élite.

Cet écart social, qui est à l'origine de deux mentalités opposées; explique peut-être, en grande partie, un comportement différent à l'égard de Rallis. Rappelons-nous les faits: en 1857, Coumanoudis passa presque sous silence le nom du fondateur, tandis que Assopios, quelques mois plus tard, récusa orgueilleusement les "leçons de dignité de Trieste". On n'a pas de mal à comprendre une telle réaction: méfiants à priori vis-à-vis d'un homme qui, grâce à sa fortune et à son nom de famille, entendait imposer ses lois, Assopios et ses amis ne perdirent pas l'occasion, le moment venu, de lui montrer leur hostilité. Mais cette attitude intransigeante, suscitant à la fois le mécontentement des concurrents et du fondateur, risquait de compromettre l'avenir des concours irrévocablement. Il fallait donc apaiser les esprits, et la désignation de Paparrigopoulos comme successeur de Coumanoudis répondait à un tel besoin de façon satisfaisante. Si Coumanoudis et Castorchis firent encore partie du jury en 1858, ils ne se trouvaient plus en position de force. La victoire d'Orphanidis n'était-elle pas, en même temps, un coup porté contre eux? Leur éviction pourtant fut consommée l'année suivante, lorsque leurs noms disparurent de la liste des juges. Castorchis réapparaîtra au jury seulement en 1872, en en tant que recteur; Coumanoudis ne retrouvera sa place qu'en 1862, de nouveau sous la présidence d'Assopios, lorsque Rallis aura définitivement disparu de la scène des concours.

Ainsi, en 1859, renforcés par une alliance provisoire avec Orphanidis, Paparrigopoulos et Rangabé sortaient vainqueurs. Hommes de la situation, ils étaient les plus qualifiés pour accomplir deux tâches importantes: a) améliorer les rapports de Rallis et des concurrents avec l'Université, b) faire face à un romantisme dangereux qui, implanté surtout dans la jeunesse estudiantine, se radicalisait de plus en plus en prenant des aspects subversifs.

Rapporteur pour la deuxième année consécutive, Paparrigopoulos fut à la hauteur de ces deux tâches. Il n'oublia ni son appel à l'"unité nationale", ni l'éloge traditionnel de Rallis1. Mais, surtout,

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1. Jugement de 1859, Πανδώρα 10 (1859-1860) 26. Rangabé, rapporteur de l'année suivante, sera encore plus complaisant envers le fondateur; rien dans son discours n'annonce la brouille imminente avec le marchand de Trieste.

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l'usage d'un langage nouveau et adapté aux circonstances saute aux yeux. Jusque-là les rapporteurs ne citaient d'habitude que les auteurs classiques, recourant le plus souvent à l'autorité de Platon, d'Aristote ou d'Horace. Dans la rapport de Paparrigopoulos, au contraire, nous ne rencontrons que les noms de Lamartine, Hugo, Alfred de Musset, Hégésippe Moreau, Béranger, Augustin Thierry et Chateaubriand1. Ce n'était pas, bien entendu, la première fois que des noms d'auteurs romantiques figuraient dans les textes des rapporteurs, mais nous en avons là une accumulation qui ne peut passer inaperçue.

Le changement, dû à des besoins aussi bien objectifs que subjectifs, est caractéristique. Ce n'était pas de l'extérieur et au nom de valeurs dépassées que le rapporteur de 1859 entendait prendre position sur la nouvelle poésie. Il était, et il voulait le montrer, lui aussi, «dans le coup»; nourri de la même littérature d'avant-garde que certains des concurrents, il pouvait donc en parler en connaissance de cause. Mais nous sommes loin d'une mise en valeur inconditionnelle du romantisme français. Si Paparrigopoulos se montre un connaisseur aussi bien qu'un admirateur de la nouvelle école, il n'hésite pas à souligner ses aspects négatifs: l'éloge de H. Moreau et de «Myosotis» sera contre-balancé par une virulente attaque contre Béranger et la poésie politique2.

Un des concurrents de 1859 avait osé non seulement insulter la Russie et les tsars, la France, l'Angleterre, l'Autriche, le clergé de Rome etc., mais aussi «exprimer des idées horribles contre tout ordre social, ce qui est toujours inconvenant et indécent de la part d'un jeune homme, surtout d'un jeune Grec, qui a l'obligation de savoir et de ne jamais oublier ce que sa patrie doit aux grandes puissances bienfaitrices. Or, nous avons cru de notre devoir de blâmer cette inconvenance, étant donnée que le poète du drame Ραδιουργίας θύματα, lui aussi, nourrit contre les Anglais une haine entièrement déplacée, d'autant plus que de tels jugements portés par nos poètes sur la politique des grandes nations sont pour la plupart erronés. En général, nous faisons remarquer à nos jeunes inspirés de Phébus que la poésie est tout à fait étrangère à la politique, dont les problèmes pratiques, pour être résolus convenablement, ont besoin d'un terrain solide, alors que ces problèmes

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1. En contrepartie, Aristote est cité par deux fois (Jugement de 1859, pp. 2728 et 29) avec tout le respect possible.

2. Plus tard, Béranger et Moreau seront honorés ensemble et au même moment par N. Cazazis dans la revue Παρθενών 1 (1871-1872) 129-149 et 321-335.

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se déforment complètement quand ils s'élèvent en l'air par l'imagination»1.

On ne fait pas moins de politique, naturellement, en prêchant l'apolitisme; le refus d'un ordre différent ne signifie-t-il pas un attachement à l'ordre établi? De ce point de vue, la suite du discours de Paparrigopoulos est révélatrice: Béranger, "poète politique", ne fut pas indigne de sa gloire. "Mais fut-il en quelque chose utile à sa patrie? Ce qu'il cherchait principalement reste inconnu; partisan d'un régime démocratique, il a passé sa vie à combattre la royauté constitutionnelle. En 1848, cependant, lorsque ses vœux ont été exaucés, élu député à l'Assemblée Nationale il démissionna immédiatement, plein de répugnance pour le régime qu'il avait si longtemps désiré. A ses amis, qui lui demandaient pourquoi il ne se réjouissait pas de voir son rêve enfin réalisé, il répondait: j'aurais souhaité que ce fût encore un rêve!"2.

La moralité est évidente: les changements politiques provoquant la déception, il vaut mieux ne pas les tenter. Ainsi, en 1859, Paparrigopoulos, défenseur du "système", ne manquait pas de stigmatiser une politisation qui prenait des aspects purement oppositionnels. Certes, ce n'était pas la première fois que la politique faisait son entrée dans les concours. Mais Απάντησις εις τον ποιητήν Λαμαρτίνον (1855) de Carassoutsas, par exemple, poème politique conforme à l'idéologie dominante, ne s'attira pas le blâme du jury, pas plus que les poésies du même auteur présentées au concours de 1859 sous le titre caractéristique Πολιτικαί και πατριωτικαί μελέται : en fin de compte, la politique ne devenait "étrangère à la poésie" qu'à partir du moment où elle servait l'opposition. Là-dessus il n'y avait pas de doute.

Au demeurant, un romantisme idéologiquement conformiste et assez sage pour limiter son audace au niveau de la forme ne pouvait que recevoir, tout au moins de la part de Rangabé et de Paparrigopoulos, un accueil favorable. Rangabé lui-même n'avait-il pas rédigé, beaucoup plus tôt que Vernardakis, un manifeste romantique? En effet, dans sa Préface de Διάφορα ποιήματα (1837), il s'était présenté comme "un législateur romantique et réformateur", sans hésiter à attaquer les

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1. Ibid., p. 29.

2. Ibid. Rangabé, l'année suivante, ne manquera pas, lui aussi, d'égratigner Béranger, "comme s'il était le seul ou le plus grand des philhellènes": Πανδώρα 11 (1860-61) 29. Faudrait-il voir en même temps, dans ces attaques, une désapprobation indirecte des activités littéraires et politiques d'Alexandre Soutsos?

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unités aristotéliciennes à l'exemple de V. Hugo («Cromwell»)1. Et il est vrai que depuis lors il avait abandonné la foi de sa jeunesse pour se tourner vers un classicisme de plus en plus accentué; mais ses rapports aux concours (1851, 1853, 1854), tout en faisant preuve d'un esprit classicisant, évitaient toute attaque directe contre le romantisme — ce qui ne serait plus le cas en 1860 — comme s'ils envisagaient encore une sorte de compromis.

Paparrigopoulos, lui, malgré son goût romantique plus prononcé, apparaissait, en poésie, comme un disciple de Rangabé, s'en tenant à des généralités peu originales: «Les principales caractéristiques de la poésie lyrique sont trois: sentiment, imagination, langue»2. Aussi n'était-ce pas un hasard s'il critiquait les «rimes négligées» qui n'étaient que des assonances3: son ami, fanatique de la rime riche, avait pour la versification italo-heptanésienne une grande répugnance qu'il ne manquerait pas de manifester l'année suivante. Décidément, Orphanidis avait raison de croire que «MM. Paparrigopoulos et Rangabé sont les Damon et Pythias de notre époque; et une amitié étroite ne peut exister sans une identité de convictions, de principes et d'opinions»4.

Voici, cependant, les 11 oeuvres présentées au concours de 1859 et, en résumé, les principales observations de Paparrigopoulos:

1 ) Μυρσίνη και Φώτος : roman en vers, «inadmissible» (et, par conséquent, exclu du concours), étant donné qu'il n'avait pas obtenu d'accessit, lorsqu'il avait été envoyé pour la première fois, deux ans plus tôt5.

2) Κλεινίας και Μαρία : roman en vers, plein de défauts : invention très pauvre, images obscures et dépourvues de goût, versification et langue défectueuses, rimes négligées (assonances). Le jeune auteur manque de technique et de talent. Sa jeunesse n'est pas une excuse: H. Moreau, avant d'écrire son très gracieux «Myosotis», faisait déjà, à 19 ans, des vers remarquables.

3) Ωδή εις την αναγραφήν του Σίμωνος Σίνα ως πολίτου Έλληνος:

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1. C. Th. Dimaras, «Ρωμαντικά σημειώματα Δ' - Η ελληνική σκέψη και το θέμα του ρωμαντισμού στα χρόνια 1829-1839», Athènes 1945, pp. 8 sq. [Extrait de la revue Γράμματα 8 (1945) 77-78].

2. Jugement de 1859, p. 32

3. Ibid., pp. 26-27.

4. Th. Orphanidis, Άγιος Μηνάς, Athènes 1860, p. 114.

5. Jugement de 1859, p. 26. Il s'agit de l'œuvre de S. Carydis qui était présentée au concours de 1857. Coumanoudis pourtant l'avait qualifiée de «poème épique». La terminologie littéraire employée par les rapporteurs est souvent nuancée.

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poème en 724 vers, aussi insignifiant que le poème précédent. L'auteur, un débutant, ne manque pas de bons sentiments. Mais ses flatteries, adressées à Sinas, aux héros de la Révolution, au couple royal, aux ministres, etc., dépassent la mesure; "du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas", rappelle Paparrigopoulos. Les rimes, meilleures que dans le poème précédent, sont cependant défectueuses1.

4) Λακωνία και Ιβραΐμ Πασάς : poème épique, se référant aux attaques malheureuses de l'armée égyptienne contre la Laconie, en 1826. La langue et la versification ne manquent pas de fautes. Récit versifié, cette œuvre a plus ou moins une valeur historique, mais elle n'a rien à voir avec la poésie2.

5) Το Σούλι : poème épique, racontant les luttes des Souliotes contre Ali-pacha. Comme dans le poème précédent, l'auteur fait un travail d'historien plutôt que de poète. Mais la versification ici est irréprochable et la langue précise3.

6) Σχέδιον τραγικού δράματος : ignorance des règles dramatiques, versification maladroite, langue défectueuse: ces défauts caractérisent aussi, dans une large mesure, les deux œuvres suivantes.

7) Κάρολος Αλβεργάιμ : drame en trois parties.

8) Ραδιουργίας θύματα : drame en six actes. L'intrigue, longuement développée par le rapporteur, témoigne d'une confusion totale. Mais la versification est meilleure que dans les drames précédents, la langue plus correcte et les images parfois gracieuses.

9) Στάχυς : recueil de poésies lyriques, "produit, évidemment, de cœur, d'imagination, de langue, et d'inexpérience juvéniles". L'auteur insulte les Grandes Puissances et n'hésite pas à "exprimer des idées horribles contre tout ordre social". Mais ces poésies, malgré leurs défauts, ne manquent pas parfois de sentiment et de grâce :

Είς ύμνος προς τον Ύψιστον η φύσις όλη είναι

και στέλλουσι προς τον Θεόν την δρόσον των αι κρήναι,

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1. Ibid., p. 27. Le journal Πρωινός Κήρυξ, 28 mars 1859, attribue cette œuvre à "un fonctionnaire du Ministère de la Justice, originaire de l'île de Ténos".

2. Jugement de 1859, pp. 27-28. Selon Πρωινός Κήρυξ, op. cit., ce poème est l'œuvre d'"un ancien employé d'ambassade, originaire de Messénie et parent d'un ministre".

3. Au concours de 1871 nous retrouvons un poème épique sous le même titre, qualifié par le rapporteur Mistriotis d'"imitation de Zalocostas"; il s'agit, peut-être, d'une autre version de la même œuvre. Cependant, nous ne sommes pas en mesure de vérifier si le poème en question a un rapport avec celui de A. Catacouzinos, Το Σούλι, Athènes 1885.

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το άσμα της η αηδών, το μύρον του το ρόδον,

τον ήχον του τον πένθιμον ο του χωρίου κώδων1.

10) Πολιτικαί και πατριωτικαί μελέται : "œuvre d'un homme mûr, qui possède une langue savante et concrète, une versification harmonieuse et précise, des images originales et nobles, un style sublime et héroïque". Malheureusement, ces qualités n'apparaissent pas dans toutes ces "études", parmi lesquelles les plus remarquables sont les 4 premières: Η παντεχνία του ανθρώπου, Χριστιανισμός και πολυθεΐα, Στροφαί εις Βύρωνα, Ο θάνατος του Ιβραΐμη. Le rapporteur présente de longs extraits de la troisième et quatrième "étude"2.

Il s'agissait d'une œuvre de Jean Carassoutsas3.

11) Οι Κυψελίδαι : tragédie en 5 actes, dont les 3 premiers sont envoyés au concours. L'auteur est un connaisseur de la langue, de l'histoire, de la versification et de l'art dramatique. Défaut principal: la transformation de l'héroïne en prostituée. Autres défauts: la prolixité, parfois "insupportable", et quelques trimètres défectueux. Bien que supérieure aux "études" précédentes, cette tragédie ne peut pourtant pas remporter la victoire, étant incomplète. C'est ainsi que le prix n'est décerné à aucun des poètes participants. Les poèmes Κυψελίδαι et Μελέται n'ont droit qu'à des accessits. Mais, cette fois-ci, le jury ne dépensera pas les 1.000 drachmes de Rallis à la récompense d'une bonne traduction ou à l'achat de livres pour la Bibliothèque Universitaire, comme il fait souvent, lorsque aucune œuvre n'est 

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1. Jugement de 1859, p. 30.

2. Ibid., pp. 30-31.

3. La première, troisième et quatrième de ces "études" sont publiées dans Η Βάρβιτος, op. cit., pp. 8-11, 55-58, et 59-62 [=C. Th. Dimaras, Ποιηταί του ΙΘ΄ αιώνος, pp. 126-127, 143-144 et 145-146]. Nous ignorons le nombre exact des "études" envoyées par Carassoutsas au concours de 1859. Si, selon P. Matarangas (Mat. Parn., pp. 363-364), Η Βάρβιτος contient "les poèmes envoyés aux concours de 1856 et 1859", elle n'offre pas la possibilité de reconstituer le recueil Πολιτικαί και πατριωτικαί μελέται. Nous connaissons seulement les 4 "études", nommées et citées par Paparrigopoulos. Il est possible, cependant, qu'au même recueil ait appartenu aussi le poème Εις τον θάνατον του φιλέλληνας ποιητού Βερανζέρου (Η Βάρβιτος, pp. 21-24), poème que le rapporteur n'avait aucune raison de mentionner, au moment où il attaquait Béranger et le nouvel intérêt suscité en Grèce par sa mort (1857). Quant au titre du recueil de Carassoutsas, il est cité variablement: Μελέται ποιητικαί και πατριωτικαί (Jugement de 1859, pp. 26 et 32), Πολιτικαί και πατριωτικαί μελέται (Ibid., p. 30; A. Vlachos, Ανάλεκτα, t. II, p. 74; Mat. Parn., p. 363), Εθνικαί μελέται ή Τα Ιμβραημιακά (Πρωινός Κήρυξ, 21 mars 1859), Εθνικαί και πατριωτικαί μελέται (Πρωινός Κήρυξ, 28 mars 1859).

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couronnée. Georges Zalocostas, mort le 2 septembre 1858, a trop marqué par sa présence les concours et la poésie néo-hellénique pour ne pas être digne d'un honneur posthume. C'est pourquoi le recteur est chargé par le jury de remettre la couronne et le prix à la veuve du poète et, en même temps, de communiquer cette décision au fondateur Rallis pour lui demander son avis1.

C'était la première fois que le prix était décerné à un poète mort2. On ne pouvait donc que s'incliner devant cette décision, sous peine de porter atteinte à la mémoire de Zalocostas. Orphanidis, lui aussi, signait de bonne grâce le verdict du jury; il ne manquait pas ainsi de se montrer, encore une fois, magnanime pour son ancien adversaire, après avoir écrit élogieusement sa nécrologie3. Du reste, aucun reproche ne pouvait être formulé par les deux «favoris» du concours de 1859. Carassoutsas n'avait pas l'habitude de chicaner sur les décisions du jury, et chaque fois qu'il publiait ses poèmes, il passait même sous silence leur envoi au concours4. Quant à Vernardakis, auteur de Κυψελίδαι, il n'avait aucun intérêt à contester, cette fois-ci, le verdict du jury, non seulement par respect pour Zalocostas, mais aussi parce qu'il comptait envoyer de nouveau sa tragédie, complète, au concours de l'année suivante. En général, les poètes participants, en 1859, firent preuve d'une sagesse compréhensible. On eût dit qu'une trêve était conclue au-dessus d'un cercueil. Dans ces conditions, si le recteur D. Stroumbos condamne de nouveau la conduite passionnée des concurrents, il la situe pourtant «dans le passé»5, comme s'il voulait, en évoquant ce triste souvenir, exorciser les démons et empêcher, en quelque sorte, la reproduction de tels incidents dans l'avenir.

Quoi qu'il en soit, l'Athènes littéraire pouvait nourrir pour l'instant toutes sortes d'illusions. Les apparences trompaient, les faits essentiels passaient presque inaperçus. Au moment où les Ευρισκόμενα

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1. Jugement de 1859, pp. 31-33. Le recteur D. Stroumbos affirme que Rallis a donné son consentement: R.R. de 1859, p. 31.

2. Le journal Έλλην, 30 mars 1850, décrit la visite rendue à la veuve du poète, Catherine Zalocostas, qui exprime ses remerciements dans Georges Zalocostas, Τα άπαντα, Athènes 1859, pp. ς'-ζ'.

3. Πανδώρα 9(1858-1859) 295-296.

4. En 1859, c'est P. Soutsos qui prend sa défense, affirmant qu'un tel poète n'a pas besoin de prix: journal Ήλιος, 7 avril 1859. Carassoutsas, à son tour, rend hommage à l'auteur de Νέα Σχολή et lui dédie un poème: Η Βάρβιτος, pp. ε'-ς' et 146-151.

5. R.R. de 1859, p. 31.

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de Solomos paraissaient à Corfou, C. Paparrigopoulos faisait un bilan enthousiaste de la production des concours, et l'attention athénienne était principalement attirée par les Oeuvres Complètes de Zalocostas. Les étudiants s'agitaient, mais l'intérêt général ne portait pas moins sur des actes de «reconstitution», tels que les Jeux Olympiques, célébrés la même année avec éclat1. Les concours traversaient un moment d'accalmie qui n'allait pas durer longtemps: après la trêve, la reprise des hostilités devait être acharnée plus que jamais.

5. 1860: La fin du concours de Rallis

Rien cependant n'annonçait encore la fin du concours de Rallis. La cérémonie du 25 mars se déroula comme à l'accoutumée2. Une fois de plus, A.R. Rangabé fut rapporteur; c'était lui qui devait clore cette période, comme il l'avait inaugurée. Libre, enfin, de ses obligations ministérielles (1856-1859), il pouvait revenir à la littérature et, épaulé par son ami C. Paparrigopoulos dans un jury présidé par le recteur V. Iconomidis, imposer sa volonté facilement. «Jamais le jury du concours ne fut composé de deux membres ou, pour ainsi dire, d'un seul», commente ironiquement Th. Orphanidis3.

Rangabé ne manqua pas de faire preuve de ses dons diplomatiques. Tout d'abord, l'éloge de Rallis, prononcé pour la dernière fois dans la Grande Salle de l'Université, fut d'une politesse chaleureuse; on eût dit que le rapporteur de 1860, modéré et conciliant, ne voulait pas perdre l'occasion de rétablir un contact avec le fondateur, au moment où celui-ci suscitait le mécontentement de nombreux universitaires. Ensuite, les concours, en général, furent présentés comme un succès incontestable: «non seulement ils donnèrent à la ville d'Athènes et à la Grèce tout entière la possibilité de respirer, une fois par an, un souffle de poésie, mais aussi ils poussèrent de nombreux poètes, ignorant leur propre talent ou le laissant inculte, à tenter leur chance...»4.

Cela dit, la production poétique, telle qu'elle se manifestait aux concours, était, dans son ensemble, critiquable. Le manque d'originalité

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1. Voir une description caractéristique dans la revue Πανδώρα 10 (1859-60) 403-405.

2. Voir les comptes rendus dans la revue Πανδώρα 11(1860-61) 25, et dans les journaux Πρωινός Κήρυξ, 1er avril 1860, et Η Ελπίς, 2 avril 1860.

3. Th. Orphanidis, Άγιος Μηνάς, op. cit., p. 114.

4. Jugement de 1860, Πανδώρα 11(1860-1861) 26.

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constituant son défaut principal, Rangabé était obligé de faire un bilan de la situation peu positif, et, en quelque sorte, de sonner l'alarme, sans toutefois rien perdre de son esprit: «...depuis quelques temps, la plupart des héros de nos poètes, après avoir plus ou moins lutté pour la patrie, reçoivent leur maîtresse qui, déguisée en homme, vient combattre avec eux; ils deviennent ensuite moines, puis vont se confesser, se reconnaissent comme frères de leurs maîtresses et comme fils de leurs confesseurs, et enfin meurent. Ils ont tous un air de famille et ils semblent être nés sous la même étoile, une étoile dont les rayons dissipent cependant rarement l'atmosphère de froideur et d'invraisemblance qui les entoure»1. Mais le rapporteur de 1860 était moins allusif, lorsqu' il rappelait que «chez nos nouveaux poètes nous rencontrons un abus de passions et de malheurs, qui est, à notre avis, un héritage sentimental d' Οδοιπόρος, fils adoptif de Byron»2. Ainsi le nom du coupable, ou plutôt des coupables, était-il prononcé: Byron et P. Soutsos pourraient passer comme les premiers responsables d'une dégradation touchant la nouvelle poésie athénienne.

Du reste, préoccupé par les problèmes de la forme, Rangabé y revenait de bonne grâce. Si la langue populaire, définitivement évincée des concours, n'était plus un ennemi à combattre, le danger d'un imbroglio linguistique semblait toujours présent; le remplacement du datif par l'accusatif ou par le génitif en témoignait; aussi le vulgarisme risquait-il de «submerger notre langue et littérature d'aujourd'hui»3. Mais le côté esthétique du problème était, lui aussi, important: en tant qu'«outil du poète», la langue devait, avant tout, être soignée. «Il va de soi que, lorsque nous parlons ici d'une belle langue, nous n'entendons pas le degré de son rapprochement avec la grammaire ancienne, mais nous exigeons d'elle précision, art, richesse et beauté, quel que soit le degré de l'échelle linguistique sur laquelle elle se trouve»4. Il y avait donc, sur le chemin qui conduisait à la grammaire ancienne, plusieurs étapes acceptables, pourvu que les déviations vulgaristes fussent évitées. Néanmoins, le rapporteur de 1860 n'avait pas, au fond, la tâche facile; représenter une doctrine «helléno-chrétienne» d'essence romantique, militer pour la langue savante et, en même temps, vouloir s'en tenir à une esthétique néo-classique, ne constituait 

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1. Ibid., p. 29.

2. Ibid., p. 33.

3. Ibid., p. 32.

4. Ibid., p. 27.

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certainement pas un ensemble de valeurs cohérent et sans équivoque. Rangabé ne manquait sûrement pas du sens de la mesure; mais, enclin aux compromissions plutôt qu'à la synthèse, il avait l'esprit trop vif pour aller au fond des choses et il était trop éclectique pour s'apercevoir de ses propres contradictions.

Son souci de la perfection formelle se manifestait de nouveau, en 1860, dans l'importance qu'il attachait à la rime. La versification italienne et, par conséquent, celle des poètes heptanésiens était, aux yeux de Rangabé, condamnable: elle négligeait l'identité des consonnes aux dernières syllabes des vers rimés. C. Paparrigopoulos, l'année précédente, comme nous l'avons vu, avait pris la même position; et ce n'était pas un fait dû au hasard. Si les mentalités, exprimées par les hommes, constituent aussi bien des objets d'étude prééminents que des fils conducteurs, nous pouvons voir là clairement une mentalité phanariote qui, dépourvue d'une vision tragique du monde, trouve son expression la plus significative dans une poésie où les mots, habilement agencés, ne fonctionnent qu'au niveau d'un jeu ou d'une décoration élégante et artificielle, selon l'exemple d'Athanase Christopoulos (1772-1847). Et c'est dans ce sens que la rime assume un rôle des plus importants. Néanmoins, Rangabé se montre, à cet égard, fort libéral: "le poète n'est pas obligé de rimer, puisque il n'est même pas obligé d'écrire, mais du moment où il accepte la rime, il doit la supporter avec grâce et facilité, non pas comme une chaîne mais comme un ornement, non en tant que vaincu mais en tant que vainqueur et, par conséquent, jouant contre tous les obstacles de celle-ci..."1.

Cette prise de position mérite quelques remarques. La rime, invention étrangère ("barbare", selon Coray et Calvos) ne pouvait, en principe, que susciter toute l'hostilité d'un classicisme directement orienté vers la poésie grecque ancienne. Sa domination, cependant, dans la production poétique du XIXe siècle ne saurait être sérieusement mise en doute. Les madrigaux phanariotes consacraient la rime comme un "ornement" indispensable; le romantisme, athénien ou 

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1. Ibid. C'est nous qui soulignons les mots caractéristiques grâce, facilité, ornement, jouant. En 1877, Rangabé employait presque les mêmes mots, lorsqu'il parlait de la rime, "cette chaîne pesante, cette entrave de la pensée pour le versificateur inhabile, mais qui devient une guirlande de fleurs, une auxiliaire gracieuse et un ornement des idées dans les mains qui savent la manient; A.R. Rangabé, Histoire littéraire, op. cit., t. I, p. 117. Il ne pouvait pas soupçonner un conflit éventuel entre la matière et l'écriture, tel qu'il se manifeste, par exemple, chez Solomos. Son souci du style était superficiel et extérieur: le besoin d'un décor élégant.

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heptanésien, la favorisait incontestablement; le culte de l'Antiquité ne put l'ébranler. Au moment où commençaient les concours universitaires, P. Soutsos la qualifiait sans hésiter, elle aussi, d'"une belle invention de la Grèce ancienne"1.

Si, dans le cadre des concours, le recul de la rime devient sensible avec le temps, il peut être attribué à deux facteurs principaux: à l'influence grandissante des chants populaires et, surtout, à l'usage des mètres anciens2. Mais les choses n'étaient pas claires dès le début; en 1853 encore, Rangabé, au nom du jury, considérait "la difficulté de la rime" comme un des avantages de Zalocostas contre Tertsétis. Il a fallu, peu après, le virage "classique", coïncidant avec le rejet définitif de la langue populaire, pour mettre à la mode une versification qui excluait virtuellement la rime. Le trimètre iambique, lancé par Coumanoudis en 1851, était repris par Vernardakis en 1854; l'hexamètre, lancé par Rangabé3, devenait le vers dominant en 1855 et 1856. Zalocostas fut un des premiers à se plier à la volonté des universitaires; il accompagnait Δάκρυα (1855), poème en hexamètres, de la note suivante: "j'ai toujours cru que nous devions dans l'avenir briser le joug étranger de la rime, car nous avons une langue encore plus harmonieuse que l'italienne. J'ai voulu en cela écouter les avis de l'Université. - Pourquoi ai-je employé une seule forme d'hexamètre? J'ai considéré la variété de celui-ci comme intempestive, notre ouïe étant encore inexercée et déjà corrompue par le balancement (δραμπάλαν) du vers de quinze syllabes"4. Si, deux ans plus tard, Coumanoudis rendait hommage au vers de quinze syllabes, il ne se félicitait pas moins de

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1. P. Soutsos, Τα Άπαντα, t. I, Athènes 1851, p. θ΄.

2. Il ne faut pas oublier que les vers sans rime constituaient, pour de nombreux poètes participants, une solution de facilité. Les jurys étaient conscients de ce phénomène.

3. Dans son drame Φροσύνη (1837) et dans sa traduction du premier chant de l'Odyssée: A. R. Rangabé, op. cit., t. II, pp. 72-73; cf. Th. Orphanidis, Άννα και Φλώρος, op. cit., p. 6, et A.S. Caravas, op. cit., p. ιη'. Il est toutefois caractéristique que, plus tard, Rangabé changera d'avis sur l'opportunité de l'hexamètre. "Il n'en a pas fait un autre usage dans ses poésies", remarque-t-il parlant de lui-même (Ibid., p. 73), comme s'il regrettait d'avoir commis par deux fois la même erreur. Et, l'année suivante, il adoptera sans équivoque l'opinion exprimée par Coumanoudis en 1857: "Ce vers [l'hexamètre] sera chez nous toujours artificiel et contraire à l'esprit de notre langue, dans l'état actuel de sa prononciation": A. R. Rangabé, "Περί της καθ' ημάς στιχουργίας", Παρνασσός 1 (1878) 576-577.

4. G. Zalocostas, Τα Άπαντα, Athènes 1873 2, p. 108. Clin d'œil à Rangabé, cette note semble viser principalement Tertsétis. En 1891, C. Palamas la 

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l'emploi de mètres anciens, «car nous avons cru bon que nos nouveaux poètes s'éloignassent un peu de l'usage exclusif de la rime»1.

Il est donc certain que l'esprit universitaire s'accommodait mal de la versification moderne, soucieux de voir, avant tout, la poésie néo-hellénique en plein accord avec celle de l'Antiquité. Beaucoup plus tard, Rangabé paraît à la fois étonné et indigné «car presque tous ceux qui ont écrit sur la Grèce moderne affirment que sa versification repose sur des bases toutes différentes de celles de la versification ancienne. C'est une erreur. Quand les Grecs aujourd'hui font de mauvais vers, ils les font dans le même moule où étaient coulés les chefs-d'œuvre de leurs ancêtres»2. C'est dans ce sens que les principaux vers préconisés dans le cadre des concours par les rapporteurs — l'hexamètre (par Rangabé), le trimètre iambique et le vers de quinze syllabes (par Coumanoudis) — non seulement avaient tous des titres anciens3, mais aussi présentaient un avantage non négligeable: ils étaient, en principe, incompatibles avec la rime «étrangère».

Toutefois, à partir d'un certain moment, les signes d'un autre esprit devenaient sensibles. Les rapporteurs Castorchis et Coumanoudis avaient été remplacés par Paparrigopoulos et Rangabé, et le néoclassicisme phanariote avait fait son apparition pour assumer, lui aussi, et par ses propres moyens, la lutte antiromantique. Paparrigopoulos s'était déjà opposé à Coumanoudis, lorsque, en 1859, il avait, en quelque sorte, réhabilité la rime en insistant sur sa richesse. Dans la mesure où le groupe d'Assopios avait présenté une poétique commune, il avait avancé un certain nombre de valeurs qui, bien que peu cohérentes à première vue, trouvaient leur unité profonde dans le goût du naturel: poésie classique et chants populaires, mètres anciens et vers de quinze syllabes sans rime, connaissance de la nature et santé morale, Ερωτόκριτος, Vilaras, Solomos, Tertsétis. Déjà, sous le pouvoir absolu de Rangabé, le goût du naturel cédait la place au goût de l'artificiel; la rime, «ornement» du vers, revendiquait de nouveau ses droits, dans une écriture où l'élégance, la grâce et le jeu constituaient les valeurs

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commentera pertinemment, dans un portrait de Zalocostas où le style polémique n'empêche ni la clairvoyance ni la justice: Pal. A., t. II, pp. 249 et sq.

1. Jugement de 1857, Πανδώρα 8(1857-1858) 28.

2. A. R. Rangabé, Histoire littéraire, op. cit., t. I, p. 118.

3. Le vers de quinze syllabes, appelé souvent «tétramètre iambique» par Rangabé et autres, n'était pas moins considéré comme un vers ancien. Selon C. Sathas, op. cit., p. 310, il a été utilisé par certains poètes de l'Antiquité, mais non de façon systématique.

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dominantes. On proposait comme remède au morbide (byronisme) l'insouciance, on essayait de barrer la route à P. Soutsos par un retour à Christopoulos.

Rangabé, lui, avait trop contribué à la mode de l'hexamètre pour pouvoir se prononcer soudain contre les vers sans rime; il lui fallait donc adopter, sur cette question, une attitude libérale. En fin de compte, avec rime ou sans rime, le classicisme était le seul moyen de sortir de l'impasse byronienne1. Or, en 1860, Rangabé devait continuer - bien que disposant d'armes différentes- le combat antiromantique de Coumanoudis et, par une ironie du sort, se faire les mêmes ennemis: Orphanidis et Vernardakis.

Les 14 poèmes présentés au concours de 1860, avec leurs 20.000 vers environ, avaient de quoi mécontenter un jury composé de trois membres. Mais Rangabé s'en félicitait: la moitié de ces poèmes se référaient, entièrement ou en partie, à la Révolution Grecque. Une telle ferveur patriotique était, sans doute, digne d'exaltation.

Le rapporteur classait les poèmes présentés dans 4 catégories principales, dont la première comprenait 4 œuvres insignifiantes et à rejeter:

1) Un mélodrame.

Il s'agissait de l'œuvre déjà mentionnée du fondateur A. S. Rallis. Sa publication luxueuse, quelques années plus tard, avait comme objectif, ainsi que l'expliquait l'auteur, d'apporter une aide financière à la révolution crétoise2.

2) Ο υιός της πτωχής.

3) Ο έμπορος ποιητής.

Il s'agissait du même poème qu'Emmanuel avait présenté au concours de 1857 et publié à Hermoupolis en 1858. De toute évidence,

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1. Romantique dans sa jeunesse (Διάφορα ποιήματα, t. Ι, 1837), mais orienté de plus en plus vers l'archaïsme, Rangabé peut être considéré, à juste titre, comme "le premier antiromantique manifesté systématiquement": Pal.A., t. VIII, p. 508. Sans doute, des poèmes tels que Διονύσου πλους(1864) et Ο γοργός ιέραξ (1871) montrent-ils en lui un partisan convaincu du classicisme et qui, depuis longtemps, "a renié ses premières convictions": C. Th. Dimaras, Histoire, p. 303. Mais il serait futile de chercher à situer, dans une telle évolution, le moment précis de la "rupture", alors que manifestations romantiques et classiques se recouvrent en partie et coexistent. Palamas pensait, sans doute, à des hommes comme Rangabé, lorsqu'il qualifiait le phénomène du romantisme néo-hellénique de "singulier": Pal. A., t. I, p. 17.

2. Οι Κλέπται, μελόδραμα εις δύω πράξεις διηρημένον (Εκδίδοται δαπάναις Α. Σ. Ράλλη), Trieste 1866.

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Rangabé ignorait ces précédents, sinon il n'aurait pas accepté de juger ce poème.

4) Ο Δερβίσης.

A la deuxième catégorie appartenaient 4 poèmes épiques, ayant les mêmes qualités (versification et langue correctes) et, à peu près, les mêmes défauts (prosaïsme, énormités):

5) Ο Θ. Κολοκοτρώνης ή ο ελληνικός αγών του 1821 : poème en vers rimés et sans rime alternativement.

6) Ο Έλλην της Κορίνθου : poème en hexamètres harmonieux. L'intrigue est invraisemblable et compliquée. L'auteur envoie aussi deux élégies pleines de lieux communs, Θάνατος et Μελαγχολία.

7) Ο Πύργος της Βορδώνης : poème en vers rimés, comportant un passage en trimètres iambiques. Prosaïsme, invraisemblances.

8) Το όνειρον, ήτοι η σκιά Κωνσταντίνου του Παλαιολόγου : poème en vers anapestiques, racontant platement la chute de Constantinople1.

La troisième catégorie comprenait 3 poèmes lyriques :

9) Η νεανική καρδία : œuvre dépourvue de toutes les qualités qui sont propres à la poésie lyrique.

10) Εμπνεύσεις : poésies qui, malgré leurs défauts, se distinguent par la versification harmonieuse, la langue colorée, la chaleur du sentiment et l'originalité des idées. Sont cités des extraits des poèmes Προς τους Ηπειρώτας, Εις το έαρ et Ο θάνατος του Ιούδα2.

Il s'agissait de la deuxième participation de P. Matarangas3.

11) Ποιημάτια: recueil de poésies lyriques. Principales qualités: versification correcte, langue pure et précise. Sont largement cités des extraits des poèmes Άγαλμα et Ο μέγας Επαίτης4.

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1. Jugement de 1860, pp. 27-29.

2. Ibid., pp. 29-30.

3. Sp. De Biazi, principal biographe du poète, ignore cette participation. Selon lui, Matarangas avait été loué par Rangabé au concours de 1856 pour Νεανικά αθύρματα, recueil auquel appartenait aussi le poème Προς τους Ηπειρώτας, publié anonymement en 1860 dans le journal Η Ελπίς et qualifié par C. Lévidis de "supérieur à tous les poèmes grecs": Ποιητικός Ανθών 2, 24 mai 1887, p. 590. Mais, en 1856, le rapporteur du jury était E. Castorchis, tandis que le poème Προς τους Ηπειρώτας, daté de 1859 (Mat. Parn., pp. 813-821} et reproduit partiellement dans Ποιητικός ανθών 2, 10 mai 1887, pp. 550-553, daté de 1860, ne pouvait évidemment pas appartenir au recueil de 1856. Nous signalons, à cette occasion, que la brochure anonyme Ποιήματα Λυρικά υπό*** Α' Προς τους Ηπειρώτας, Athènes 1860 (voir GM* 8395) a comme auteur P. Matarangas. Les poèmes Εις το έαρ (1859) et Ο θάνατος του Ιούδα (1858), cités par Rangabé, sont reproduits dans P. Matarangas, Φαντασία και καρδία, op. cit., pp. 33-37 et 117-120.

4. Jugement de 1860, pp. 30-31.

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Il s'agissait de la première participation d'Alexandre Vyzantios (1841-1898)1. A 19 ans, l'homme qui devait se distinguer plus tard comme éditeur du journal Νέα Ημέρα de Trieste, faisait déjà montre d'un tempérament fougueux. Appartenant à la "jeunesse dorée" d' Athènes, il ne cachait pas son hostilité pour le régime d'Othon2. La politique entrait déjà dans sa vie, ainsi que la littérature. Fils de Scarlatos Vyzantios, Alexandre avait connu dans la maison paternelle de nombreux intellectuels, "parmi lesquels excellait A. R. Rangabé, ayant exercé une influence bénéfique... tant sur Anastase que sur ses frères"3.

Cette influence dans Ποιημάτια était manifeste. On y chercherait en vain l'ardeur spontanée d'un jeune homme de 19 ans; elle était sacrifiée aux exigences d'un classicisme froid, d'une versification soignée, d'une langue archaïsante:

Τα έργα του εκείνα πλάττων

εδώ το μέτωπον ο Πλάτων

εστήριξ' ίσως εμβριθής,

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1. Sur Alexandre Vyzantios voir surtout: A. R. Rangabé, Histoire littéraire, op. cit., t. II, pp. 128-134; A. Vlachos, "Αλέξανδρος Σ. Βυζάντιος", journal Νέα Ημέρα, 15/27 janvier 1899 [=Ανάλεκτα, t. II, pp. 264-269]; Skokos, Ημερολόγιον 15 (1900) 161-163; Έργα Αλεξάνδρου Σ. Βυζαντίου. Εκδίδονται υπό Γρηγορίου Σ. Βυζαντίου, Athènes 1902, pp. ε'-ιγ'; D.C. Vardouniotis, "Η νεότης ενός ποιητού", Μικρασιατικόν Ημερολόγιον 1913, pp. 337-339; Th. V[ellianitis], Βυζάντιος Αλέξαντρος, ΜΕΕ 7(1929) 922.

2. Son frère Anastase allait être arrêté, avec Ach. Paraschos, Ialémos, Vitalis et G. Mavromichalis, pour la manifestation du 3 septembre 1860: Πρωινός Κήρυξ, 10 septembre 1860. Alexandre, assagi plus tard, évoquera avec tristesse le "bizarre mouvement" de 1859 qui aboutit, en 1862, au renversement du trône "par la fougue irraisonnable d'enfants... Nos têtes brûlaient des aventures dramatiques de la Révolution Française": Έργα Αναστασίου Σ. Βυζαντίου. Εκδίδονται υπό Αλεξάνδρου Σ. Βυζαντίου, Trieste 1893, pp. ζ'-η'.

3. Ibid., p. α'. En 1892, écrivant la nécrologie de Rangabé, A. Vyzantios attestait qu'"il l'avait connu dans son enfance, il l'avait aimé et il l'avait respecté comme un père": Έργα Αλεξάνδρου Σ. Βυζαντίου, op. cit., p. 105. Rangabé lui-même confirme ses rapports amicaux avec le jeune Alexandre dans Απομνημονεύματα, t. III. Athènes 1930, pp. 77 et 94; cf. son poème Εις το λεύκωμα Αλ. Σ. Βυζαντίου, dans Rapt. Parn., pp. 357-360. Il faut noter que Rangabé accordait de bonne grâce son amitié et ses faveurs aux jeunes poètes qui passaient, en quelque sorte, pour ses disciples. Vernardakis, jusqu'en 1860, faisait partie de ses "protégés"; Ρ Matarangas, nommé par lui en 1858 Secrétaire au Consulat de Jannina (Sp. De Biazi, op. cit., p. 590), devait lui rester fidèle toute sa vie; Gr. Stavridis et G. Vizyinos, ainsi que nous allons voir, connurent de la part de Rangabé une faveur qui fit scandale.

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μέτωπον κόσμους περικλείον,

και του οποίου το φορτίον

θα σε εκλόνισεν ευθύς.

Mais le jeune poète n'avait pas à se plaindre; il obtenait au concours de 1860 la quatrième place et, publiant bientôt ses poèmes, trouvait que l'indulgence de Rangabé envers lui avait dépassé ses espoirs1.

Enfin, à la dernière catégorie appartenaient les 3 meilleures oeuvres du concours :

12) Άγιος Μηνάς : poème épique. Son défaut principal: l'intrigue invraisemblable, qui rappelle le poème de P. Soutsos Οδοιπόρος, "fils adoptif de Byron". Les fautes de grammaire et de versification ne manquent pas. Mais les qualités sont remarquables: versification harmonieuse, idées heureuses, force descriptive, imagination vive, images réussies2.

Il s'agissait d'une œuvre de Th. Orphanidis3.

13) Κυψελίδαι : tragédie. Ses trois actes envoyés l'année précédente sont complétés par deux autres, et l'auteur, ainsi qu'il l'explique dans une lettre aux juges, a l'intention d'en ajouter un sixième. La langue est parfaite et la versification bonne. Mais les défauts abondent: absence de poésie, manque d'unité et de sens dramatique, dialogues prosaïques, longueurs. Il est difficile de distinguer le héros principal. Cette tragédie est placée par le jury au même niveau que le poème précédent4.

Il s'agissait d'une œuvre de Vernardakis, publiée telle qu'elle avait été envoyée au concours de 1860 5.

14) Ο Αρματωλός : poème épique en vers rimés de quinze et de huit syllabes. Oeuvre de grande valeur, comparable aux produits de l'art antique. La langue est pure et impeccable, l'intrigue simple et émouvante. "Ici, il n'y a rien de superflu, de brumeux ou d'ambigu,

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1. A.S. Vyzantios, Ποιημάτια, Athènes 1860, p. 3. Un long compte rendu de ce livre, signé A. (Η Ελπίς, 20 décembre 1860), faisait l'éloge de Rangabé et relevait les principales qualités du jeune Vyzantios: maturité, imagination sage et virile, préférence pour les sujets de guerre, simplicité. L'auteur de cet article, Rangabé lui-même, est aisément reconnaissable.

2. Jugement de 1860, pp. 31-34.

3. Th. Orphanidis, Άγιος Μηνάς (Επεισόδιον εκ της Ελληνικής Επαναστάσεως). Ποίημα λυρικο-επικόν εις άσματα τέσσαρα, Athènes 1860.

4. Jugement de 1860, pp. 49-53.

5. D. Vernardakis, Κυψελίδαι. Mégoç A', Τραγωδίία εις πράξεις πέντε, Leipzig 1360, p. κ΄.

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http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/152.gif&w=600&h=91522. Moullas, Concours poetiques

mais chaque vers brille comme une pure perle, placée à l'endroit convenable d'un riche collier». Vu que ses qualités sont grandes et ses défauts secondaires, le poème en question est considéré par le jury comme digne de la couronne1.

Les jeux étaient faits. Un étudiant en médecine, Grégoire Stavridis, 30 ans, originaire d'Ohrid, devançait soudain des «favoris» tel que Orphanidis et Vernardakis pour recevoir le prix de 1.000 drachmes2. Nous savons aujourd'hui que ce que Rangabé qualifiait de «miniature classique» n'était, en réalité, qu'un poème quelconque de l'époque, écrit dans une langue archaïsante, froide et pleine de lieux communs, d'hiatus et de réminiscences homériques:

Ταύτα μεν ούτοι έπραττον· έκλαιε δε αθλία

κόρη εις θάλαμον κλειστή

τον φίλον της Κοσμάν. Τίς ην; Ην αύτη η Μαρία,

η καλλιβλέφαρος μνηστή3

Nous savons aussi, grâce aux recherches de Dorothea Kadach, que ce jeune «macédonien» ou «bulgare», né en 1830 et venu à Athènes pour faire des études en 1850, s'était déjà montré, même avant son apparition aux concours, un versificateur farouchement philhellène: lorsque, en 1858, dans une lettre anonyme, on avait voulu attribuer sa haine contre les Russes au fait qu'il n'était pas Grec, «mais barbare, Albanais et de religion inconnue», Stavridis s'en était pris à son détracteur en termes injurieux:

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1. Jugement de 1860, pp. 53-54.

2. Dans une lettre aux juges, Stavridis leur permettait de dépenser la moitié du prix à leur guise. Selon un communiqué du Rectorat daté du 27 mars, le recteur, après avoir vérifié que l'auteur de Αρματωλός était bien Stavridis, offrit à celui-ci la couronne et les 500 drachmes, l'autre moitié du prix étant réservée, «conformément à la volonté du poète», à l'étudiant D. Zomboulidis: Η Ελπίς, 2 avril 1860.

3. De longs extraits du poème sont reproduits dans le Jugement de 1860, p. 54, ainsi que dans les journaux athéniens de l'époque; voir par exemple, Η Ελπίς, 2,12 et 26 avril 1860. La publication en brochure: Ο Αρματωλός. Ποίημα Γρηγορίου Σταυρίδου του εξ Αχρίδος, στεφανωθέν κατά τον ποιητικόν διαγωνισμόν του 1860, Athènes 1860, contient une dédicace à Evanghélos Zappas, mais elle ne commente aucunement le concours. En 1880, P. Matarangas reproduit un long extrait du poème: Mat. Parn., pp. 1008-1013. Une adaptation française (par Guillevic et Lucie Albertini) a paru récemment: La poésie macédonienne. Anthologie des origines à nos jours, Paris 1972, pp. 70-73.

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    22. Moullas, Concours poetiques

    s'inscrit dans le cadre d'un comportement collectif plus vaste; des réactions plus ou moins analogues pourraient être détectées chez la plupart des concurrents. Champs de bataille plutôt que tournois sportifs, les concours avaient la possibilité, par la valeur tant matérielle que morale du prix offert, de mobiliser un grand nombre d'énergies dans une lutte acharnée. Mais cette lutte (reflet en même temps que manipulation d'une agressivité plus élargie) n'en restait pas moins une affaire individuelle; en excluant toute sorte d'alliance parmi les concurrents, elle semait la discorde et poussait les rivalités personnelles à leur paroxysme. C'était dans les règles du jeu: la victoire de chacun passait exclusivement par la défaite de tous les autres. Et c'est là que nous avons, en grande partie, non seulement l'explication d'un comportement typique chez les concurrents (ton d'apologie personnelle, vantardises, attaques multilatérales et contradictoires, selon les résultats variables des concours, etc.), mais aussi la différence fondamentale qui les sépare de leurs juges: ces derniers, obligés d'agir en commun, en dépit de leurs rivalités multiples, possèdent une conscience de groupe, alors que les premiers mènent une lutte solitaire, chacun pour soi.

    Cette lutte solitaire, cependant, qui semble chercher sa justification uniquement dans le jugement d'un public anonyme, n'est pas toujours dénuée d'appuis très concrets. Un concurrent étudiant, par exemple, peut être soutenu par la «claque» de ses camarades et de ses amis, voire être favorisé par un de ses professeurs. Les journaux ne jouent pas un rôle moins décisif: ils entrent dans le jeu des querelles personnelles, déclarent leur préférence pour tel poète, attaquent tel autre. Orphanidis exprime toute son indignation contre les journalistes anonymes et les «chuchoteurs» qui lui refusent le droit, du fait qu'il est professeur, d'écrire des poèmes, de participer aux concours, d'être couronné pour la troisième fois, etc.1. N'oublions pas que les rumeurs qui circulent s'avèrent, très souvent, plus efficaces que les écrits; on peut révéler par voix orale les choses les plus secrètes, propager 

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    1. Ibid., p. ια΄. Les relations que certains personnages des concours, notamment les plus en vue, entretiennent avec les journaux de l'époque sont trop complexes pour être expliquées uniquement par des affinités politiques; les rapports humains, en définitive, y jouent un rôle important. Nous notons, à cette occasion, que de longs extraits du Jugement de 1858 ont paru pour la première fois dans le journal Ημέρα de Trieste (9/21 et 16/28 mai 1858), ce qui donne à penser que Paparrigopoulos aurait été assez lié à ce journal pour lui accorder la priorité d'une telle publication.