Συγγραφέας:Moullas, P.
 
Τίτλος:Les concours poétiques de l’ Université d’ Athènes 1851-1877
 
Τίτλος σειράς:Ιστορικό Αρχείο Ελληνικής Νεολαίας
 
Αριθμός σειράς:22
 
Τόπος έκδοσης:Αθήνα
 
Εκδότης:Γενική Γραμματεία Νέας Γενιάς
 
Έτος έκδοσης:1989
 
Σελίδες:488
 
Αριθμός τόμων:1 τόμος
 
Γλώσσα:Γαλλικά
 
Θέμα:Εκπαίδευση-Τριτοβάθμια
 
Τοπική κάλυψη:Ελλάδα
 
Χρονική κάλυψη:1851-1877
 
Περίληψη:Στο βιβλίο αυτό παρουσιάζεται και μελετάται αναλυτικά και σε βάθος ένας σημαντικός για τα ελληνικά γράμματα του 19ου αιώνα θεσμός, οι ποιητικοί διαγωνισμοί που διοργανώνονταν στο Πανεπιστήμιο Αθηνών, και πιο συγκεκριμένα ο Ράλλειος Διαγωνισμός (1851-1860) και ο μακροβιότερος Βουτσιναίος διαγωνισμός (1861-1877).
 
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plus étendus, la Grande Idée fut alors suscitée, afin que le peuple, électrisé et diverti, détournât son attention des problèmes intérieurs et la portât vers la grandeur extérieure de la patrie"1. C'est la théorie de la diversion: la Grande Idée se présente comme une initiative gouvernementale, comme une décision prise d'en haut. Évidemment, du point de vue descriptif, rien de plus juste. Mais ce dont cette théorie ne rend pas compte, ce sont des raisons de l'accueil fait par la base à cette diversion, c'est-à-dire du mécanisme qui en a permis non seulement le déclenchement, mais aussi l'équilibration, voire la réussite. Il n'est pas difficile de traiter certaines idéologies de mystificatrices; mais ce qu'il faut expliquer c'est à quel besoin de mystification elles correspondent. Or, si la Grande Idée, même en tant que soupape de sécurité prit les dimensions qu'on lui connaît, et si elle devint la clef de voûte et le fondement du système idéologique dominant, il faut chercher son succès, donc sa portée historique, dans l'ensemble et dans la diversité de toutes les pressions ou impasses convergentes d'une société qui, frustrée, opprimée, ou déçue, avait besoin de donner libre cours à son agressivité et à ses espoirs en s'accrochant à la doctrine officielle, instrument unique d'équilibre et de manipulation.

N'est-il pas significatif que cet équilibre semble parfois compromis, à des moments où précisément il se trouve confronté à la réalité? Par deux fois pendant la période qui nous intéresse, une brusque secousse, la guerre, avec la perspective d'un succès éventuel produit des phénomènes révélateurs: incapable d'assurer sa maîtrise rationnelle et dépassé par les forces qu'il dominait, le discours idéologique se voit transformé en délire. La première fois, cela survient au début des années 50, au moment où commencent les concours poétiques, dans le nouveau climat créé par l'influence grandissante de la Russie. Papoulacos traverse le Péloponnèse en prêchant contre la royauté; on saisit des drapeaux portant les inscriptions "vive l'orthodoxie", "vive l'empereur Nicolas", "vive la mort". Le Magne se révolte2. C'est dans une telle atmosphère qu'il faut situer ce que C. Th. Dimaras a appelé "œdème national" (εθνικό οίδημα), citant des textes de Al. Soutsos, de Jean Papadopoulos Sériphios et de Iakovakis Rizos Néroulos3. Exaltation, verve prophétique et belliqueuse. Les "prédictions de P. Soutsos"

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1. Nicolas Dragoumis, Ιστορικαί αναμνήσεις, t. II, Athènes 1879 3, pp. 162-163.

2. Ibid., p. 227.

3. C. Th. Dimaras, Ποιηταί του ΙΘ΄ αιώνος, BB 12, Athènes 1954, pp. κε'-κς'.

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(expression de Néroulos) vont s'accentuant, la Guerre de Grimée marque le point culminant d'une fièvre délirante1.

Cet aspect occulte se manifeste, pour la deuxième fois, au cours de la révolution Crétoise (1866-1869). La doctrine officielle étant entre-temps constituée, le côté politique se présente, il est vrai, plus clairement: on définit déjà la Grande Idée comme "reconstitution de l'État Grec par l'unification de notre nation tout entière", on envisage même un "État chrétien de l'Orient" qui présidera la "Fédération d'États Orientaux"2. Mais l'alchimie des chiffres n'est pas moins présente, même dans les discours officiels: lorsque, en août 1868, a lieu la célébration du baptême du prince héritier Constantin, on ne manque pas d'annoncer, avec une exaltation prophétique, que "le futur roi de la nation grecque tout entière" est destiné à réaliser la Grande Idée en dressant "la glorieuse bannière de Constantin le Grand sur le dôme de Sainte Sophie d'ici 18 ans"3. A mesure qu'une idéologie s'éloigne de ses objectifs réels, elle se voit obligée, pour rétablir sa crédibilité compromise, de recourir à des garanties de plus en plus concrètes; on lâche du lest en obtenant un sursis de 18 ans; l'optimisme, élément structurel de toute idéologie, se transforme en volontarisme irrationnel, les longs termes sont remplacés par les courts termes. L'important est toujours de sauvegarder la foi en dissipant le doute. Défi et pari à la fois, ce triomphalisme pourtant cache à peine son agonie: dans le délire d'une forte fièvre, les signes de la fin, imminente ou prochaine, sont déjà perceptibles.

IV

Le chercheur soucieux d'éclaircir le tournant des années 1850 ne saurait éviter deux questions impérieuses: si, au milieu du siècle, s'élabore en Grèce une doctrine officielle entraînant des changements

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1. Dans un article intitulé "Le 29 mai", P. Soutsos, excité plus que jamais, n'hésite pas à recourir à l'alchimie des chiffres: après quatre siècles d'esclavage (29 mai 1453 - 29 mai 1853) les Russes descendent du Danube en libérateurs, "ratifiant les Écritures et les Prophéties": Αιών, 29 mai 1853.

2. N. Th. Coressios, "Η Μεγάλη Ιδέα", journal Η Ελπίς, 14 février 1868. La présence de l'Orient, à la fin de la sixième décennie du siècle, a déjà été signalée par C. Th. Dimaras, "Της μεγάλης ταύτης ιδέας", p. 29.

3. Η Ελπίς, 27 août 1868. Le numéro 18, incorporé depuis dans la symbolique de la Grande Idée, ne finit pas d'alimenter, des années durant, un langage de plus en plus irrationnel; voir, à cet égard, l'article "Le numéro 18 et le roi Georges" dans Εστία 5 (1878) 191.

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plus ou moins profonds au niveau des superstructures, quel est son rapport avec la base économique, et dans quelle mesure cette doctrine correspond-elle à un mouvement beaucoup plus général, ayant lieu à l'échelle européenne, sous la poussée romantique et l'apparition d'un nouveau système de pensée? Il s'agirait, au fond, dans les deux cas, d'établir les liens existants entre les causes internes et externes. Si les faits historiques et culturels sont déterminés, en fin de compte, par une action, cette dernière, peu arbitraire, est liée à toute une série de facteurs complexes.

En effet, le royaume hellénique, soumis dès sa naissance à un conditionnement multiple, n'est libre de tracer son chemin que dans la marge étroite que lui laissent les obstacles intérieurs et extérieurs. Les dix ans de la Révolution avaient déjà eu des conséquences désastreuses; les premières décennies qui suivirent la libération ne furent pas marquées par des progrès foudroyants. Pendant longtemps, la structure sociale reste essentiellement terrienne: grosse propriété foncière et petite propriété paysanne. «Le parti gouvernemental, parti «français» de Colettis, était celui des masses populaires, alors que le parti «anglais» de Mavrocordatos, constitutionnel, était celui des vieilles familles oligarchiques, des Grecs venus de l'étranger, de l'élite intellectuelle, sans base populaire; le parti «russe» de Métaxas était celui des petits propriétaires. C'est donc sur une structure sociale interne définie que s'appuient ces influences extérieures, dont la vie politique de la Grèce est alors le reflet»1. Malgré son caractère extrêmement schématique, cette constatation ne manque pas de pertinence. Seulement, n'oublions pas ici le danger majeur que courrait toute analyse socioéconomique limitée à l'intérieur de l'État: engendrée à l'étranger et continuant en grande partie à y vivre, la bourgeoisie grecque a toujours son mot à dire. En réalité, les forces productives de l'hellénisme sont loin d'être enfermées dans les frontières étroites de 1832; aussi bien les Grecs irrédimés, soumis aux Turcs (trois millions d'habitants), que ceux de l'Occident, venus en Grèce ou demeurant à l'étranger, contribuent efficacement au développement démographique et économique du pays.

Conditionnement congénital multiple: le sort du royaume hellénique est strictement lié aux périphéries du capitalisme européen, à la conjoncture internationale, au jeu des influences étrangères. Imposée

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1. André Mirambel, «La littérature néohellénique il y a un siècle», Les Langues Modernes, No 6, Novembre 1951, p. 393.

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par les «Grandes Puissances Protectrices», la Royauté, fruit de compromis et facteur d'équilibre, assoit tant bien que mal son autorité pendant presque dix ans à l'aide des baïonnettes bavaroises. L'insurrection du 3 septembre 1843 exige en vain un changement qualitatif. Certes, le régime parlementaire est proclamé et l'Assemblée nationale élabore une Constitution — très conservatrice, en vérité, et fort éloignée d'être «théoriquement, la plus libérale de toute l'Europe d'alors»1. Mais le cabinet de Colettis (1844-1847) hésite peu à bafouer la légalité constitutionnelle, tandis que le roi Othon, rancunier, hésite encore moins à récupérer ses prérogatives compromises. Au moment où les gouvernements les plus réactionnaires de l'époque (France, Bavière, Autriche, Prusse) soutiennent ouvertement ce régime singulier, la réaction de la Grande-Bretagne ne se fait pas attendre: c'est ainsi que les soulèvements d'Eubée, d'Achaïe et de Messénie (1846-1847) bénéficient plus ou moins de l'encouragement anglais2. Bientôt, un événement extérieur de grande envergure vient jouer un rôle décisif : le bouleversement révolutionnaire de 1848. S'il n'a pu affecter la Grèce directement, pour des raisons évidentes, la répercussion qu'il eut sur elle n'en fut pas moins significative. Privé de ses protecteurs (notamment de son père, renversé en Bavière) et inquiet de l'enthousiasme avec lequel la Révolution de 1848 est accueillie en Grèce, le roi Othon se voit obligé de se rapprocher de la solide monarchie russe, tandis que Palmerston réagit de façon aussi énergique que brutale: l'affaire Pacifico lui sert de prétexte pour le blocus de la Grèce (1850).

Ainsi, pour le royaume hellénique, la sixième décennie du siècle commence sous des auspices plus ou moins nouveaux. L'influence grandissante de la Russie «orthodoxe», n'est pas pour rien dans l'effervescence religieuse et nationaliste: aussi bien la réhabilitation de Byzance que la théorie de l'unité à trois étapes sont élaborées dans un climat politique propice. Le 29 janvier 1850, l'indépendance administrative de l'Église de Grèce est reconnue par le Patriarcat de Constantinople; on règle les problèmes religieux, on exalte la lutte contre les Turcs comme une Guerre Sainte. Point culminant de cette effervescence, la Guerre de Crimée marque l'apogée non seulement de l'influence russe, mais aussi de la popularité d'Othon. Quant à la France et à l'Angleterre, leur prestige auprès des Grecs ne fut jamais aussi bas que pendant cette décennie: obligés d'intervenir militairement pour

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1. Ibid., p. 392.

2. Ibid., p. 393.

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obtenir la neutralité de la Grèce après les soulèvements de l'Épire, de la Thessalie et de la Macédoine (1854), les deux alliés occidentaux n'avaient pas à espérer, évidemment, un accueil chaleureux; ni la longue occupation du Pirée, ni la propagation du choléra par leurs troupes ne leur attiraient la sympathie hellénique.

Se fier aux apparences, cependant, conduirait à mal apprécier les forces souterraines qui régissent, parfois de façon décisive, un processus. La Russie pouvait affirmer provisoirement son influence politique ou renforcer sa propre popularité et celle d'Othon auprès des couches populaires grecques, surtout paysannes; elle n'avait pas un grand rôle à jouer dans l'avenir. Car, ce n'était pas en liaison avec un pays féodal, à structures retardataires ou périmées, que les forces productives de la Grèce allaient se développer, mais plutôt à la remorque d'un capitalisme occidental en plein essor qui, ayant déterminé la naissance de la bourgeoisie hellénique, en assurait la survie et l'expansion selon les règles de son jeu. Saint-Marc Girardin avait décidément raison: «Les capitaux anglais et les capitaux français sont partout, en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne. L'Europe ne fait plus qu'une grande compagnie commerciale et industrielle. Les Grecs y sollicitent l'emploi de courtiers. Pourquoi ne pas le leur donner, s'ils le remplissent bien et à bon marché?»1. En Égypte, Mohamed-Aly avait déjà avantagé le commerce hellénique; la plupart des bateaux, sur le Danube, battaient pavillon grec; une très grande partie du commerce de la mer Noire était assurée par les Grecs de la Russie. Aussi, dans l'Empire Ottoman, l'expansion grecque était-elle facilitée par une série de facteurs: tentatives des Anglais et des Français pour réorganiser la Turquie, Tranzimat (1839), traité commercial entre la Porte et la Grèce (1855), Hatti-houmayoun (1856)2.

Contre toute apparence, la fin de la Guerre de Crimée ne fut pas défavorable à la Grèce. A peine effleuré par la crise commerciale de 1856, le commerce hellénique suivit sa marche en avant. Les circonstances s'y prêtaient; la navigation à vapeur (1856), l'augmentation du tonnage général, la construction des ports, des communications télégraphiques (1859), des services postaux (1862) etc., constituent quelques signes de progrès tangibles. On ne voit pas sans raison, au 

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1. Journal des Débats, 3 décembre 1856; cité par M. Duvray (Marinos Vrétos), «Les Grecs modernes» (Extrait de la Semaine Universelle), Bruxelles 1862, pp. 2-3.

2. Nicolas Svoronos, Histoire de la Grèce moderne, («Que sais-je?», No 57.8), Paris 1964 2, p. 59.

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lendemain de la guerre de Crimée, «un mouvement économique sans précédent» et, dans la période 1856-1875, une «transformation de la société néo-grecque»1. Les changements démographiques sont aussi significatifs. Athènes se transforme vite, attirant, pendant cette décennie, plus de 16.000 nouveaux habitants2.

Porteuse de sens multiples (politiques, économiques, culturels), la décennie 1850-1860, par ses mutations plus ou moins profondes, est pour la Grèce un tournant. Au moment où l'Europe, après avoir repoussé la vague révolutionnaire de 1848, s'oriente politiquement vers un conservatisme autoritaire, le règne d'Othon connaît son apogée et son déclin: la décennie se termine dans une crise sociale, annonciatrice du 10 octobre 1862. Sur le plan idéologique et culturel les phénomènes s'accumulent rapidement. La doctrine officielle peut déjà trouver son élaboration définitive: Paparrigopoulos s'apprête à s'atteler à sa grande tâche. A partir de 1850 les recueils de chansons populaires se multiplient, l'intérêt pour les textes médiévaux commence à s'éveiller; vingt ans plus tard naîtra la science du folklore. Centre d'activité intellectuelle, instrument de contrôle intérieur et de rayonnement extérieur, l'Université d'Athènes remplit son rôle efficacement: le concours de Rallis se déroule sous son égide, la plus grande revue de l'époque, Πανδώρα, est imprégnée de son esprit, la critique et la prose athéniennes naissent dans son sein. En 1853, le manifeste puriste de P. Soutsos et la réponse d'Assopios trouvent leur place dans un contexte approprié; tout se passe comme si cette décennie, ouvrant les outres d'Éole, déclenchait le mécanisme d'un conflit généralisé. Duels linguistiques ou littéraires (P. Soutsos-Assopios, Zalocostas-Orphanidis, Polylas-Zambélios); interventions hargneuses (Stathopoulos, Vernardakis, Chryssoverghis, Scarlatos Vyzantios), attaques générales contre les jurys du concours etc., constituent le climat intellectuel et psychologique de l'époque. En poésie, la première génération des romantiques croise la seconde. Pourrait-on placer sous un dénominateur commun autant de phénomènes épars et, en apparence tout au moins, hétéroclites?

Sans doute le romantisme n'explique-t-il pas tout. Mais qui oserait sérieusement contester son influence et son rôle décisif en Grèce comme

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1. Ibid., p. 59 sq.

2. Sa population de 24.754 (1851) passe à 30.590 (1853), à 30.969 (1856) et à 41.298 (1861). La poussée de la période 1856-1861 est d'autant plus caractéristique qu'en 1870 le nombre des Athéniens ne dépasse pas les 44.510. Mais, brusquement; les décennies suivantes apporteront une augmentation prodigieuse: la population d'Athènes est de 65.-199 en 1879 et de 110.262 en 1889!

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ailleurs? Perdre de vue la dynamique d'un mouvement qui laissa des traces ineffaçables sur tout le siècle dernier; enfermer ce mouvement dans des frontières nationales sans voir ses interdépendances et ses liens multiples; sous-estimer, enfin, la variété et la pluralité de ses manifestations, c'est sûrement rendre un mauvais service à l'histoire d'un pays. Le romantisme, vivant encore depuis plus d'un siècle, peut être mille choses: état d'âme au sensibilité nouvelle, façon de sentir, de penser ou d'agir, retour au passé, orientation vers l'avenir, etc. Il n'en fut pas moins un système hiérarchisé, dans lequel l'«unité», possible ou impossible1, constitua un des concepts fondamentaux. Encore une fois, nous retrouvons ici la convergence de causes internes et externes: si la Grèce moderne, par sa sensibilité et par son histoire, avait toutes les raisons pour développer spontanément son propre romantisme, la conscience ne lui en vint que de l'extérieur. Deux savants étrangers, qui lièrent en partie leur sort aux chansons populaires grecques, Fauriel et Tommaseo, ont parfois l'air de représentants d'une sorte d'Internationale romantique. Le premier, étudiant les survivances de la Grèce antique dans la Grèce moderne, conclut que «le rapport entre le passé et le présent est plus intime et plus réel que l'on ne serait d'abord tenté de le présumer»2. Le second, dans ses Scintille (Venise 1841), résume l'essentiel de la pensée historique du romantisme: «Le cose nuove convien collegare alle antiche, e che tutti i secoli ci dieno insegnamenti di generoso e religioso sentire. Non sia il mondo cosi vecchio indarno, la scienza scendendo al popolo, portà più alta salire»3. Pour la Grèce, l'heure de Vico et celle d'Herder avait déjà sonné4. La Grande Idée, élaborée dans un tel climat d'effervescence «unitaire», que signifie-t-elle d'autre, au fond, sinon l'adhésion officielle du pays à un système de pensée international?

Cependant, cette unité théorique fut loin de construire en réalité un édifice sans fissures. Tout au contraire, une fois établie, elle fit éclater de nouvelles contradictions, comme si le contact des éléments oppositionnels, au lieu d'aboutir à une coexistence, précipitait les antagonismes et les heurts. On ne concilie pas impunément, sous une formule «helléno-chrétienne», deux mouvements aussi opposés que le

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1. Cf. «Le Romantisme», revue de la Société des Études Romantiques, No 2, 1972.

2. C. Fauriel, Chants populaires de la Grèce moderne, t. I, Paris 1824, p. lxxxvj.

3. Voir G. Th. Zoras, Επτανησιακά Μελετήματα Β', Athènes 1959, p. 316.

4. C. Th. Dimaras, La Grèce au temps des Lumières, op.cit., p. 133 sq.

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romantisme et le classicisme. Plus encore: on ne valorise pas sans conséquences la chanson et le génie du peuple, au moment où l'on en proscrit officiellement la langue.

Dans ce nouveau climat, néanmoins, P. Soutsos pouvait faire un pas en avant (ou en arrière). C'est le passage de l'unité à l'identité: «La langue des Grecs anciens et celle des modernes n'en feront qu'une. Leur Grammaire et la nôtre n'en feront qu'une»1. A partir du milieu du siècle, la lutte s'intensifiera, les tendances et les coteries prendront plus de relief: derniers représentants des Lumières, conservateurs, partisans de l'unité à deux ou à trois étapes, classiques, romantiques, vulgaristes, «νεογλωσσίτες». La confusion n'est pas toujours facile à démêler; l'évolution des personnes est souvent inattendue, l'argumentation des tendances contradictoire. Hétérogènes et hétéroclites, les jurys des concours, s'ils consentent à condamner en bloc le romantisme comme «poésie étrangère, non hellénique», sont loin d'apercevoir que leur néo-classicisme lui-même n'est pas indépendant de la poussée «unitaire», et que leurs catégories de pensée ne se situent pas en dehors d'un cadre «romantique» et «étranger». La bataille, livrée la plupart du temps sur le terrain linguistique, ne permettait pas une vue d'ensemble claire. Le plus souvent, la critique universitaire n'était qu'une série de leçons de grammaire, voire un enseignement ennuyeux de lieux communs. Avant que l'obstacle d'une langue artificielle ne fût surmonté, il n'y avait de place ni pour la création ni pour la pensée véritables. Et ce moment n'était pas encore arrivé.

V

Tout se passe, néanmoins, comme si la conscience nationale cherchait en même temps son être et son devenir. Si le système idéologique établi, fondé sur la Grande Idée, possédait un côté dynamique visant l'avenir, il n'était pas pour autant privé d'éléments statiques qui, orientés vers le passé, lui garantissaient une sorte d'équilibre inactif. Nous avons affaire à toute une série de couples d'oppositions: immobilisme — mouvement, Antiquité — Europe, classicisme — romantisme, populaire — savant, autochtone — hétérochtone, langue ancienne — langue nouvelle. D'autres oppositions plus particulières viendront s'ajouter. Dans une société dont les forces motrices à la base n'étaient pas encore mises en branle, il n'est pas étonnant que l'inertie l'emportât plus ou

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1. P. Soutsos, Νέα Σχολή του γραφομένου λόγου, Athènes 1853, p. 5.

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moins. Le chemin choisi vers l'avenir traversait le passé: l'unité, conçue très souvent comme identité, aboutissait à une abstraction historique; et l'"imitation du passé" (Du Camp), en dernière analyse, ne faisait que partie intégrante de tout un ensemble de reconstitutions, dont les concours universitaires témoignent.

En effet, on ne peut pas ne pas remarquer, en lisant les rapports des jurys, l'abondance des comparaisons entre les concours présents et ceux de l'antiquité. Rallis lui-même justifie son initiative par son désir profond de contribuer au "rapatriement des Muses". Par leur organisation, d'ailleurs, ainsi que par leur rituel, les concours universitaires ne manqueront pas de mettre en valeur une série de symboles pouvant les relier au passé: prix de 1.000 drachmes, couronne de laurier au vainqueur, triomphe. En 1871 encore, Philippe Ioannou, faisant le bilan des progrès culturels du nouvel État, n'en parle pas moins en termes de reconstitution: beaucoup d'institutions anciennes (Aréopage, Académie, Jeux Olympique, etc.) étaient déjà rétablies1. Pourquoi pas les concours poétiques?

Certes, on peut toujours décider, surtout lorsqu'on dispose d'un appareil approprié et efficace, de rétablir une institution ancienne. Mais sa mise en marche, son fonctionnement et, à plus forte raison, son succès, ne dépendront que de besoins nouveaux. Or, si les concours universitaires réussirent à mobiliser un certain public grec pendant plus de 20 ans, ce ne fut pas, à coup sûr, au nom des concours de l'antiquité. Aussi serait-il faux de croire que les jeunes Athéniens, qui portaient les poètes-vainqueurs en triomphe, imitaient les fils de Diagore. Quel était donc ce public? A en juger par ses emportements - quelquefois nous en savons plus sur la psychologie d'un groupe social que sur sa composition-, l'ascension d'une petite bourgeoisie ayant accès à l'Université et prenant ainsi conscience de ses possibilités nouvelles paraît une hypothèse absolument plausible. Ainsi voyons-nous facilement un tel public, en mars 1852, au cours d'une représentation du "Bélisaire" à l'Opéra, interrompre le ténor, qui prononçait le vers "Trema Byzantio", pour applaudir le couple royal en criant "Vive l'empereur, vive l'impératrice!"2. Et nous n'avons pas de mal à identifier "ces pauvres

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1. Philippe Ioannou, Λόγος ακαδημαϊκός περί της πνευματικής προόδου του Ελληνικού έθνους απ' αρχής του υπέρ πολιτικής αυτού ανεξαρτησίας αγώνος έως της σήμερον, Athènes 1871, p. 3.

2. Hermile Raynaud, "Les Grecs modernes", Renie Contemporaine, vol. 29, No 113, 15 décembre 1856, pp. 62-63.

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gens qui voyaient partout Constantinople» (About) à un public mystifié opprimé, ambitieux, frustré et nourri de rêves, avide de liberté et de gloire, bagarreur et agressif, et qui franchissait soudain le vide existant entre l'écrit titre et la lecture pour s'exprimer lui-même, parce qu'il avait besoin de parler.

A un moment critique, Ambroise Rallis, gros commerçant de Trieste, prenait l'initiative, grâce à sa fortune, de fonder un concours poétique; il était libre non seulement de charger l'Université de son fonctionnement, mais aussi de lui imposer son règlement; l'absence de classe dirigeante locale aux objectifs bien définis facilitait énormément sa tâche. Rallis croyait contribuer au rapatriement des Muses. Mais nous doutons qu'il ait pu apercevoir la portée de son geste: les concours poétiques universitaires devaient s'inscrire dans la longue chronique d'une agressivité collective.

Car cette société du milieu du siècle, hypersensible, explosive, d'une susceptibilité extrême et d'un patriotisme farouche, s'avère presque intraitable. Pourrait-on ajouter à sa psychologie un certain complexe d'encerclement? Les répercussions disproportionnées de la doctrine de Fallmerayer le laissent penser. Des décennies durant, on restera mobilisé pour faire face au «calomniateur» étranger. Et les concours ne manqueront pas à leur devoir: juges et poètes participants, à l'unanimité, accableront d'injures le nom de l'historien allemand, auquel, plus tard, viendront s'ajouter ceux d'Edmond About ou de Lamartine. On pense avec les catégories santé-maladie. «J'appelle classique ce qui est sain, romantique ce qui est malade», disait déjà Goethe attaquant Kleist. De même Vernardakis, dans son rapport de 1863, accusant Byron d'hypocondrie, n'oublie pas de citer, parmi d'autres «hypocondriaques», Fallmerayer1. Mais, dix ans plus tard, Aphentoulis surenchérira: l'existence même des concours n'est-elle pas un argument contre ceux qui refusent aux Grecs modernes d'être les descendants des Grecs anciens2?

Ces concours, cependant, n'ont pas encore pris dans l'histoire littéraire néo-hellénique la place qu'ils méritent. Considérés d'ordinaire, en raison de leurs piètres résultats, comme des faits marginaux, ils sont loin d'être conçus dans leurs vraies dimensions historiques. On se borne, le plus souvent, à rejeter leur apport littéraire, voire à souligner leurs aspects négatifs; on escamote ainsi, par le biais des 

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1. Πανδώρα 14 (1863-1864) 119.

2. Jugement de 1872, p. 3.

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condamnations hâtives, les problèmes posés. Mais ces problèmes sont toujours à résoudre. Si le tournant opéré en Grèce autour de 1850 coïncide avec l'apparition d'une institution qui marquera profondément la vie intellectuelle du pays pendant un quart de siècle, et si cette institution, encadrant le romantisme hellénique dans sa phase décisive, délimite en même temps l'éveil et le développement de la critique athénienne par les deux querelles retentissantes (Soutsos-Assopios, Roïdis-Vlachos) auxquelles elle a donné naissance, on peut comprendre pourquoi les concours ne sont pas à négliger.

En 1929, un vieux poète couronné, D. Gr. Cambouroglou, estimait que sans l'étude des rapports des jurys universitaires «une véritable histoire des lettres grecques ne peut pas être écrite»1. Peut-être le vieux poète exagérait-il, désireux de voir, en quelque sorte, sa jeunesse réhabilitée. Ce n'est pas notre objectif. Loin de condamner, de justifier ou d'exalter une époque, le travail qui suit est une tentative pour mieux la connaître, la comprendre et l'expliquer, à travers une lecture attentive de ses produits littéraires.

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1. D. Gr. Cambouroglou, «Φιλολογικά απομνημονεύματα», Νέα Εστία 6(1929) 802.

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ABRÉVIATIONS UTILISÉES

Jugement de 1851... 1877: Rapports annuels des jurys universitaires (voir: Bibliographie)

R.R. de 1851... 1878: Rapports rectoraux annuels de l'Université d'Athènes (voir: Bibliographie)

Rapt. Parn.: R[aptarchis], Παρνασσός, ή απάνθισμα των εκλεκτοτέρων τεμαχίων της νέας ελληνικής ποιήσεως. Εσταχυολογήθη υπό - Athènes 1868.

Pap. NP. : [Jean Papadiamantopoulos], Νέος Παρνασσός. Διάφορα λυρικά τεμάχια εκ της συγχρόνου ελληνικής ποιήσεως, Athènes 1873.

Mat. Parn. : P. Matarangas, Παρνασσός ήτοι απάνθισμα των εκλεκτοτέρων ποιημάτων της Νεωτέρας Ελλάδος υπό - Athènes 1880.

Pant. Chr. : Jean Pantazidis, Χρονικόν της πρώτης πεντηκονταετίας του Ελληνικού Πανεπιστημίου κατ' εντολήν της Ακαδημαϊκής Σνγκλήτου και δαπάνη του Εθνικού Πανεπιστημίου υπό - Athènes 1889.

Camb.A. : D. Gr. Cambouroglou, "Φιλολογικά απομνημονεύματα", Νέα Εστία 6(1929) 644-5, 696-9, 748-9, 802-4, 887-9, 7(1930)6-7, 130-2, 286-8, 398-401, 510-3 et 8(1930) 685-8, 796-800.

Pal.A. : C. Palamas, Άπαντα, t. I-XVI, Édition de la Fondation Palamas, Athènes s.d.

GM : D. Ghinis - V. Mexas, Ελληνική Βιβλιογραφία 1800-1863, t. I-III, Athènes 1939-1957.

MEE : Μεγάλη Ελληνική Εγκυκλοπαιδεία

NE : Νέα Εστία

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CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

INSTITUTION

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ΛΕΥΚΗ ΣΕΛΙΔΑ

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CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

INSTITUTION

ET

FONCTIONNEMENT DES CONCOURS

1. Ambroise Rallis et son règlement

Non seulement l'institution des concours poétiques, mais aussi les conditions de leur fonctionnement sont strictement liées à l'initiative d'Ambroise Rallis (1798-1886). Nous avons affaire en sa personne à l'exemple typique d'un bourgeois Grec du milieu du XIXe siècle. Tout un système de valeurs et d'actions apparaît clairement et montre sa force, à travers ce personnage "moyen": l'esprit d'entreprise qui va de pair avec des ambitions multiples, la soif de l'argent qui n'exclut pas celle de la gloire, le cosmopolitisme ou l'insertion dans les mécanismes économiques internationaux qui stimule le patriotisme et la volonté de bienfaisance comme une sorte de responsabilité.

Du même âge que Solomos ou Macriyannis, Ambroise Rallis ne fera que se plier aux options de sa famille et de sa classe. Cette famille n'est pas moins typique. Originaires de l'île de Chio, comme beaucoup d'autres marchands Grecs, les Rallis devaient jouer, dans l'histoire du commerce hellénique, dès le début du siècle précédent, un des rôles les plus importants. Leur activité ne connaîtra pas de limites, depuis l'Inde jusqu'à Londres; Smyrne, Constantinople ou Trieste seront quelques étapes de leur implantation. Représentative de la bourgeoisie marchande grecque, la famille Rallis en illustre à merveille la montée et l'expansion1.

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1. Voir la bibliographie principale sur la famille Rallis dans MEE 21 (1933) 41. A ajouter, notamment: G.I. Zolotas, Ιστορία της Χίου, t. A'II, Athènes 1923, pp. 448-472; A. Stavritsis, "Ο οίκος των αδελφών Ράλλη και η Σμύρνη", Μικρασιατικά Χρονικά 8 (1959) 267-27-1; St. Macrymichalos, «Η έκδοση της εφημερίδος "Ημέρα"»

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Etienne (1763-1829), le père d'Ambroise, avant de passer à Constantinople et de lier son sort à celui de son cousin Antoine ("τα Ραλλάκια"), avait déjà fait fortune, comme marchand et banquier, à Smyrne, où il était devenu ami intime de Caraosmanoglou. Détail caractéristique: en 1813, c'était à lui que Constantin Iconomos (1780-1857) dédiait sa "Rhétorique", "αρετής ένεκα και της περί το φιλολογικόν της Σμύρνης Γυμνάσιον λαμπράς φιλοτιμίας"1. Ainsi, Ambroise héritera de son père non seulement le goût du gain -destin commun, par ailleurs, à tous les membres de la famille Rallis- mais aussi les attaches intellectuelles, le conservatisme et, ce qui nous intéresse davantage, un certain penchant pour le mécénat.

Né à Chio et installé tout jeune à Trieste, il y poursuivra, pendant 65 ans, une carrière de marchand, de banquier et de propriétaire. Al. Vyzantios, écrivant sa nécrologie en février 1886, ne manque pas d'insister sur ses qualités: éducation noble, culture peu commune, intelligence, honnêteté, vitalité ignorant la fatigue et, surtout, esprit de discipline, de persévérance et de sobriété2. Lieux communs d'un éloge de circonstances? C'est possible. Le même biographe, cependant, ne veut-il pas se rattraper en quelque sorte, un peu plus loin, lorsqu'il qualifie Ambroise d'"homme d'affaires calculateur"3?

Ce qui importe, c'est de juger sur pièces. A l'âge de 52 ans, au moment où il prend l'initiative de fonder son concours poétique à Athènes, Rallis est en pleine puissance. Chef incontestable du parti conservateur à Trieste, même avant 1848, il ne semble pas par la suite vouloir limiter ses ambitions. Son autorité au sein de la communauté grecque, dont il fut président une dizaine de fois, va en augmentant. Des compagnies commerciales très importantes lui offrent le poste de directeur, la ville de Trieste l'élit conseiller municipal. En 1874, il recevra de l'empereur autrichien le titre héréditaire de baron. Peu avant sa mort, il devint encore député honoraire à vie.

Comblé d'honneurs, il les a certainement mérités. Les autorités autrichiennes ne pouvaient être moins satisfaites de ses services que

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στην Τεργέστη στα 1855", Ο Ερανιστής 8 (1970) 14-15, où l'on trouve quelques indications biographiques et bibliographiques sur Ambroise Rallis.

1. Τέχνης Ρητορικής Βιβλία Γ', συνταχθέντα υπό Κωνσταντίνου Οικονόμου και Πρεσβυτέρου του κατά το Φιλολογικόν της Σμύρνης Γυμνάσιον διδασκάλου, Vienne 1813, page première.

2. Al. Vyzantios, "Αμβρόσιος Σ. Ράλλης", dans: "Έργα Αλεξάνδρου Σ. Βυζαντίου, Εκδίδονται υπό Σ. Βυζαντίου, Athènes 1902, p. 93.

3. Ibid., p. 95.

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les autorités grecques; on comprend fort bien pourquoi l'empereur lui portait un tel respect, traversant les foules, qui l'entouraient, pour aller le saluer1. Mais Rallis entretint avec son pays des relations beaucoup plus intimes. Installé à Trieste, il effectua en Grèce plusieurs voyages, envisageant, semble-t-il, des séjours plus ou moins longs à Athènes: une des maisons qu'y construisit l'architecte Cléanthis en 1845 (et qui devint, plus tard, le siège de la Légation d' Angleterre) lui appartenait2. Par ailleurs, son empressement à se mettre, par tous les moyens, au service de la cause grecque, ne fait aucun doute; jusqu'à la fin de ses jours, son nom et son argent demeurent liés à tout effort, culturel ou autre, concernant la Grèce et son rayonnement. Quelques exemples: en 1852, Rallis figure parmi les Grecs de Trieste qui financèrent l'imprimerie vénitienne de Saint-Georges3; en 1855, quand I. Skylitsis demande aux autorités autrichiennes la permission d'éditer son journal Ημέρα, c'est Rallis qui se porte garant4; l'année suivante, c'est encore lui qui, nommé par décret royal délégué du gouvernement grec, sera chargé du legs de Platyghénis5; en 1871, quand le «Σύλλογος προς διάδοσίν των ελληνικών γραμμάτων» décide de créer des comités-annexes dans toutes les communautés grecques de l'étranger, le nom de Rallis est en tête du comité triestin6. Signalons encore une coïncidence caractéristique: en 1864, lorsque une commission chargée de la collecte pour un monument du patriarche Grégoire voudra se faire représenter à l'étranger, elle nommera non seulement Rallis à Trieste, mais aussi Voutsinas à Odessa. C'est la première fois, à notre connaissance, que les noms de deux fondateurs des concours poétiques se rencontrent sous la même «Annonce»7.

Toujours prêt à faire preuve de son zèle patriotique, Rallis n'oubliera pour autant ni son île natale ni sa ville adoptive: à Chio il laissera un legs, à Trieste il fera construire deux établissements 

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1. Ibid., p. 94.

2. Pavlos Vakas, «Ο αρχιτέκτων του σχεδίου των Αθηνών Σταμάτιος Κλεάνθης (1802-1862)», Ημερολόγιον της Μεγάλης Ελλάδος, Athènes 1931, p. 87.

3. G. S. Ploumidis, «Το βενετικό τυπογραφείο του Αγίου Γεωργίου (1850-1882),», Ο Ερανιστής 8 (1970) 171.

4. St. Macrymichalos, op. cit., p. 14.

5. Ibid., p. 15.

6. La circulaire (Trieste, 2 novembre 1871) est publiée dans le journal Παλιγγενεσία, 18 novembre 1871.

7. Cette annonce (Athènes, 23 juin 1864) est publiée dans le journal Ευνομία, 7 août 1864.

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hospitaliers, «Νυμφών» et «Άσυλον»1. Une autre partie de ses florins sera dépensée à des œuvres analogues. C'est presque normal: pour un marchand riche, la philanthropie et l'aide financière à la Grèce faisaient partie d'un système de valeurs morales, elles entraient automatiquement, pourrait-on dire, dans les règles du jeu commercial, et Rallis ne constitue pas, de ce point de vue, une exception.

Beaucoup plus caractéristique sont, cependant, ses prétentions littéraires ou, tout au moins, l'idée qu'il se faisait de la littérature. Poète amateur, il participa à son propre concours (1860) avec un mélodrame patriotique, publié en 1866 2. Le rapporteur Rangabé n'hésita pas à le classer parmi les 4 poèmes «entièrement insignifiants»3. Pour nous, aujourd'hui, il est toutefois significatif que l'auteur d'une telle œuvre soit en même temps le fondateur des concours: car non seulement il exprima à plusieurs reprises ses conceptions poétiques mais aussi, par l'élaboration des statuts du concours, il engagea de façon décisive la poésie néo-hellénique dans une voie précise.

Prendre l'initiative de fonder un concours poétique, ne pouvait en aucune manière, pour Ambroise Rallis, signifier une simple offre d'argent, insérée dans un cadre de bienfaisance charitable. Les ambitions du mécène sont, d'habitude, assez éloignées de celles du philanthrope. Par ailleurs, le choix de la poésie n'était pas dû au hasard, mais correspondait aux intérêts intellectuels du marchand triestin. C'est ainsi que, dans sa lettre (Trieste, 10/22 août 1850) adressée au Ministère grec de l'éducation nationale, tout en annonçant sa décision de fonder un concours poétique, Rallis en précisait formellement les clauses:

«1) Un prix de 1.000 drachmes sera décerné chaque année à l'auteur d'un ou de plusieurs poèmes considérables, traitant d'un sujet moral, c'est-à-dire de tout sujet se rapportant à la religion et, d'une façon plus générale, à la morale.

2) La langue du poème doit être conforme au sujet, mais toujours décente et diserte.

3) Le poème ou l'ensemble de poèmes ne doit pas avoir moins de 500 vers; l'excédent reste libre et indéfini.

4) Les poèmes, présentés en temps réglementaire, doivent être

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1. G. I. Zololas, op. cit., t. III, Athènes 1926, p. 656; Al. Vyzantios, op. cit., p. 94.

2. Οι Κλέπται. Μελόδραμα εις δύω πράξεις διηρημένον (Εκδίδοται δαπάναις Α. Σ, Ράλλη), Trieste 1866.

3. Jugement de 1860, Πανδώρα 11 (1860-1861) 26.

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jugés chaque fois par le recteur de l'Université, par le professeur de lettres et, surtout, par celui de poétique.

Si par hasard un de ces professeurs est recteur, il choisit le troisième juge à son gré, soit parmi les universitaires, soit parmi les savants extra-universitaires. Le délai nécessaire à l'examen des poèmes doit être établi de telle façon, que le couronnement du lauréat ait lieu le 25 mars, jour anniversaire de l'insurrection grecque.

5) Les poèmes doivent être envoyés au jury anonymement, selon l'usage, mais accompagnés d'une enveloppe fermée, elle aussi anonyme, dans laquelle se trouvera le nom de l'auteur qui ne sera annoncé qu'après l'examen du poème.

6) Le prix sera décerné au meilleur ou aux meilleurs de ces poèmes. Si aucun d'eux n'est jugé satisfaisant, l'argent doit être donné, au gré du même jury, à un des étudiants pauvres de l'Université, le plus sérieux et studieux.

7) Ont le droit de participer à ce concours tous les Grecs et tous les hellénistes étrangers».

Rallis s'empresse de préciser qu'il fournira les 1.000 drachmes chaque année, tant que les circonstances le lui permettront, dans le but de pousser d'autres mécènes à la fondation de concours pareils; et, en post-scriptum, il ajoute sa dernière (8ème) clause:

"Au concours sont également admis des extraits de poèmes, à condition de remplir le nombre de 500 vers mentionné ci-dessus"1.

Ces statuts devaient demeurer plus ou moins définitifs. Le jury universitaire, la presse, ainsi que les poètes participants auront toujours, dans l'avenir, des amendements à proposer; on n'épargnera au fondateur ni des critiques sévères, ni même des insultes; personne n'osera défier sa volonté. En offrant son argent, Rallis n'imposait-il pas en même temps sa loi? Une fois cet argent accepté, on devait obéir inconditionnellement et exécuter les ordres reçus.

C'est ce que fit l'Université. En janvier 1851, les journaux 

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1. Voir le texte entier de cette lettre-règlement dans Η Ελπίς, 6 novembre 1850. Peu avant, le journal Εφημερίς του Λαού, 25 octobre 1850, en avait donné un résumé, en commentant: "L'initiative de Rallis est bonne et louable mais, au lieu de la poésie, une science exacte ne serait-elle pas préférable, plus nécessaire et plus utile?" Ce genre de critique du concours, formulé ici pour la première fois, sera par la suite fréquent. Signalons encore que l'on peut trouver le texte de la lettre de Rallis dans: Διαθήκαι και δωρεαί υπέρ του Εθνικού Πανεπιστημίου μετά διαφόρων σχετικών εγγράφων από της ιδρύοεως αυτού μέχρι τέλους του 1899 Μέρος πρώτον. Πρυτανεία Αλκιβιάδου Χ. Κρασσά, Athènes 1900, pp. 64-66

Σελ. 35
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athéniens publiaient, sous le titre "Programme de concours", un communiqué universitaire, daté du 9 janvier et signé du vice-recteur G. A. Mavrocordatos, où le premier concours - fixé, exceptionnellement pour 1851, au 20 mai, au lieu du 25 mars - était annoncé. Les 8 clauses des statuts de Rallis y figuraient textuellement reproduites. Le communiqué demandait aux candidats d'envoyer leurs poèmes un mois avant le 20 mai et, de plus, il précisait les formalités garantissant l'anonymat: un symbole quelconque, par exemple un vers, devait être écrit sur l'enveloppe aussi bien que sur le poème, de façon que l'identité du poète, après le jugement, fût facilement établie1.

Il est évident que des statuts comme ceux de Rallis, conçus et élaborés sans aucune expérience préalable, ne pouvaient ni manquer d'ambiguïtés ni prévoir tous les cas possibles. Conscient de cette lacune, le fondateur, dans sa lettre du 10/22 août 1850, laissait déjà une porte ouverte: au cas où ses clauses paraîtraient équivoques, il se déclarait prêt à fournir des éclaircissements2. Législateur suprême, il se montrait disposé à veiller aussi sur l'interprétation correcte et sur l'application de ses lois; le pouvoir de décision, en fin de compte, lui appartenait.

Mais les ambiguïtés et les insuffisances des statuts ne devaient être relevées que dans la pratique et par la pratique. Si, en 1851, le concours se déroula sans problèmes - "tout s'est passé conformément à la volonté du noble fondateur", écrit le recteur Missaïl Apostolidis3 - ce ne fut pas le cas la deuxième année. Le 25 mars 1852, aucun prix ne fut décerné, aucun poète couronné. Une vague de protestations s'ensuivit: la décision du jury fut contestée par la presse et par les poètes déçus, comme arbitraire et contraire à la volonté du fondateur; on fit appel à l'arbitrage de ce dernier, on le mit même en cause. Poussé par les événements, Rallis fut contraint d'intervenir. Dans sa lettre du 5/17 juin 1852 adressée au recteur Sp. Pilicas, tout en se solidarisant avec le jury et en cautionnant sa décision, il trouva l'occasion non seulement de porter quelques éclaircissements sur ses statuts, mais

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1. Αιών, 20 janvier 1851; Εφημερίς του Λαού, 24 janvier 1851; Η Ελπίς, 27 janvier 1851. Des communiqués universitaires analogues, contenant les conditions de Rallis, sont par la suite régulièrement publiés. Cependant, l'annonce du concours de 1854 (Athènes, 4 juin 1853), signée du recteur P. Arghyropoulos, est formulée de façon définitive: "la présente annonce est valable également pour les années suivantes, sauf si le concours s'arrête, auquel cas le public sera informé à temps par les journaux": Η Ελπίς, 1 juin 1853; Αιών, 27 juin 1853.

2. Η Ελπίς, 6 novembre 1850.

3. R. R. de 1851, p. 21.

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    22. Moullas, Concours poetiques

    plus étendus, la Grande Idée fut alors suscitée, afin que le peuple, électrisé et diverti, détournât son attention des problèmes intérieurs et la portât vers la grandeur extérieure de la patrie"1. C'est la théorie de la diversion: la Grande Idée se présente comme une initiative gouvernementale, comme une décision prise d'en haut. Évidemment, du point de vue descriptif, rien de plus juste. Mais ce dont cette théorie ne rend pas compte, ce sont des raisons de l'accueil fait par la base à cette diversion, c'est-à-dire du mécanisme qui en a permis non seulement le déclenchement, mais aussi l'équilibration, voire la réussite. Il n'est pas difficile de traiter certaines idéologies de mystificatrices; mais ce qu'il faut expliquer c'est à quel besoin de mystification elles correspondent. Or, si la Grande Idée, même en tant que soupape de sécurité prit les dimensions qu'on lui connaît, et si elle devint la clef de voûte et le fondement du système idéologique dominant, il faut chercher son succès, donc sa portée historique, dans l'ensemble et dans la diversité de toutes les pressions ou impasses convergentes d'une société qui, frustrée, opprimée, ou déçue, avait besoin de donner libre cours à son agressivité et à ses espoirs en s'accrochant à la doctrine officielle, instrument unique d'équilibre et de manipulation.

    N'est-il pas significatif que cet équilibre semble parfois compromis, à des moments où précisément il se trouve confronté à la réalité? Par deux fois pendant la période qui nous intéresse, une brusque secousse, la guerre, avec la perspective d'un succès éventuel produit des phénomènes révélateurs: incapable d'assurer sa maîtrise rationnelle et dépassé par les forces qu'il dominait, le discours idéologique se voit transformé en délire. La première fois, cela survient au début des années 50, au moment où commencent les concours poétiques, dans le nouveau climat créé par l'influence grandissante de la Russie. Papoulacos traverse le Péloponnèse en prêchant contre la royauté; on saisit des drapeaux portant les inscriptions "vive l'orthodoxie", "vive l'empereur Nicolas", "vive la mort". Le Magne se révolte2. C'est dans une telle atmosphère qu'il faut situer ce que C. Th. Dimaras a appelé "œdème national" (εθνικό οίδημα), citant des textes de Al. Soutsos, de Jean Papadopoulos Sériphios et de Iakovakis Rizos Néroulos3. Exaltation, verve prophétique et belliqueuse. Les "prédictions de P. Soutsos"

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    1. Nicolas Dragoumis, Ιστορικαί αναμνήσεις, t. II, Athènes 1879 3, pp. 162-163.

    2. Ibid., p. 227.

    3. C. Th. Dimaras, Ποιηταί του ΙΘ΄ αιώνος, BB 12, Athènes 1954, pp. κε'-κς'.