Συγγραφέας:Moullas, P.
 
Τίτλος:Les concours poétiques de l’ Université d’ Athènes 1851-1877
 
Τίτλος σειράς:Ιστορικό Αρχείο Ελληνικής Νεολαίας
 
Αριθμός σειράς:22
 
Τόπος έκδοσης:Αθήνα
 
Εκδότης:Γενική Γραμματεία Νέας Γενιάς
 
Έτος έκδοσης:1989
 
Σελίδες:488
 
Αριθμός τόμων:1 τόμος
 
Γλώσσα:Γαλλικά
 
Θέμα:Εκπαίδευση-Τριτοβάθμια
 
Τοπική κάλυψη:Ελλάδα
 
Χρονική κάλυψη:1851-1877
 
Περίληψη:Στο βιβλίο αυτό παρουσιάζεται και μελετάται αναλυτικά και σε βάθος ένας σημαντικός για τα ελληνικά γράμματα του 19ου αιώνα θεσμός, οι ποιητικοί διαγωνισμοί που διοργανώνονταν στο Πανεπιστήμιο Αθηνών, και πιο συγκεκριμένα ο Ράλλειος Διαγωνισμός (1851-1860) και ο μακροβιότερος Βουτσιναίος διαγωνισμός (1861-1877).
 
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ΛΕΥΚΗ ΣΕΛΙΔΑ

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LES CONCOURS POÉTIQUES

DE L'UNIVERSITÉ D'ATHÈNES

1851-1877

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COMITÉ DES ARCHIVES HISTORIQUES

DE LA JEUNESSE GRECQUE

SPYROS ASDRACHAS, PHILIPPE ILIOU

TRIANTAFYLLOS SCLAVENITIS, YANNIS YIANNOULOPOULOS

© SECRÉTARIAT GÉNÉRAL À LA JEUNESSE

417 rue Acharnon, Athènes 113 43

ISBN 960-7138-09-0

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PANAYOTIS MOULLAS

LES CONCOURS POÉTIQUES

DE L'UNIVERSITÉ D'ATHÈNES

1851-1877

ARCHIVES HISTORIQUES DE LA JEUNESSE GRECQUE

SECRÉTARIAT GÉNÉRAL À LA JEUNESSE

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ATHÈNES 1989

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ΛΕΥΚΗ ΣΕΛΙΔΑ

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A Miranda,

souvenir de neiges d'antan

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PRÉFACE

Ce livre a plus de douze ans. Fruit de longues recherches, effectuées pour la plupart en France pendant la dictature des colonels, il fut présenté le 24 avril 1976, comme doctorat d'État à l'Université de Paris IV - Sorbonne (mention «très honorable» à Γ unanimité). Je cite les membres du jury: P. Bompaire (président), C. Th. Dimaras (rapporteur), N. Svoronos, R. Jouanny et L. Coutelle.

Pourquoi cette publication si tardive? Il est vrai que l'Occasion d'une édition en français ne s'était pas présentée jusqu'à ce jour. Or, ayant écrit ce livre en français je tenais, avant tout, à ce qu'il fût publié dans sa forme originale. Une publication en grec (toujours envisageable, par ailleurs) ne supposerait-elle pas, en réalité, une version nouvelle refaite de fond en comble dans des conditions entièrement différentes?

C'est pourquoi je me félicite de pouvoir aujourd'hui, grâce au Comité des Archives Historiques de la Jeunesse Grecque, présenter mon doctorat tel qu'il fut soutenu en 1976. Je n'en corrige pas le texte ni n'apporte d'additions. Comme je prépare actuellement une édition des 25 Jugements (Κρίσεις) publiés par les jurys universitaires athéniens pendant la période 1851-1877, j'aurai l'occasion bientôt, j'espère, de revenir sur les concours poétiques pour une mise à jour essentielle. Entre-temps, je suis convaincu que ce livre remplira sa jonction: celle d'être à la fois un inventaire et un commentaire, en d'autres termes un instrument de travail sur les milieux littéraires grecs durant une partie décisive du XIXe siècle.

Thessalonique, le 12 janvier 1989 P. M.

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ΛΕΥΚΗ ΣΕΛΙΔΑ

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INTRODUCTION

I

En 1851, au moment où commencent les concours poétiques universitaires, Athènes, capitale du Royaume de Grèce depuis 16 ans, n'est qu'un bourg d'environ 25.000 habitants; la population du Pirée, selon le recensement de la même année, dépasse à peine les 5.000 habitants, celle de l'État entier n'atteint pas le million. L'industrie est presque inexistante; depuis vingt ans le nouveau Royaume semble vivoter de l'agriculture et du commerce, accablé de dettes, dans la stagnation et le sous-développement.

Il n'en suscite pas moins un intérêt particulier. Les voyageurs étrangers, quand ils daignent jeter un coup d'œil attentif sur la réalité grecque contemporaine (ce qui n'est pas toujours le cas), ne cachent ni leur déception ni, très souvent, leur condescendance. Gustave Flaubert, comme jadis Chateaubriand, obsédé par la «recherche des images» et les minutieuses descriptions de la nature, trouve à peine le temps de regarder la reine Amélie à cheval ou de rendre visite («Vrai bourgeois ! visite triste!») à Canaris1. Son ami et compagnon de route, Maxime Du Camp, a le regard plus aigu: «La gloire de la Grèce est ailleurs que dans l'imitation d'un passé qui fut splendide, mais qui n'a plus sa raison d'être. C'est en regardant en avant et non pas en arrière, que les Grecs trouveront la voie glorieuse qui doit les conduire à des grandeurs égales, mais non pas semblables, à celles de leur histoire»2. Vers la même époque, Edmond About est méprisant: «Les Grecs sont convaincus que si l'on monte au sommet du Taygète le 1er juillet, on aperçoit Constantinople à l'horizon. Ces pauvres gens voient partout Constantinople»3. Ou bien: «Depuis qu'on les a délivrés ils se figurent qu'ils se sont délivrés eux-mêmes»4. Ou encore: «La littérature originale se compose

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1. G. Flaubert, Voyage en Orient, dans Oeuvres Complètes, t. II, Le Seuil 1964, p. 667.

2. Maxime Du Camp, Les Grecs modernes, Paris 1856, p. 31.

3. Edmond About, La Grèce contemporaine, Paris 1854, p. 31. 4 Ibid., p. 79.

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de quelques tragédies enflées, de quelques odes emphatiques et de quelques histoires de la guerre de l'indépendance. Je ne parle pas des livres de théologie... Les seuls chants originaux étaient les chants clephtiques, et la source en est tarie. La Grèce, telle qu'on la voit aujourd'hui, est un pays de prose»1.

Certes, critiquer est plus facile que comprendre. Mais quel est le sens d'une critique sans compréhension? Le voyageur étranger peut être optimiste ou pessimiste, selon ses sentiments et ses humeurs. La Grèce, pour lui, n'est qu'un objet d'observation, plus ou moins intéressant, sur lequel il formulera, de l'extérieur et en spectateur, un certain nombre d'hypothèses ou de présages; ni les mécanismes internes, ni les causes profondes ne lui sont facilement accessibles. Du Camp, par exemple, voit une «imitation du passé» là où le Grec contemporain, sujet de l'histoire, voyait une «reconstitution», voire une «renaissance». About parle de «pays de prose», au moment précis où, par une ironie du sort, la Grèce devenait en quelque sorte le pays de poésie par excellence; l'initiative de Rallis (1850) transformait le discours poétique, naguère libre échange de communications confuses, en institution officielle, centralisée. Or, tout le problème est là: si, plutôt qu'un fait esthétique, cette poésie, institutionnalisée par les concours universitaires, remplit pendant 25 ans un rôle social de premier ordre, il faut non seulement définir sa nature, mais aussi fixer ses liens avec la structure globale qui la rendit possible et pertinente. En d'autres mots, si l'imaginaire est conditionné par le réel, on ne peut ni aborder le premier sans le second, ni se borner à la simple étude d'une production littéraire qui, pauvre sur le plan esthétique, n'a d'intérêt que dans la mesure où elle contribue à la connaissance d'une certaine réalité historique et sociale.

II

Par poésie, le plus souvent, on n'entend que le résultat d'un acte individuel. Une telle conception est aisément compréhensible: on travaille avec les concepts de son temps, on ne peut facilement faire abstraction d'une poésie individualiste qui est, en même temps, une poésie individuelle. Par ailleurs, d'Homère à nos jours, les grands poètes, s'appropriant l'attention générale, finirent par imposer une opinion peu contestée: la poésie apparaît comme une fonction sacro-sainte et

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1. Ibid., pp. 262 - 263.

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magique, un domaine interdit au profane et réservé à des individus doués de façon quasi exceptionnelle.

Il est certain que de tels préjugés, valorisant le plus souvent une qualité absolue et a-historique, mènent à une impasse. Car, comment définir la poésie par ses résultats «esthétiques» sans tourner le dos à l'histoire et à ses choix fondamentaux? Si la production en vers de la période 1851 - 1877 en Grèce n'est, dans sa plus grande partie, qu'un verbiage plus ou moins prosaïque, elle n'en reste pas moins historiquement déterminée par un ensemble de facteurs qui la conditionnent de façon décisive; la qualité n'existant pas en soi, c'est son insertion dans la quantité qui lui donne forme.

Aussi le poétique ne peut-il être identifié à l'individuel ou au collectif, les chemins de l'histoire étant beaucoup plus tortueux que l'on n'imagine. Car, si la poésie est, tout d'abord, une forme de discours, n'oublions pas que celui-ci peut avoir un ou plusieurs sens; qu'il y a des époques (et nous pensons à la chanson populaire) où ce discours peut très bien être impersonnel ou trans-individuel sans rien perdre de son essence «poétique», comme il y en a d'autres (et c'est le cas des concours universitaires) où la production en vers, effectuée par de larges couches d'amateurs revêt, malgré son individualisation, un caractère singulièrement collectif dans le cadre d'une expression socialisée.

Le problème essentiel est donc celui-ci: pour quelle raison, à un moment donné, une société choisit-elle cette forme de discours plutôt qu'une autre? Ce qui, au fond, signifie: quel est le rôle du poète dans l'ensemble des déterminations sociales de son époque?

A vrai dire, le poète romantique, pour qui voudrait en tracer le portrait, ne manque pas de traits particuliers. Rhéteur, politicien, patriote et barde national, il insère son discours dans le langage idéologique de son pays et de son temps. Entre la vie et l'œuvre c'est une espèce d'équilibre qui est établie. Nous avons toujours affaire, malgré les différences secondaires, à un modèle fondamental; Byron compense son œuvre par son sacrifice à Missolonghi; Béranger ou Barthélemy conçoivent la poésie comme une forme d'activité politique; Lamartine ou Hugo passent facilement du poétique au politique, de l'imaginaire au réel, de l'écriture à l'action. «Écrire» est toujours synonyme de l'«écrire pour», voire de l'«écrire au nom de». Un peut se révolter, se plaindre, même pleurnicher, a volonté; on ne se détache pas pour autant de la collectivité, on vit sa solitude en commun. En Grèce, aussi, le poète romantique remplit une fonction sociale de premier ordre; honoré par son public, il en façonne les aspirations tout en les exprimant;

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éditorialiste d'occasion, il ne manque pas de commenter l'actualité la plus brûlante; son rôle n'exclut ni la décharge psychologique ni la manipulation politique.

Mais si la politique, par définition, contient une praxis et si le décalage entre la parole et l'action est plus ou moins certain, comment expliquer cette identification du dire et du faire? Comment se fait-il que le rôle politique soit assumé (sinon exclusivement, tout au moins en grande partie) par le poète, le manipulateur des mots, l'évadé de la réalité par excellence? Y a-t-il un rapport entre le discours poéticoidéologique et le besoin collectif d'évasion? Accomplit-on dans l'imaginaire ce qu'on ne peut accomplir dans le réel?

Nous touchons le fond du problème. Pendant le premier demi-siècle de sa vie libre (1830-1880 environ), la société grecque, dans sou ensemble, ne semble pas se soustraire à une contradiction fondamentale, obligée de marcher à toute allure pour rattraper son retard, elle doit faire face à des obstacles insurmontables. Dès sa naissance, le nouvel État est tronqué, la plus grande partie de la nation grecque se trouvant hors de ses frontières. Ajoutons à cela le rôle néfaste des Grandes Puissances, les forces productives peu développées, les structures économiques retardataires, la fluidité des classes sociales et, notamment, l'absence de classe dirigeante locale aux objectifs bien définis1. Ainsi, entre les besoins et leur satisfaction, le fossé se creuse-t-il profondément; les vrais conflits, ne trouvant pas encore leur dimension sociale, sont remplacés par de faux conflits; la combativité sans objet se transforme en agressivité. Dans ces conditions, il n'est pas difficile d'expliquer, en grande partie, cette hypertrophie idéologique par l'impossibilité d'une praxis réelle: le verbe vient s'identifier à l'acte au moment précisément où ce dernier, dénué de sens, ne présente pas de portée historique. Il en résulte le divorce entre le mots et les choses. Car, ni le romantisme enflé ni la langue puriste - deux formes de ce divorce - n'auraient connu un tel développement, si les conditions sociales, éliminant tous les véritables contacts avec la réalité, n'avaient pas érigé en système l'abstraction. C'est ainsi que le poète romantique grec a une véritable fonction à remplir dans une société qui entravée par des obstacles

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1. Il est significatif que, en 1859, J. Pitzipios, pessimiste sur l'avenir, attribuail le "recul" grec au fait que les gros commerçants, les notables (προύχοντες) du pays, se trouvaient à l'étranger: Υπόμνημα, περί της ενεστώσης καταστάσεως και του μέλλοντος της ελληνικής φυλής ω προσετέθη και η Βουλή του Θεού, Paris 1859, ρ. 25.

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bien déterminés, n'en éprouve pas moins un besoin d'auto-affirmation et d'auto-définition:

Ο αγών δεν επεράνθη

μη δεχθήτε ήθη ξένα,

écrit Zalocostas. On agit dans le cadre de la parole. On s'asphyxie. On a besoin de remèdes ou, à défaut, de drogues.

III

Remède ou drogue, la Grande Idée constitue une sorte de structure plus large, capable d'encadrer, sinon d'expliquer, une série de phénomènes culturels. Sa phase dynamique pourrait être cernée par deux dates caractéristiques: 1844-1897 1. Naturellement, beaucoup de questions restent encore à éclaircir2. Un jour nous apprendrons, peut-être, les circonstances précises dans lesquelles le chef du parti «français» lança sa «Grande Idée», ou dans quelle mesure un tel mot d'ordre serait dû, ainsi que Philimon le prétendit, «non à Colettis mais à la France»3. Ce qui importe, c'est de ne pas perdre de vue, surtout au moment de son apparition, l'importance d'un élément si dynamique, sur lequel reposera, d'une façon ou d'une autre, presque tout l'édifice idéologique du XIXe siècle.

Lancée par Collettis au cours du débat parlementaire sur les «autochtones» et les «hétérochtones» (janvier Ί844), la Grande Idée se 

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1. Les rebondissements ou les développements de la Grande Idée au vingtième siècle correspondent à une situation différente. Une idéologie, système de représentations collectives, peut très bien survivre à la nécessité qui l'a créée, ou revêtir le caractère d'une nécessité nouvelle. L'essentiel est de cerner chaque fois son domaine, sa portée historique.

2. D.A. Zakynthinos, Η πολιτική Ιστοοία της Νεωτέρας Ελλάδος, Athènes 19653, ρ 48; voir surtout p. 47 sq, où la bibliographie principale. Nous ajoutons, comme contributions certaines, les récentes études de C. Th. Dimaras: Κωνσταντίνος Παπαρρηγόπουλος, Ιστοοία του Ελληνικού Έθνους [Η πρώτη μορφή: 1853], Athènes 1970, Introduction, p. 10 sq; «Της μεγάλης ταύτης ιδέας» (Σχεδίασμα φιλολογικό), Athènes •1970 [Extrait de la revue Ιατρολογοτεχνική Στέγη, Printemps 1970, pp. 35-41] et «L'élan vers l'unité nationale dans le romantisme grec», [Extrait de Serta Slavica in memoriam Aloisii Schmaus, Munich 1971, pp 120-126].

3. Journal Aιών, 10 août 1847, cité par C. Th. Dimaras, «Της μεγάλης ταύτης Ιδέας», p. 19.

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définit, tout d'abord, dans l'espace: refuser de faire le choix entre Grecs libres et Grecs asservis, c'est déjà poser le problème de l'irrédentisme, en d'autres mots élaborer une politique d'unité nationale. Il en résulte la définition clans le temps: à cette unité nationale revendiquée doit s'associer celle, homologue, de l'hellénisme à travers les siècles. Certes, il ne faut pas sous-estimer la convergence de causes multiples. La doctrine de Fallmerayer (1830), l'hypersensibilité du Nouvel État, l'élan nationaliste et la poussée romantique, d'autres causes encore, ne sont pas pour rien dans la recherche de l'"unité". Mais cette recherche ne devient systématique qu'à partir du moment où la Grande Idée offre aussi bien sa haute caution qu'un cadre idéologique approprié. C. Paparrigopoulos, contempteur de Byzance en 1843, insiste sur l'unité à la fin de 1844, alors que le discours de Colettis (14 janvier 1844) avait déjà tracé la ligne à suivre1; de même, en 1852 Sp. Zambélios réhabilite Byzance et se sert du terme "helléno-chrétien"2; l'année suivante St. Coumanoudis, bien que peu suspect de sympathies byzantines, n'en parle pas moins, lui aussi, en termes d'unité. Ainsi ne faudrait-il pas considérer la démarche de P. Soutsos (Νέα Σχολή, 1853) comme une rechute dans l'archaïsme traditionnel, alors qu'elle n'est pas moins "unitaire", et qu'elle ne puise pas moins son sens - et pourquoi pas sa volonté d'innovation aussi?- dans le nouveau contexte. Une étude approfondie montrerait de façon convaincante qu'à partir du milieu du XIXe siècle la pensée néo-hellénique ne fut dominée que par le concept de l'unité, toutes les séries d'oppositions (romantisme - néo-classicisme, conflits linguistiques, etc.) se faisant sentir à l'intérieur d'un seul et même système. Il serait faux, bien sûr, de prétendre expliquer les concours poétiques universitaires uniquement par la Grande Idée; mais il serait tout aussi faux de sous-estimer son étendue et la profondeur du sillage qu'elle a laissé.

Aborder l'ensemble des problèmes posés par un phénomène aussi complexe que la Grande Idée, c'est sûrement dépasser les limites de cette Introduction. Aussi nous bornerons-nous à une remarque sur sa genèse. Un connaisseur des coulisses politiques grecques, Nicolas Dragoumis, avance dans ses Mémoires une explication: "Le mécontentement envers le pouvoir, attisé aussi ouvertement par les étrangers, étant général, et le gouvernement craignant la manifestation de troubles

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1. C. Th. Dimaras, Παπαρρηγόπουλος, op.cit., p. 10 sq.

2. C. Th. Dimaras, La Grèce au temps des Lumières, Genève 1069, p. 16; cf. id., Histoire de la littérature néo-hellénique, Athènes 1965, pp. 288-289.

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plus étendus, la Grande Idée fut alors suscitée, afin que le peuple, électrisé et diverti, détournât son attention des problèmes intérieurs et la portât vers la grandeur extérieure de la patrie"1. C'est la théorie de la diversion: la Grande Idée se présente comme une initiative gouvernementale, comme une décision prise d'en haut. Évidemment, du point de vue descriptif, rien de plus juste. Mais ce dont cette théorie ne rend pas compte, ce sont des raisons de l'accueil fait par la base à cette diversion, c'est-à-dire du mécanisme qui en a permis non seulement le déclenchement, mais aussi l'équilibration, voire la réussite. Il n'est pas difficile de traiter certaines idéologies de mystificatrices; mais ce qu'il faut expliquer c'est à quel besoin de mystification elles correspondent. Or, si la Grande Idée, même en tant que soupape de sécurité prit les dimensions qu'on lui connaît, et si elle devint la clef de voûte et le fondement du système idéologique dominant, il faut chercher son succès, donc sa portée historique, dans l'ensemble et dans la diversité de toutes les pressions ou impasses convergentes d'une société qui, frustrée, opprimée, ou déçue, avait besoin de donner libre cours à son agressivité et à ses espoirs en s'accrochant à la doctrine officielle, instrument unique d'équilibre et de manipulation.

N'est-il pas significatif que cet équilibre semble parfois compromis, à des moments où précisément il se trouve confronté à la réalité? Par deux fois pendant la période qui nous intéresse, une brusque secousse, la guerre, avec la perspective d'un succès éventuel produit des phénomènes révélateurs: incapable d'assurer sa maîtrise rationnelle et dépassé par les forces qu'il dominait, le discours idéologique se voit transformé en délire. La première fois, cela survient au début des années 50, au moment où commencent les concours poétiques, dans le nouveau climat créé par l'influence grandissante de la Russie. Papoulacos traverse le Péloponnèse en prêchant contre la royauté; on saisit des drapeaux portant les inscriptions "vive l'orthodoxie", "vive l'empereur Nicolas", "vive la mort". Le Magne se révolte2. C'est dans une telle atmosphère qu'il faut situer ce que C. Th. Dimaras a appelé "œdème national" (εθνικό οίδημα), citant des textes de Al. Soutsos, de Jean Papadopoulos Sériphios et de Iakovakis Rizos Néroulos3. Exaltation, verve prophétique et belliqueuse. Les "prédictions de P. Soutsos"

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1. Nicolas Dragoumis, Ιστορικαί αναμνήσεις, t. II, Athènes 1879 3, pp. 162-163.

2. Ibid., p. 227.

3. C. Th. Dimaras, Ποιηταί του ΙΘ΄ αιώνος, BB 12, Athènes 1954, pp. κε'-κς'.

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(expression de Néroulos) vont s'accentuant, la Guerre de Grimée marque le point culminant d'une fièvre délirante1.

Cet aspect occulte se manifeste, pour la deuxième fois, au cours de la révolution Crétoise (1866-1869). La doctrine officielle étant entre-temps constituée, le côté politique se présente, il est vrai, plus clairement: on définit déjà la Grande Idée comme "reconstitution de l'État Grec par l'unification de notre nation tout entière", on envisage même un "État chrétien de l'Orient" qui présidera la "Fédération d'États Orientaux"2. Mais l'alchimie des chiffres n'est pas moins présente, même dans les discours officiels: lorsque, en août 1868, a lieu la célébration du baptême du prince héritier Constantin, on ne manque pas d'annoncer, avec une exaltation prophétique, que "le futur roi de la nation grecque tout entière" est destiné à réaliser la Grande Idée en dressant "la glorieuse bannière de Constantin le Grand sur le dôme de Sainte Sophie d'ici 18 ans"3. A mesure qu'une idéologie s'éloigne de ses objectifs réels, elle se voit obligée, pour rétablir sa crédibilité compromise, de recourir à des garanties de plus en plus concrètes; on lâche du lest en obtenant un sursis de 18 ans; l'optimisme, élément structurel de toute idéologie, se transforme en volontarisme irrationnel, les longs termes sont remplacés par les courts termes. L'important est toujours de sauvegarder la foi en dissipant le doute. Défi et pari à la fois, ce triomphalisme pourtant cache à peine son agonie: dans le délire d'une forte fièvre, les signes de la fin, imminente ou prochaine, sont déjà perceptibles.

IV

Le chercheur soucieux d'éclaircir le tournant des années 1850 ne saurait éviter deux questions impérieuses: si, au milieu du siècle, s'élabore en Grèce une doctrine officielle entraînant des changements

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1. Dans un article intitulé "Le 29 mai", P. Soutsos, excité plus que jamais, n'hésite pas à recourir à l'alchimie des chiffres: après quatre siècles d'esclavage (29 mai 1453 - 29 mai 1853) les Russes descendent du Danube en libérateurs, "ratifiant les Écritures et les Prophéties": Αιών, 29 mai 1853.

2. N. Th. Coressios, "Η Μεγάλη Ιδέα", journal Η Ελπίς, 14 février 1868. La présence de l'Orient, à la fin de la sixième décennie du siècle, a déjà été signalée par C. Th. Dimaras, "Της μεγάλης ταύτης ιδέας", p. 29.

3. Η Ελπίς, 27 août 1868. Le numéro 18, incorporé depuis dans la symbolique de la Grande Idée, ne finit pas d'alimenter, des années durant, un langage de plus en plus irrationnel; voir, à cet égard, l'article "Le numéro 18 et le roi Georges" dans Εστία 5 (1878) 191.

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plus ou moins profonds au niveau des superstructures, quel est son rapport avec la base économique, et dans quelle mesure cette doctrine correspond-elle à un mouvement beaucoup plus général, ayant lieu à l'échelle européenne, sous la poussée romantique et l'apparition d'un nouveau système de pensée? Il s'agirait, au fond, dans les deux cas, d'établir les liens existants entre les causes internes et externes. Si les faits historiques et culturels sont déterminés, en fin de compte, par une action, cette dernière, peu arbitraire, est liée à toute une série de facteurs complexes.

En effet, le royaume hellénique, soumis dès sa naissance à un conditionnement multiple, n'est libre de tracer son chemin que dans la marge étroite que lui laissent les obstacles intérieurs et extérieurs. Les dix ans de la Révolution avaient déjà eu des conséquences désastreuses; les premières décennies qui suivirent la libération ne furent pas marquées par des progrès foudroyants. Pendant longtemps, la structure sociale reste essentiellement terrienne: grosse propriété foncière et petite propriété paysanne. «Le parti gouvernemental, parti «français» de Colettis, était celui des masses populaires, alors que le parti «anglais» de Mavrocordatos, constitutionnel, était celui des vieilles familles oligarchiques, des Grecs venus de l'étranger, de l'élite intellectuelle, sans base populaire; le parti «russe» de Métaxas était celui des petits propriétaires. C'est donc sur une structure sociale interne définie que s'appuient ces influences extérieures, dont la vie politique de la Grèce est alors le reflet»1. Malgré son caractère extrêmement schématique, cette constatation ne manque pas de pertinence. Seulement, n'oublions pas ici le danger majeur que courrait toute analyse socioéconomique limitée à l'intérieur de l'État: engendrée à l'étranger et continuant en grande partie à y vivre, la bourgeoisie grecque a toujours son mot à dire. En réalité, les forces productives de l'hellénisme sont loin d'être enfermées dans les frontières étroites de 1832; aussi bien les Grecs irrédimés, soumis aux Turcs (trois millions d'habitants), que ceux de l'Occident, venus en Grèce ou demeurant à l'étranger, contribuent efficacement au développement démographique et économique du pays.

Conditionnement congénital multiple: le sort du royaume hellénique est strictement lié aux périphéries du capitalisme européen, à la conjoncture internationale, au jeu des influences étrangères. Imposée

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1. André Mirambel, «La littérature néohellénique il y a un siècle», Les Langues Modernes, No 6, Novembre 1951, p. 393.

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par les «Grandes Puissances Protectrices», la Royauté, fruit de compromis et facteur d'équilibre, assoit tant bien que mal son autorité pendant presque dix ans à l'aide des baïonnettes bavaroises. L'insurrection du 3 septembre 1843 exige en vain un changement qualitatif. Certes, le régime parlementaire est proclamé et l'Assemblée nationale élabore une Constitution — très conservatrice, en vérité, et fort éloignée d'être «théoriquement, la plus libérale de toute l'Europe d'alors»1. Mais le cabinet de Colettis (1844-1847) hésite peu à bafouer la légalité constitutionnelle, tandis que le roi Othon, rancunier, hésite encore moins à récupérer ses prérogatives compromises. Au moment où les gouvernements les plus réactionnaires de l'époque (France, Bavière, Autriche, Prusse) soutiennent ouvertement ce régime singulier, la réaction de la Grande-Bretagne ne se fait pas attendre: c'est ainsi que les soulèvements d'Eubée, d'Achaïe et de Messénie (1846-1847) bénéficient plus ou moins de l'encouragement anglais2. Bientôt, un événement extérieur de grande envergure vient jouer un rôle décisif : le bouleversement révolutionnaire de 1848. S'il n'a pu affecter la Grèce directement, pour des raisons évidentes, la répercussion qu'il eut sur elle n'en fut pas moins significative. Privé de ses protecteurs (notamment de son père, renversé en Bavière) et inquiet de l'enthousiasme avec lequel la Révolution de 1848 est accueillie en Grèce, le roi Othon se voit obligé de se rapprocher de la solide monarchie russe, tandis que Palmerston réagit de façon aussi énergique que brutale: l'affaire Pacifico lui sert de prétexte pour le blocus de la Grèce (1850).

Ainsi, pour le royaume hellénique, la sixième décennie du siècle commence sous des auspices plus ou moins nouveaux. L'influence grandissante de la Russie «orthodoxe», n'est pas pour rien dans l'effervescence religieuse et nationaliste: aussi bien la réhabilitation de Byzance que la théorie de l'unité à trois étapes sont élaborées dans un climat politique propice. Le 29 janvier 1850, l'indépendance administrative de l'Église de Grèce est reconnue par le Patriarcat de Constantinople; on règle les problèmes religieux, on exalte la lutte contre les Turcs comme une Guerre Sainte. Point culminant de cette effervescence, la Guerre de Crimée marque l'apogée non seulement de l'influence russe, mais aussi de la popularité d'Othon. Quant à la France et à l'Angleterre, leur prestige auprès des Grecs ne fut jamais aussi bas que pendant cette décennie: obligés d'intervenir militairement pour

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1. Ibid., p. 392.

2. Ibid., p. 393.

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obtenir la neutralité de la Grèce après les soulèvements de l'Épire, de la Thessalie et de la Macédoine (1854), les deux alliés occidentaux n'avaient pas à espérer, évidemment, un accueil chaleureux; ni la longue occupation du Pirée, ni la propagation du choléra par leurs troupes ne leur attiraient la sympathie hellénique.

Se fier aux apparences, cependant, conduirait à mal apprécier les forces souterraines qui régissent, parfois de façon décisive, un processus. La Russie pouvait affirmer provisoirement son influence politique ou renforcer sa propre popularité et celle d'Othon auprès des couches populaires grecques, surtout paysannes; elle n'avait pas un grand rôle à jouer dans l'avenir. Car, ce n'était pas en liaison avec un pays féodal, à structures retardataires ou périmées, que les forces productives de la Grèce allaient se développer, mais plutôt à la remorque d'un capitalisme occidental en plein essor qui, ayant déterminé la naissance de la bourgeoisie hellénique, en assurait la survie et l'expansion selon les règles de son jeu. Saint-Marc Girardin avait décidément raison: «Les capitaux anglais et les capitaux français sont partout, en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne. L'Europe ne fait plus qu'une grande compagnie commerciale et industrielle. Les Grecs y sollicitent l'emploi de courtiers. Pourquoi ne pas le leur donner, s'ils le remplissent bien et à bon marché?»1. En Égypte, Mohamed-Aly avait déjà avantagé le commerce hellénique; la plupart des bateaux, sur le Danube, battaient pavillon grec; une très grande partie du commerce de la mer Noire était assurée par les Grecs de la Russie. Aussi, dans l'Empire Ottoman, l'expansion grecque était-elle facilitée par une série de facteurs: tentatives des Anglais et des Français pour réorganiser la Turquie, Tranzimat (1839), traité commercial entre la Porte et la Grèce (1855), Hatti-houmayoun (1856)2.

Contre toute apparence, la fin de la Guerre de Crimée ne fut pas défavorable à la Grèce. A peine effleuré par la crise commerciale de 1856, le commerce hellénique suivit sa marche en avant. Les circonstances s'y prêtaient; la navigation à vapeur (1856), l'augmentation du tonnage général, la construction des ports, des communications télégraphiques (1859), des services postaux (1862) etc., constituent quelques signes de progrès tangibles. On ne voit pas sans raison, au 

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1. Journal des Débats, 3 décembre 1856; cité par M. Duvray (Marinos Vrétos), «Les Grecs modernes» (Extrait de la Semaine Universelle), Bruxelles 1862, pp. 2-3.

2. Nicolas Svoronos, Histoire de la Grèce moderne, («Que sais-je?», No 57.8), Paris 1964 2, p. 59.

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