Συγγραφέας:Moullas, P.
 
Τίτλος:Les concours poétiques de l’ Université d’ Athènes 1851-1877
 
Τίτλος σειράς:Ιστορικό Αρχείο Ελληνικής Νεολαίας
 
Αριθμός σειράς:22
 
Τόπος έκδοσης:Αθήνα
 
Εκδότης:Γενική Γραμματεία Νέας Γενιάς
 
Έτος έκδοσης:1989
 
Σελίδες:488
 
Αριθμός τόμων:1 τόμος
 
Γλώσσα:Γαλλικά
 
Θέμα:Εκπαίδευση-Τριτοβάθμια
 
Τοπική κάλυψη:Ελλάδα
 
Χρονική κάλυψη:1851-1877
 
Περίληψη:Στο βιβλίο αυτό παρουσιάζεται και μελετάται αναλυτικά και σε βάθος ένας σημαντικός για τα ελληνικά γράμματα του 19ου αιώνα θεσμός, οι ποιητικοί διαγωνισμοί που διοργανώνονταν στο Πανεπιστήμιο Αθηνών, και πιο συγκεκριμένα ο Ράλλειος Διαγωνισμός (1851-1860) και ο μακροβιότερος Βουτσιναίος διαγωνισμός (1861-1877).
 
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qui avaient marqué la décennie précédente. Quelque chose de nouveau s'annonçait depuis le couronnement de Η φωνή της καρδιάς μου, quelque chose qui, en 1876, se précisait encore plus. Christopoulos revenait à la mode non pour amener à Anacréon ou pour tourner l'intérêt vers des sujets mythologiques, mais pour établir un contact avec la vie réelle et ses joies. La langue populaire gagnait de plus en plus de terrain. La "fermentation sociale" dont parlait Orphanidis n'était pas moins sensible dans le domaine littéraire. Certains poètes romantiques battus en 1873 réapparaissaient dans le concours de 1876 1, mais ce n'étaient pas eux qui pouvaient prendre l'initiative. La Nouvelle École Athénienne, celle qui allait être fondée par la génération de 1880, se projetait, quoique amorphe encore, à l'horizon. Quelques-uns de ses annonciateurs et de ses représentants se donnaient involontairement un premier rendez-vous dans le concours lyrique de 1876: D. Gr. Cambouroglou, G. Vizyinos, C. Palamas, G. Souris, C. Skokos.

Ils ne devaient plus se rencontrer dans le concours de Voutsinas. Car, après 25 ans de fonctionnement, l'institution poétique était à bout de souffle; elle succombait d'anémie incurable, sous le poids des circonstances, sous les coups de ses adversaires et les caprices du fondateur, dans l'indifférence du public et dans la lassitude des professeurs. Le contact avec une nouvelle réalité rendait sa survie impossible. L'histoire de la poésie néo-hellénique prenait d'autres directions et s'éloignait de plus en plus des couloirs universitaires.

6. 1877: L'épilogue

Dans la mesure où les concours ont été suivis d'une époque étrangère et, en grande partie, hostile à leurs objectifs, il est compréhensible qu'ils n'aient pas suscité un intérêt particulier après leur effacement: le changement de 1880 était sans doute loin de les mettre en valeur ou de favoriser un examen objectif de leur apport. Des décennies durant, l'institution de Rallis et de Voutsinas, si elle a fait l'objet de nombreux commentaires et de bilans pour la plupart négatifs, n'a pas été néanmoins considérée comme digne d'une étude approfondie. C'est en 1937 seulement qu'elle attire l'attention de la recherche2. Mais en 1946 encore,

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1. Une allusion de D. S. Zalouchos dans une lettre à C. Palamas (5 juillet 1876) nous permet de conclure que C. Xénos et N. Chatziscos étaient, eux aussi, parmi les concurrents de 1876: C. S. Constas, op. cit., p. 393.

2. G. Valétas, «H πανεπιστημιακή κριτική κι' η επίδραοή της στη νεοελληνική

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la date que l'on donnait pour sa fin restait incertaine: il a fallu une publication spéciale1 pour préciser que le concours lyrique de 1876 n'était pas le dernier, ainsi que l'on avait cru pendant très longtemps. Des témoins de première importance tels que C. Palamas et D. Gr. Cambouroglou avaient oublié, eux aussi, que l'institution poétique ne s'était pas terminée sur ce concours de 1876, auquel ils avaient participé. Et leurs trous de mémoire sont significatifs.

En réalité, nous le savons aujourd'hui, la dernière cérémonie du concours (épique) eut lieu le 6 juin 1877 2. Mais elle avait toutes les raisons de passer inaperçue. Défavorisée par les circonstances, elle n'était servie ni par le rapporteur ni par les candidats. Le jury universitaire, le même que celui de l'année précédente —E. Cokkinos (président), Th. Aphentoulis (rapporteur) et Th. Orphanidis—, avait considérablement tardé à préparer son rapport3. Les concurrents n'avaient jamais montré moins d'empressement à participer au concours: les œuvres envoyées n'étaient qu'au nombre de 5. Un autre désavantage devait contribuer à jeter ce dernier concours épique dans l'oubli: contrairement à tous les Jugements de la période de Voutsinas qui furent publiées en brochure aux frais du fondateur, celui de 1877 allait rester inédit. Sa publication tardive dans Αθήναιον, une revue strictement scientifique, n'était évidemment pas de nature à attirer l'attention.

C'est ainsi que, s'étant déroulé dans une indifférence presque totale, le concours de 1877 venait ajouter à l'histoire de l'institution poétique un terne épilogue. En vain Aphentoulis essayait-il d'attribuer l'abstention des concurrents à la situation explosive de l'époque, la guerre russo-turque qui avait éclaté le 11 avril4. Il n'ignorait sans doute pas que l'indifférence des poètes était loin de constituer un fait temporaire. Les concours universitaires avaient fait leur temps; ils n'avaient à attendre que des coups de grâce.

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ποίηση. Οι ποιητικοί διαγωνισμοί», NE 22 (1937) 1819-1844; cf. NE 23 (1938) 126-127 et 196-198.

1. P. I. Markakis, Μια άγνωστη συλλογή του Γεωργίου Βιζυηνού. Ο Βουτσιναίος ποιητικός διαγωνισμός του 1877, Athènes 1959 [Réimprimé de Φιλολογική Πρωτοχρονιά 1946, pp. 119-126].

2. Παρνασσός 1 (1877) 478. Une note qui accompagne la publication du Jugement de 1877 dans la revue Αθήναιον 7 (1878) 35 situe de façon inexacte cette cérémonie «au mois de mai», tandis que P. I. Markakis, op. cit., p. 5, se trompe lui aussi en la situant au «début mai».

3. Journal Ώρα, 29 mai 1877. C'est en raison de ce retard que la cérémonie fut reportée au 6 juin.

4. Jugement de 1877, p. 35.

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Des 5 œuvres présentées, le rapporteur ne commentait que 2, les seules "dignes de revendiquer le prix". Voici un résumé de son exposé:

1) Η Κρήτη μας: poème épico-lyrique sans valeur.

2) Αικατερίνη: poème épique aussi insignifiant que le précédent.

3) Αμβρόσιος ο Μεδιολάνων: poème épique, "produit d'une plume expérimentée"1.

Il s'agissait d'une œuvre d'Antoine Antoniadis2.

4) Αι Εσπερίδες: trois "Balladen", au sens allemand du terme. La première, Ο Ραψωδός, témoigne de l'influence de Schiller. La deuxième, Αι Ορειάδες, rappelle le "Faust" de Goethe. La troisième, Ο Πύργος της Κόρης, tire son sujet d'une légende grecque. Longuement analysées, passages à l'appui, ces trois ballades "remarquables", sont toutefois critiquées pour leur contenu obscur et énigmatique, ainsi que pour leur langue et leur versification irrégulières. L'auteur, qui écrit en langue savante, n'évite pas les archaïsmes et les mots recherchés. En somme, ses ballades auraient dû être "plus simples et plus claires"3.

Il s'agissait d'une œuvre de Georges Vizyinos4. Sous l'influence de la poésie allemande, l'auteur puisait maintenant ses inspirations romantiques et philosophiques dans des légendes séculaires:

Δονούνται, βροντούν και βομβούν κι' αντηχούν

ευάγγελοι φθόγγοι, κλαγγαί των κωδώνων.

Έν ρήμα κουφόπτεροι Φήμ' εποχούν:

ηυλόγησ' ο Πλάστης τον άτεκνον θρόνον.

Son imagination était sans doute vive et son style, laborieux, ne manquait pas d'une certaine habileté technique. Mais on ne retrouvait plus ici la langue populaire et le lyrisme de certaines poésies de 

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1. Ibid.

2. A. I. Antoniadis, Η Μάννα τον Γενιτσάρου, βραβευθείσα εις τον ποιητικόν διαγωνισμόν του φιλογενούς Ι. Γ. Βουτσινά τη 3 [sic] Ιουνίου 1877, και Αμβρόσιος ο Μεδιολάνων, ποιήματα επικά, Athènes 1878.

3. Jugement de 1877, pp. 36-49.

4. Elle est inconnue dans son ensemble. En 1882, Vizyinos présenta à la Société Littéraire Παρνασσός sa ballade Ο Πύργος της Κόρης avec Η μητέρα των επτά, poèmes qui furent publiés par Jean Cambouroglou dans son journal Νέα Εφημερίς: Ν. Vassiliadis, Εικόνες Κωνσταντινουπόλεως και Αθηνών, op. cit., p. 322. La ballade Ο Πύργος της Κόρης, reproduite dans Georges Vizyinos, Τα ποιήματα, op. cit., pp. 135-146, est favorablement analysée par C. Palamas: Pal. A., t. VIII, pp. 330-333. Ajoutons que les passages de Αι Εσπερίδες cités par Aphentoulis sont aujourd'hui accessibles grâce à leur reproduction par P. I. Markakis, op. cit., pp. 7-18.

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Βοσπορίδες αύραι. Le poète s'éloignait une nouvelle fois du réel pour retomber dans un formalisme archaïsant et abstrait; l'auteur de Κόδρος n'était pas mort en lui. Cependant, il serait erroné de voir dans Αι Εσπερίδες un simple retour en arrière: la ballade, βάλλισμα selon le terme employé par Vizyinos, entrait déjà dans l'univers de celui-ci pour marquer profondément sa création future1.

5) Η Μάννα του Γενιτσάρου: épopée (3500 vers environ) se référant à l'époque de l'occupation turque. L'auteur reste fidèle à la lettre et à l'esprit des chants populaires. "Nous considérons la langue démotique de ce poème comme une de ses plus grandes qualités...". Le jury décerne le prix et la couronne à l'auteur de l'épopée en question et attribue on accessit au poète de Εσπερίδες2.

Ainsi se terminait, le 6 juin 1877, le dernier concours de Voutsinas. Antoniadis, l'auteur de Η Μάννα του Γενιτσάρου, recevait sa sixième couronne depuis 1865 et offrait les 1000 drachmes du prix à deux comités patriotiques de l'époque3. Vizyinos, toujours absent en Allemagne, n'avait qu'à se contenter cette fois-ci d'un accessit. Élément caractéristique: le dernier jury universitaire honorait la langue démotique et couronnait un poème écrit dans le plus pur style des chants populaires:

Έχετε 'γεια, λημέρια μου! έχετε 'γεια πλατάνια,

βρυσούλαις με τα κρυά νερά και πεύκα με τα λάφια!

Le rapporteur Aphentoulis, l'auteur de Κρητικά (1867), n'avait rien perdu de son goût pour la muse populaire, "cette Iliade des malheurs, de la gloire et des sentiments grecs"4. Un an plus tôt, Orphanidis n'avait pas été du même avis, lorsqu' il avait critiqué une œuvre imitant les chants kleftiques: "Si ces imitations avaient encore une certaine valeur il y a quelques années, aujourd'hui elles sont devenues des lieux communs, de véritables copies"5. Dans ces conditions, comment les jurys universitaires, renouvelables, pouvaient-ils avoir des critères plus ou moins stables, alors que leurs rapporteurs se contredisaient en public? En 1877, l'heure des bilans était arrivée. C'était comme si, à la fin d'une

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1. Voir ses ballades dans Ατθίδες αύραι (1883), ainsi que son étude dans Εστία 1894, pp. 2-5, 26-28, 43-44, 54-55, 66-69, 89-92, 120-123,155-158, 170-172, 188-190 et 202-204 [= Georges Vizyinos, Ανά τον Ελικώνα (Βαλλίσματα), Athènes 1930].

2. Jugement de 1877, pp. 49-60.

3. Ibid., p. 61.

4. Ibid., p. 59.

5. Jugement de 1876, p. 38.

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époque, on jetait un coup d'œil en arrière pour rendre compte du chemin parcouru. A. R. Rangabé, dans son Histoire littéraire de la Grèce moderne (Paris 1877), deuxième effort de synthèse depuis le Cours de littérature grecque moderne (Genève 1827) de I. R. Néroulos, ne se distinguait sans doute ni par son souci d'objectivité ni par son goût critique1. Cependant, même lui, protagoniste des jurys universitaires, condamnait en bloc l'apport de ceux-ci: «Il nous est à peine permis de mettre en ligne de compte les rapports des comités du concours poétique qui est jugé tous les ans à l'université d'Athènes; car quelquefois ces rapports eux-mêmes trouveraient à peine grâce devant une sévère critique»2.

C'était, en effet, le moment d'une mise en question globale, d'une réflexion sur l'échec littéraire de toute une époque. Trois mois avant la cérémonie du dernier concours de Voutsinas, Roïdis était déjà passé à l'offensive: rapporteur dans le concours dramatique organisé par la Société Littéraire Παρνασσός, le 19 mars 1877, il n'avait pas hésité à rejeter , avec les 12 œuvres présentées, la production poétique contemporaine dans son ensemble. C. Paparrigopoulos (président), Th. Venizélos et Irénée Assopios avaient signé le même rapport; ils avaient jugé bon, eux aussi, en refusant le prix à tous les concurrents, de s'opposer au relativisme habituel des jurys universitaires.

Roïdis, lui, allait plus loin. Rapporteur extra-universitaire, il s'élevait d'emblée contre tous les rapporteurs universitaires qui, un quart de siècle durant, n'avaient pratiquement fait qu'exposer l'intrigue des «produits les plus insignifiants», de s'occuper de fautes de grammaire et d'inciter ainsi les concurrents à rechercher les fautes de grammaire contenues dans les Jugements. Or, pour lui, la critique avait une mission plus importante que d'enseigner «la syntaxe, l'orthographe et la logique élémentaire». «Si nos concours sont vraiment poétiques, les rapports des jurys doivent traiter, comme partout dans le monde, de doctrines esthétiques»3.

Mais l'échec de la critique universitaire n' était pas un fait isolé; il allait de pair avec une stérilité poétique qui caractérisait «non seulement les œuvres de cette année, mais toutes les œuvres présentées depuis que de telles joutes littéraires existent, et, d'une façon générale,

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1. Sur ses erreurs et sur ses jugements arbitraires, voir surtout le compte rendu d'Émile Legrand dans la Revue Critique, No 41, 13 octobre 1877, pp. 218-223, et la longue lettre de Jules Typaldos à Sp. De Biazi dans Παναθήναια 22 (1911) 236 sq.

2. A. R. Rangabé, Histoire littéraire, t. Ι, ρ 176.

3. Παρνασσός 1 (1877) 219.

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toute la génération actuelle en Grèce"1. Les causes de cette stérilité devaient être recherchées dans les conditions historiques et sociales de l'époque: préoccupations matérielles des Grecs, disparition d'un idéal exaltant, absence d'une "atmosphère poétique ambiante". Or, pour Roïdis, "la Grèce ne saurait espérer, pour l'instant, avoir une poésie, puisqu'elle a renié les mœurs des ancêtres et qu'elle ne participe pas encore à la vie intellectuelle des autres peuples"2. C'est dans ces conditions que le classicisme sonnait aussi faux que le romantisme: la poésie grecque contemporaine offrait exclusivement "de froides imitations classiques ou des parodies byroniennes infantiles"3.

Condamnation sans appel, le rapport de Roïdis avait de quoi scandaliser et indigner. La poésie grecque, passée, présente et future, était rejetée d'une manière aussi désinvolte que péremptoire. Les noms d'Orphanidis, de Mistriotis, notamment de Taine, n'avaient pas été prononcés une seule fois: c'était comme si Roïdis s'interrogeait le premier sur le sort de la poésie néo-hellénique et comme s' il ne devait à personne sa réponse fondée sur l'"atmosphère poétique ambiante". Compilateur génial, il savait toujours dissimuler son érudition d'emprunt sous un style spirituel et original. Mais il savait aussi soulever de vrais problèmes, au moment propice, en se servant des moyens les plus efficaces. 

Son défi, lancé à la veille de la guerre russo-turque, était bientôt relevé par Ange Vlachos, nouveau critique depuis 1874. C'est ainsi que, des mois durant, un duel littéraire allait s'insérer dans le cadre d'une effervescence généralisée. "Il y a quatre ans, écrit Juliette Lamber, tandis que les armées russes marchaient sur les Balkans, et que la Grèce brûlait du patriotique désir de se jeter dans la mêlée; que les jeunes hommes se préparaient à la guerre et que les femmes grecques faisaient de la charpie; la société d'Athènes, enfiévrée par l'attente d'événements graves, d'où le sort futur de la patrie hellénique pouvait dépendre, trouvait un délassement à suivre les péripéties d'un tournoi littéraire dont les combattants et les: juges remplissaient les salles de la société littéraire 'le Parnasse'"4. 

C'était dans ces salles que, répondant à Roïdis le 22 avril 1877, Vlachos prenait la défense de la poésie athénienne et opposait à l'"atmosphère poétique ambiante" l'"inspiration", le talent du poète, la primauté

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1. Ibid. 

2. Ibid., p. 224.

3. Ibid., p. 225.

4. Juliette Lamber, Poètes grecs contemporains, Paris 1881, pp. 155-156.

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de facteurs innés et soustraits à tout conditionnement historique et social. En jetant l'anathème sur la poésie néo-hellénique, le rapporteur de Παρνασσός n'avait-il pas péché par bizarrerie et par esprit de nouveauté? «Jamais peut-être, depuis les philosophes et les critiques anciens jusqu'à ceux d'aujourd'hui, n'a été formulée une théorie plus révolutionnaire contre les lois invariables de l'esthétique, un tel paradoxe qui fait d'une certaine atmosphère poétique la mère nécessaire et indispensable du poète, paradoxe selon lequel le génie ou le talent poétiques ne sont pas inhérents à l'âme du poète en tant que parties de l'esprit divin et éternel, mais résultats d'une influence extérieure et étrangère... Au contraire, tous les esthéticiens, tous ceux qui ont sérieusement réfléchi sur l'art et sur le beau acceptent à l'unanimité que la première et principale qualité du poète est l'inspiration...»1. 

Ces nombreux esthéticiens qui croyaient avec Horace que le poète «nascitur non fit» étaient cités: Platon, Aristote, Boileau, Fichte, Hegel, Carrière, Fischer, Charles Levêque2. Quant à la poésie nationale, elle était non seulement conservée dans les campagnes; mais elle avait plusieurs représentants «aux cœurs purement grecs et non encore souillés par les incantations de la civilisation moderne»: les frères Soutsos, A. R. Rangabé, A. Paraschos, Valaoritis, Tertsétis, notamment Zalocostas3. Ce dernier donnait toute la mesure de la poésie rejetée par Roïdis. Élégiaque et épique à la fois, il avait su rester fidèle aux traditions helléniques et combiner la langue populaire avec la langue savante «comme peu de poètes de la Grèce nouvelle»4.

Traditionaliste et défenseur des valeurs nationales, Vlachos n'en restait pas moins l'homme formé dans les universités allemandes: à la vingtaine de noms d'auteurs cités par Roïdis il en opposait une trentaine, et non toujours avec une raison évidente. Dès lors, la guerre des citations devenait inéluctable. Roïdis en était conscient, lorsque, six mois plus tard, après la réouverture des salles de Παρνασσός, il décidait de continuer le débat par deux conférences sur la critique et sur la poésie grecques contemporaines (22 et 29 octobre 1877). Dans la mesure où ni son adversaire ni ses auditeurs n'acceptaient que l'esthétique «devient accessible et facile lorsqu'elle descend des hauteurs métaphysiques

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1. A. Vlachos, «Περί νεωτέρας ελληνικής ποιήσεως και ιδίως περί Γεωργίου Ζαλοκώστα», Παρνασσός 1 (1877) 323. 

2. Ibid., pp. 324-326.

3. Ibid., p. 330.

4. Ibid., p. 341.

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pour atterrir sur l'examen de problèmes réels», il était forcé de faire des concessions: «Le Grec d'aujourd'hui a une telle méfiance à l'égard de ses connaissances et de son propre jugement qu'il préfère, même à propos d'une question vérifiable par l'expérience commune, la discussion théologique à la discussion logique, demandant des noms qui font autorité au lieu de choses... Obligés de nous soumettre nous aussi à cette mode, nous devons examiner non pas si la théorie en question est vraie ou erronée, mais seulement si elle dispose du vote favorable des critiques»1.

C'est pourquoi le débat prenait soudain l'aspect d'une polémique par personnes et citations interposées. Roïdis ne manquait pas, pour défendre sa théorie de l'atmosphère ambiante, de recourir à des auteurs de tous les temps et de tous les pays (Platon, Aristote, Hegel, Schopenhauer, Richter, Schlegel, Spencer, O'Connell, Littré, Taine, Pictet, Sainte-Beuve, Levêque, entre autres) et de lancer contre son adversaire une liste de plus de 90 noms grecs et étrangers. Accusé par Vlachos de faire de l'esprit, il opposait l'exemple d'écrivains tels que Taine, Büchner, Feuerbach, Hartmann, Renan, David Strauss, Heine, Richter, About2. Son maître C. Assopios, «le Philopœmen de notre critique», était honoré pour avoir proclamé, il y avait 20 ans, «que notre situation transitoire n'est pas favorable à l'apparition de poètes»3. Th. Aphentoulis était ironiquement cité à deux reprises comme exemple de nullité critique4. Ange Vlachos, l'homme qui «autrefois a jugé bon de présenter au concours de Voutsinas un drame allemand comme une œuvre à lui, pour avoir le plaisir, le lendemain, de se moquer de l'ignorance des professeurs trompés»5, n'était pas épargné; il recevait des coups qui étaient loin de contribuer à l'apaisement de la querelle.

Mais c'était surtout dans sa deuxième conférence, celle qui portait sur la poésie grecque contemporaine, que Roïdis montrait ses qualités critiques. Le classicisme et le romantisme devenant impossibles en Grèce, la création poétique, «luxe européen, mode, moyen d'existence et de parade», était considérée, une fois de plus, comme étrangère aux «besoins

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1. E. D. Roïdis, Περί συγχρόνου εν Ελλάδι κριτικής, Athènes 1877, pp. 12-13. Sur la «discussion théologique», voir aussi p. 42.

2. Ibid., p. 5.

3. Ibid., p. 7; cf. p. 56. En réalité, critiquant P. Soutsos, C. Assopios n'avait jamais rejeté en bloc la poésie de son temps.

4. Ibid., pp. 18 et 57.

5. Ibid., p. 58.

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de l'esprit et du cœur"1. Les chants populaires, anti-romantiques et anti-chrétiens, étaient interprétés comme des manifestations païennes; leurs images rappelaient "à chaque vers l'épopée homérique"2. Les poèmes présentés aux concours étaient qualifiés de "voix étrangères" (ξενοφωνήματα)3.

Obligé d'établir dans la poésie néo-hellénique une nouvelle hiérarchie face à celle de son adversaire, Roïdis donnait sans hésiter la première place aux poètes vulgaristes Solomos, Christopoulos et Vilaras. Alexandre Soutsos et Georges Zalocostas étaient placés à un rang inférieur; l'auteur de Το Μεσο?ιόγγιον avait souillé ses lauriers populaires "en envoyant aux concours poétiques des assemblages de mots sonores dépourvus souvent du moindre sens"4. Parmi les poètes vivants, seuls A. Valaoritis et A. Paraschos méritaient un honneur particulier. Le premier avait écrit dans Η Κυρά Φροσύνη (1859) "peut-être les meilleurs vers byroniens" en Grèce, bien que, à une époque privée d'idéal vivant il ait été obligé "de déterrer l'idéal kleftique, d'embaumer le cadavre dans des aromates romantiques et de l'orner de pierres précieuses variées"5. Le second, doué d'une force "spontanée, involontaire, inconsciente et irrésistible", l'inspiration, n'avait pourtant pas toujours fait preuve de volonté créatrice et de maîtrise dans l'exécution de ses œuvres6.

Chants populaires, Solomos, Christopoulos, Vilaras, Valaoritis, Paraschos: les valeurs poétiques de Roïdis étaient principalement axées sur l'usage de la langue démotique. Or la critique universitaire rationaliste (Assopios, Coumanoudis, Castorchis, Mistriotis) ne risquait pas de disparaître avec les concours; elle trouvait un continuateur extra-universitaire apte à combattre les partisans de Rangabé. C. Assopios recevait, une nouvelle fois, un hommage respectueux et son Τα Σούτσεια était qualifié de "chant du cygne de notre critique"7: n'était-ce pas pour Roïdis

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1. E. D. Roïdis, Περί συγχρόνου ελληνικής ποιήσεως, Athènes 1877, p. 14.

2. Ibid., p. 7; cf. p. 42. Sur le rapprochement établi par Coumanoudis entre les chants populaires et les poèmes homériques, voir ici p. 116. Ajoutons qu'un tel rapprochement est sensible aussi dans la façon dont l'Iliade fut traduite plus tard (1892) par A. Pallis.

3. Ibid., p. 6. Rappelons que, pour Coumanoudis, en 1857, le romantisme était une école "étrangère, non hellénique": voir ici p. 116.

4. Ibid., p. 29. Vlachos avait notamment loué les poèmes savants de Zalocostas couronnés dans le concours de Rallis.

5. Ibid., pp. 32 et 35. Cf. l'article de Roïdis sur Valaoritis dans Εστία 8 (1879) 545-551.

6. Ibid., p. 37.

7. Ibid., p. 23.

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une façon d'indiquer que, depuis 1853, la pensée athénienne, orientée vers "le retour aux formes anciennes" et préoccupée par les poèmes insignifiants des concours, n'avait connu que la régression?

Par ailleurs, il était significatif que les seuls poètes contemporains honorés, Valaoritis et Paraschos, ne devaient aucunement leur gloire à l'institution poétique. Les lauréats des concours, eux, recevaient des flèches empoisonnées: "nous permettez-vous de vous demander, Messieurs, si vous gardez dans votre mémoire de nombreux vers des honorables Messieurs Antoniadis, Skokos, Vassiliadis, Stavridis, Vizyinos et des autres poètes habituellement couronnés?"1. Antoniadis, en particulier, "bénéficiaire chaque année du prix de la fécondité", servait de cible préférée aux railleries de Roïdis2. Sans être nommé, Vlachos, poète des concours, était lui aussi vilipendé: il avait ignoré dans ses vers que "la poésie a comme principale et indispensable caractéristique d'être à tout prix différente de la prose"3.

Dans ces conditions, on le voit bien, la querelle des deux critiques athéniens prenait un ton de plus en plus personnel et agressif. Or, répondant, à Roïdis dans une nouvelle conférence à Παρνασσός (décembre 1877), Vlachos avait moins à défendre ses positions qu'à montrer la mauvaise foi de son adversaire: c'était, en effet, ce "nouveau critique" qui devenait maintenant l'objet du débat4. Dans la mesure où Roïdis avait pris trop de libertés avec les autours qu'il avait cités, Vlachos croyait sans doute avoir la tâche facile: il lui suffisait de montrer que son adversaire connaissait mal l'allemand ou qu'il avait déformé et tronqué de nombreux passages. L'autorité des textes était ainsi rétablie et donnait raison à lui, Vlachos. D'autres part, les motivations psychologiques du "nouveau critique" étaient soulignées de bonne grâce: si Roïdis avait attaqué la poésie grecque contemporaine, c'était par "amertume" et par "soif de vengeance" contre une société dans laquelle il trouvait difficilement des lecteurs5. De toute façon, par ses jugements arbitraires, il montrait qu'il n'était pas "un critique mais un dénigreur de poèmes"6.

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1. Ibid., p. 16.

2. Ibid., pp. 3 et 23.

3. Ibid., p. 24. Le même argument, placé sous l'autorité d'Aristote, d'Horace, de Diderot, de Monti et de Richter, avait déjà été utilisé par C. Assopios contre P. Soutsos: Τα Σούτσεια, op. cit., pp. 173-175. Roïdis citait ici Horace, Hegel, Burke, Edgar Poe et Baudelaire.

4. A. Vlachos, Ο νέος κριτικός, Athènes 1877.

5. Ibid., p. 6.

6. Ibid., p. 46. 

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Dès lors, la querelle des deux intellectuels ne devait connaître aucun rebondissement spectaculaire. Elle aboutissait à une conformité, sinon de vues, tout au moins de méthodes: comme Vlachos tâchait de paraître soucieux de vérité et de rigueur (il citait en effet de nombreux textes dans l'original allemand et français, tout en donnant une traduction grecque minutieuse), Roïdis faisait de même dans sa réponse finale1. Les deux adversaires se servaient finalement de mêmes armes. La parole était, en définitive, laissée aux auteurs étrangers.

C'est ainsi que se terminait une polémique retentissante qui avait duré plus de neuf mois. Affaire personnelle, elle n'en restait pas moins un procès public (procès de la poésie et de la critique néo-helléniques à la fois) qui suscitait l'intérêt général et poussait à des prises de position diverses. Dans la presse, les commentaires abondaient. En pleine crise politique, le public athénien trouvait une diversion: "Cette querelle, commencée avec ardeur, a eu un tel retentissement que dans les salles et dans les réunions publiques on n'entendait que les noms des héros de cette nouvelle guerre de Troie et on ne voyait que des gens qui discutaient pour savoir si un poète peut naître et exister dans une certaine atmosphère poétique ou si le talent est inhérent à son âme..."2.

En juin 1877, D. Vikélas, conciliateur, s'adressant aux deux adversaires ne manquait pas, à son tour, de citer un auteur étranger:

Την φλόγα τώρα σβύσετε που τόσον σας ανάπτει.

Δεν ωφελεί την ποίησιν ο θρήνος σας· την βλάπτει.

Αντί να κλαίτε, λέγετε κι' ο ένας σας κι' ο άλλος

Τα λόγια πούπεν ο Brizeux ο ποιητής ο Γάλλος:

"Το άνθος της ποιήσεως όπου κι' αν πας ανθίζει,

πλην το πατεί κανείς συχνά και δεν τ' αναγνωρίζει"3.

Mais c'était Roïdis qui suscitait l'hostilité générale, notamment celle des poètes qu'il avait vilipendés. Georges Vizyinos donnait libre cours à son indignation dans un sonnet:

Τω όντι τ' απεφάνθησαν κριταί, που δίχως κρίσεως

ιδρύθησαν επί εδρών κ' επί κλεινών βημάτων:

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1. Ε. D. Roïdis, Τα κείμενα, Athènes 1877.

2. D. Potamianos, "Μελέτη επί του περί προσόντων των ποιητών νόμου του κυρίου Ε. Ροΐδου", Βύρων 3 (1878) 21.

3. Εστία 3 (1877) 414: cf. D. Vikélas, Στίχοι. Έκδοσις νέα, Athènes 1885, p. 71.

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πως, όπως σβύν' εις το κενόν αέριον διάττον,

ούτως εσβέσθη παρ' ημίν και τ' άστρον της ποιήσεως!1

Même A. Paraschos, un des poètes préférés de Roïdis, avait été choqué par la sévérité de celui-ci:

Κατεπελέκησε πτωχήν βατράχων δωδεκάδα

και είπε' "πλέον ποίησις δεν είν' εις την Ελλάδα"2

Seul Valaoritis donnait raison au "nouveau critique" en privé (lettre du 3 novembre 1877): "Vlachos a tenu des propos outrageants, et tu as bien fait de le fustiger avec ta violence habituelle en telles circonstances"3.

En définitive, ces réactions étaient normales. Roïdis n'avait sans doute pas à compter sur la compréhension ou sur l'indulgence d'une société dont il attaquait si brutalement les stéréotypes. Pour l'instant, le camp de ses adversaires paraissait solide. Vlachos, défenseur des valeurs établies, recevait des appuis de tous côtés; un front commun se constituait imperceptiblement contre l'agresseur de la poésie athénienne.

Les réponses à Roïdis étaient en effet nombreuses. Elles s'exprimaient sur tous les tons et par tous les moyens. La conférence, forme d'expression liée à l'action des Sociétés Littéraires, devenait une pratique courante. C'est dans un tel contact immédiat avec le public de la capitale que, en novembre 1877, D. Potamianos, ancien président de la Société Βύρων, employait toute sa rhétorique pour exalter la poésie athénienne et pour critiquer Vilaras et Valaoritis4, alors que, au même moment, le poète Ph. Iconomidis s'écriait devant ses auditeurs céphaloniens à l'adresse de Roïdis: "Nous n'avons pas peur de tes menaces ni des parades de ta Critique et de ton Esthétique!5.

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1. G. M. Vizyinos, Ατθίδες αύραι, Londres 1883, p. 222. Nous pensons que c'est Roïdis aussi qui est pris pour cible dans la satire Ο κριτής του διαγωνισμού: Ibid., pp. 198-202.

2. A. Paraschos, Ποιήματα, op. cit., 1.1, p. 108. C. Palamas reproche à Paraschos d'avoir montré la même bassesse que les ennemis de Roïdis en se moquant lui aussi d'un homme sourd: Pal. A., t. IV, pp. 425-426.

3. Παναθήναια 5 (1905-1906) 66 [=A. Valaoritis, Βίος και Έργα, t. I, Athènes 1907, p. 218]. Signalons qu'un autre Heptanésien, Sp. De Biazi, devait exprimer bientôt sa préférence pour Roïdis: Άπαντα Διονυσίου Σολωμού, ήτοι, τα μέχρι σήμερον εκδοθέντα, μετά προσθήκης πλείστων ανεκδότων, προλεγομένων και σημειώσεων, εκδιδόμενα υπό Σεργίου Χ. Ραφτάνη, Zante 1880, p. κθ'.

4. D. Potamianos, op. cit., pp. 21-30 et 102-112.

5. Ph. A. Iconomidis "Περί νέας ελληνικής ποιήσεως απάντησις ανασκευαστική εις την περί αυτής πραγματείαν του κ. Εμ. Ροΐδου", Βύρων 3 (1878) 288.

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A. R. Rangabé, lui, en séjour à Berlin on tant qu'ambassadeur de Grèce, préférait intervenir dans le débat par le moyen d'une lettre à un ami (15/27 novembre 1877). Ses conclusions ne pouvaient surprendre: "Je crois donc que M. Vlachos a absolument, ou presque absolument, raison"1. Et encore: "Je rejette les assertions désespérantes de M. Roïdis"2. Comme les deux critiques athéniens s'étaient livrés à une guerre de citations, Rangabé ne manquait pas d'étaler son érudition en citant lui aussi de nombreux auteurs européens. Mais la pauvreté de ses arguments était à peine cachée sous la politesse diplomatique de son ton. A coup sûr, Roïdis avait raison d'écrire à Valaorilis au sujet de cette lettre: "Elle est au moins décente et fait montre de bonne foi, mais, comme elle rabâche des choses déjà ressassées, je trouve superflu d'y répondre"3.

Une autre intervention, celle de Jean Papadiamantopoulos, n'était pas moins caractéristique du soutien dont bénéficiait Vlachos4. Depuis quelques années, les manifestations littéraires du jeune poète avaient témoigné d'un esprit de continuité plutôt que de rupture. Poète romantique et traducteur, rédacteur en chef de la revue Παρθενών (1873), éditeur de l'anthologie Νέος Παρνασσός (1873) et des œuvres d'Alexandre Soutsos (1874), Jean Papadiamantopoulos s'était avéré respectueux de la tradition athénienne, ainsi que devait le montrer, par ailleurs, son unique recueil de poèmes grecs, Τρυγόνες και έχιδναι (1878). Si, en avril 1878, il intervenait dans le débat de Roïdis et de Vlachos, c'était pour défendre lui aussi cette tradition contestée. La lutte contre l'ennemi commun, Roïdis, mobilisait toutes les générations.

Suivant la tactique adoptée par Vlachos, J. Papadiamantopoulos tâchait de montrer, avant tout, "jusqu'à quel point l'impitoyable 

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1. A. R. Rangabé, "Περί των κατά της ελληνικής ποιήσεως υπό Ροΐδου γραφέντων", Παρνασσός Ι (1877) 882.

2. Ibid., p. 887.

3. A. Valaoritis, Βίος και Έργα, op. cit., pp. 235-236.

4. Sur cette intervention, sur laquelle la bibliographie est abondante, voir notamment: Pal. A., t. IV, pp. 426-427; Ch. Anninos, Τα πρώτα έτη του Ζαν Μωρεάς, op. cit., pp. 249-250 et 283-284; Aristos Cambanis, Ιστορία της νέας ελληνικής κριτικής, 2ème éd., Athènes 1935, pp. 89-92; Cléon Paraschos, "Το ελληνικό έργο του Jean Moréas", dans Μορφές και Ιδέες, Athènes 1938, pp. 30-40. Nous signalons que l'essai de C. Th. Dimaras, Δημοτικισμός και κριτική [réimprimé de la revue NE 26 (1939) 1498-1511], Athènes 1939, présente toujours un intérêt qui dépasse largement le cadre du débat de 1877. Enfin, sur la querelle entre Roïdis et Vlachos et plus particulièrement sur l'intervention de Papadiamantopoulos, on trouve un exposé exhaustif dans Robert A. Jouanny, op. cit., pp. 111-116 et 378-423.

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critique déforme les textes»1. Mais son bagage culturel français paraissait plus solide et moderne que celui de l'auteur de Ο νέος κριτικός. Or le rapprochement de l'«atmosphère poétique ambiante» de Roïdis avec la doctrine de Taine était ici, pour la première fois, explicite et illustré par des références précises aux écrits du philosophe français2. D'autre part, Papadiamantopoulos était pleinement conscient de ce que Roïdis avait appelé «discussion théologique»: «Le débat axé sur des passages tronqués de divers auteurs et sur des questions non concrètes, mais complètement abstraites, a été inventé par ceux qui, à court d'arguments, sont obligés de chercher refuge dans une forteresse imprenable de citations obscures»3. Mais lui aussi ne faisait que se réfugier dans la même forteresse, quoique «avec un grand déplaisir et par une nécessité inéluctable»: c'était le seul moyen dont il disposait pour réfuter les-«paradoxes dogmatiques» de Roïdis.

Quant à la poésie néo-hellénique, elle avait, pour Papadiamantopoulos, de nombreux représentants supérieurs au «rustre oriental Vilaras»: A. Soutsos, Solomos, G. Zalocostas, Tertsétis, Carassoutsas, Valaoritis, Lascaratos, A. Paraschos, D. Paparrigopoulos4. Les poètes heptanésiens n'étaient pas exclus de cette liste, comme ils n'avaient pas été exclus en 1873 de l'anthologie Νέος Παρνασσός. Seulement, cette fois-ci, le nom de A. R. Rangabé était complètement passé sous silence.

Quelque chose de nouveau s'annonçait dans la hiérarchie des valeurs athéniennes. Violemment attaqué, Roïdis n'en réussissait pas moins à accélérer une certaine prise de conscience. Plus ses coups rencontraient des réactions, plus ils s'avéraient efficaces. Le présent amenait à une mise en question globale du passé. C'était l'heure des bilans, autrement dit la fin d'une époque.

Si, à la lumière de ces faits, nous voulons remonter aux motivations de la querelle déclenchée entre les deux critiques athéniens, nous nous trouverons sans doute en présence d'une série d'antagonismes significatifs. Tout d'abord, il est certain que Roïdis et Vlachos, aux tempéraments

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1. Jean Papadiamantopoulos, Ολίγαι σελίδες επ' ευκαιρία της μεταξύ των κ.κ. Ε. Δ. Ροΐδου και Αγγέλου Βλάχου αναφυείσης φιλολογικής έριδος υπό —Athènes 1878, pp. 15-16.

2. Ibid., pp. 22, 26-27, 45. Trompé par la lettre initiale H, Papadiamantopoulos donne constamment à Taine le prénom de Henri au lieu de Hippolyte.

3. Ibid., pp. 31-32. 

4. Ibid., p. 46; cf. pp. 6 et 50, où un hommage particulier est rendu aux poètes A. Soutsos, G. Zalocostas et D. Paparrigopoulos.

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dissemblables, avaient peu d'affinités psychologiques et intellectuelles, ainsi que le montre, par exemple, leur conception différente du comique1. Rationaliste et matérialiste, empiriste et positiviste, porté en particulier sur la culture française, le premier semblait étranger à un idéalisme néo-platonicien tel que le concevait le second, nourri notamment des lectures allemandes. Ce qui pour Roïdis était à mettre en doute, restait pour Vlachos un objet de respect; sceptique, l'un recourait aux paradoxes avec la même facilité que l'autre, dogmatique, s'accrochait aux certitudes traditionnelles. Il n'y avait donc rien de commun entre un négativisme contestataire et un conservatisme respectueux des valeurs établies.

Ensuite, ces antagonismes personnels entraient dans le cadre d'une lutte idéologique plus générale et durable. Au fond, Roïdis continuait la même tradition des Lumières qui, enrichie depuis Coray par l'apport de l'école ionienne, avait abouti à la démarche critique d'Assopios (Τα Σούτσεια, 1853) et survécu à l'Université athénienne dans les efforts de professeurs tels que Coumanoudis, Castorchis et Mistriotis. Par contre, Vlachos, allergique à la littérature ionienne et à la langue populaire, était proche de la famille intellectuelle phanariote telle que l'avait représentée notamment A. R. Rangabé. Il devenait ainsi le défenseur de l'école athénienne. Ce n'était donc pas un hasard s'il trouvait tant d'alliés dans sa lutte contre Roïdis. On se battait une fois de plus pro domo en se solidarisant avec les victimes du même ennemi.

Il est vrai que les deux adversaires ne brillaient pas par leur originalité. Certes, Roïdis formulait la doctrine de Taine d'une façon plus cohérente et systématique que ne l'avaient fait, avant lui, des rapporteurs tels que Orphanidis et Mistriotis; d'autre part, il fondait sa problématique plus que quiconque sur la faillite simultanée du classicisme et du romantisme. Mais sa méthode critique, empruntée à C. Assopios, se différenciait peu, en dernière analyse, de celle de Vlachos: il y avait là le même étalage d'érudition qui décelait, selon l'expression de Palamas, «une certaine pauvreté d'opinion libre et une hypertrophie due

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1. Voir, à cet égard, l'article consacré par Roïdis à Κωμωδίαι de Vlachos: Αιών,16, 23 et 30 août 1871 [ = Κριτικαί Μελέται, Athènes 1912, pp. 16-23]. On y trouve suffisamment d'objections caractéristiques de l'écart existant entre le romancier satirique (Η πάπισσα Ιωάννα, 1866) et l'auteur de comédies (Η κόρη του παντοπώλου, 1866). Signalons que les deux hommes, appartenant à la même génération, se sont orientés presque simultanément vers la littérature comique et vers la critique.

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aux textes étrangers"1. Ce n'était donc pas par la nouveauté de ses idées que Roïdis suscitait tant de réactions, mais par l'acuité de son ton, par la force de son style et, d'une façon plus générale, par l'efficacité avec laquelle sa notion d'"atmosphère poétique ambiante" était appliquée à une réalité concrète.

A cet égard, malgré les extrapolations arbitraires auxquelles se livraient les deux adversaires, l'enjeu de la querelle était moins futile qu'on ne pourrait le croire à première vue. Car Roïdis et Vlachos avaient beau donner au débat, la plupart du temps, un caractère purement théorique, comme s'ils se souciaient de résoudre définitivement des problèmes éternels et intemporels. En réalité, leur différend était bien précis: il résultait d'une situation historique déterminée et portait, avant tout, sur "une mise en question de la vie intellectuelle néo-hellénique elle-même"2. Or ni les spéculations pures des deux critiques ni les textes étrangers abondamment cités ne pouvaient effacer le véritable objet de la querelle: le sort de la poésie et de la critique athéniennes. C'est en ce sens que Roïdis et Vlachos paraissaient solidement enracinés dans la réalité littéraire grecque de 1877. Représentants de deux courants opposés, ils exprimaient par leur conflit aussi bien une crise aiguë qu'un point de rupture. Ce qui alimentait leurs réflexions était loin de constituer un problème abstrait sur les rapports du poète avec la société en général; c'était principalement une pratique littéraire bien définie et qui, arrivée à son terme, donnait naissance à des appréciations différentes et contradictoires.

Dans ces conditions, il est bien évident que, au moment où le déclin des concours poétiques coïncidait avec celui du romantisme et du classicisme athéniens, Roïdis disposait des atouts qui manquaient à son adversaire. Peu importe si, en plagiant Taine, il formulait une théorie qui avait "beaucoup de défauts"3. Clairvoyant, il repérait une impasse

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1. Pal. A., t. VI, p. 161. Palamas devait commenter à plusieurs reprises la querelle des deux hommes, tantôt pour exalter Roïdis (t. II, p. 530, t. IV, pp. 424-425), tantôt pour fustiger le "type de critique de vieille école" Vlachos (t. II, p. 233). Héritier en quelque sorte de l'effort entrepris par le rapporteur de Παρνασσός, il n'allait pas manquer, lui aussi, d'appuyer souvent ses réflexions critiques sur l'autorité de noms étrangers. Jean Psichari l'a remarqué: "La méthode de Palamas résulte de l'époque où le Grec, pour convaincre un autre Grec, avait besoin de recourir à l'avis d'un célèbre Européen": Κωστής Παλαμάς, Alexandrie 1927, p. 12; cf. C. Th. Dimaras, Δημοτικισμός και κριτική, op. cit., p. 31.

2. C. Th. Dimaras, Ποιηταί του ΙΘ΄ αιώνος, op. cit., p. λστ'.

3. Gr. Xénopoulos, "Εμμανουήλ Ροΐδης", Ποικίλη Στοά 1892, p. 42. De toute

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réelle. Courageux, il refusait de cautionner une critique qui, depuis Τα Σούτσεια de C. Assopios, lui semblait insignifiante. En 1877, les choses devenaient claires. La langue populaire n'était plus la langue méprisée de l'époque de Rallis. «Elle a battu le purisme (λογιωτατισμόν) et a été acceptée presque par tous comme langue de la poésie grecque moderne...», écrivait Valaoritis dans une lettre (5 septembre 1877) à Jules Typaldos1. D'autre part, les Heptanésiens s'imposaient de plus en plus dans la vie intellectuele de la capitale. C'était donc le moment où le déclin des concours, lié à l'impasse de la poésie et de la critique athéniennes, allait de pair avec une certaine réhabilitation de la poésie ionienne et de la langue populaire. Mais Roïdis était trop éclectique pour opposer inconditionnellement l'Heptanèse à Athènes ou pour rejeter toutes les responsabilités sur l'usage de la langue savante. Une de ses lettres à Valaoritis (5 novembre 1877) en témoigne: «je partage pleinement votre avis quant à l'influence néfaste du purisme sur la poésie et sur la Grèce en général. Je crois cependant que non moins pernicieuse a été la déraison des juges temporaires en ce qui concerne les questions réelles. En tout cas, le purisme est déjà mourant, mais la déraison reste et triomphe, et l'ennui est qu'elle a appris à parler, et même à versifier, non seulement en langue pédante, comme auparavant, mais aussi en langue populaire»2.

Ce n'était donc pas au nom du «démoticisme» ou de l'école ionienne que Roïdis menait principalement son combat contre la poésie et la critique athéniennes, mais au nom de la raison, bafouée pendant très longtemps par le romantisme et le classicisme dominants dans le cadre des concours3. Au fond, il fondait son système de valeurs sur une 

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façon, le dépistage de ces «défauts» ne permet aucunement de conclure que «l'avenir a plutôt donné raison à Vlachos», comme le prétend Phanis Michalopoulos, «Ο Άγγελος Βλάχος και η νεοελληνική κριτική», NE, Noël 1949, p. 179.

1. Dinos Conomos, «Ανέκδοτο γράμμα του Βαλαωρίτη», Ελληνική Δημιουργία 4 (1949) 119. Valaoritis minimisait sans doute la recrudescence de l'archaïsme, représenté en ce moment-là notamment par le professeur C. Contos (1835-1909). En 1875, la professeur A. Anagnostakis n'avait pas hésité à présenter le «retour de la langue parlée à sa beauté antique» comme une «œuvre qui progresse impétueusement» et à faire l'éloge des poésies de Philippe Ioannou (Φιλολογικά πάρεργα, 2e édition, Athènes 187i) composées en grec ancien: Λόγος Ολυμπιακός, op. cit., pp. 19 et 32-33. Rappelons aussi que la publication de Ιουλιανός ο Παραβάτης de Cléon Rangabé date de 1877.

2. A. Valaoritis, Βίος και Έργα, op. cit., p. 229.

3. Plus tard, Roïdis aurait l'occasion de dresser un bilan définitif du passé dans

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négation totale des acquis de l'institution poétique. Tout ce qu'il considérait comme positif avait été méprisé ou ignoré par la critique universitaire: la poésie «vulgaire», l'œuvre de A. Paraschos et de A. Valaoritis. Tout ce qu'il considérait comme négatif avait profondément marqué les concours: les poésies «savantes» de Zalocostas, les «froides imitations classiques», les «parodies byroniennes». D'où la réaction presque unanime à ses attaques. Ange Vlachos, poète des concours et critique littéraire plein d'admiration pour l'école athénienne, avait lieu de se sentir, lui aussi, visé par le rapporteur de Παρνασσός. La querelle des deux hommes exprimait donc aussi bien une animosité personnelle qu'un conflit collectif entre deux mentalités bien opposées.

Procès des concours, cette querelle n'en continuait pas moins une problématique développée au sein de l'institution poétique: comme nous l'avons vu, les thèmes du lien existant entre la poésie et la société, du rôle des facteurs innés chez le poète, de l'idéal déchu, de la faillite de la poésie grecque contemporaine etc., y avaient été à plusieurs reprises abordés, notamment depuis 1870. Rapporteur de Παρνασσός, Roïdis tenait sans doute à se différencier de tous les rapporteurs universitaires. Il ne faisait cependant que poursuivre, en grande partie, le discours du Jugement de 1876. Extra-universitaire, il était lui aussi, intellectuellement, ainsi que son adversaire Vlachos, dans le sillage de l'esprit universitaire. C. Assopios avait été pour beaucoup dans la formation de sa méthode critique. Les textes d'Orphanidis (1870, 1876) et de Mistriotis (1871, 1873), auxquels il n'avouait pas sa dette, lui avaient ouvert largement la voie. Car c'étaient ces textes, en définitive, qui avaient annoncé l'introduction officielle de la doctrine de Taine en Grèce, qui avaient signalé l'agonie du romantisme et du classicisme athéniens, et qui avaient préparé, en fin de compte, les conditions d'une suppression définitive de l'institution poétique.

Désormais, les concours universitaires pouvaient disparaître. Ils avaient rempli leur mission. La Grèce des années 1870, préoccupée par le développement de ses forces matérielles, entrait dans la période où les conflits se transposaient de plus en plus au niveau du réel et où l'institution poétique correspondait de moins en moins à la nouvelle structure sociale. Un événement qui, pendant un quart de siècle, avait joué un rôle capital dans la vie intellectuelle néo-hellénique passait dorénavant

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son compte rendu consacré à Ποιήσεις de D. Cokkos: journal Ακρόπολις, 28 mars 1890 [=Έργα V, Athènes 1913, pp. 75-82].

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au second plan: financés par d'autres mécènes (Th. Philadelpheus, G. Lassanis, Th. Retsinas, G. Mistriotis, etc.), les concours de l'avenir, éphémères ou marginaux pour la plupart, ne devaient plus jamais retrouver l'éclat de la période 1851-1877.

Autour de 1880, la poésie et la critique néo-helléniques s'engageaient dans des voies nouvelles. C'était le moment d'un grand tournant. Orientée vers d'autres objectifs, la jeune génération, celle de C. Palamas, donnait l'impression d'avoir rompu sans peine avec l'époque qui avait marqué ses débuts littéraires. L'institution de Rallis et de Voutsinas faisait désormais l'objet des bilans pour la plupart négatifs et l'anathème était facilement jeté sur elle. «Qui peut prétendre sérieusement... que les jugements des universitaires ont réussi à démailloter l'esprit critique en Grèce?», demandait Jacques Polylas en 1892 1. Ainsi, souvent méprisés, les concours semblaient appartenir à une époque révolue et sans retour. Mais ils n'étaient pas morts pour autant. Commencés pour des raisons concrètes et terminés pour des raisons tout aussi concrètes, ils ne pouvaient disparaître définitivement, après 25 ans d'existence, sans transmettre aux générations futures une partie substantielle de leurs acquis et de leurs échecs. Car leur héritage était, en définitive, confié, à leurs adversaires, selon cette dialectique qui fait de l'histoire des phénomènes culturels une continuité sans ruptures: dans ce cas aussi l'ancien engendrait le nouveau à la veille de sa déchéance, comme s'il voulait se greffer sur un jeune organisme pour survivre et perpétuer son action.

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1. J. Polylas, Η φιλολογική μας γλώσσα, op. cit., p. 3.

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http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/370.gif&w=600&h=915 22. Moullas, Concours poetiques

CONCLUSION

Pendant un quart de siècle, de 1851 à 1877, la Grèce moderne a eu ses Jeux Floraux: une institution poétique fondée par un marchand grec de Trieste, Ambroise Rallis, et prise en charge, à partir de 1862, par un autre marchand grec d'Odessa, Jean Voutsinas.

C'est dans l'Université athénienne, et notamment dans sa Faculté des Lettres, que nous trouvons les hommes qui ont rempli en exclusivité les fonctions de juges littéraires: une trentaine de professeurs au total. Le règlement du concours, établi par Rallis, a été dans l'ensemble respecté. Un jury, composé de 3 à 7 membres et présidé chaque fois par le recteur ou le vice-recteur annuel, a été régulièrement formé —à l'exception des années 1861 et 1864— pour rendre compte d'une riche production de poèmes. Les 11 rapporteurs, qui se sont succédés durant 25 ans, ont été désignés par le Conseil Universitaire selon le tableau suivant:

A.R. Rangabé 6 fois (1851, 1853, 1854, 1860, 1862, 1874)

Th. Aphentoulis 4 » (1868, 1872, 1875, 1877)

Ph. Ioannou 2 » (1852, 1855)

St. Coumanoudis 2 » (1857, 1866)

C. Paparrigopoulos 2 » (1858, 1859)

A. Roussopoulos 2 » (1865, 1869)

Th. Orphanidis 2 » (1870, 1876)

G. Mistriotis 2 » (1871, 1873)

E. Castorchis 1 » (1856)

D. Vernardakis 1 » (1863)

D. Sémitélos 1 » (1867)

Leur contribution demeure toutefois inégale. Ne résulte-elle pas d'une interaction variable entre les volontés collectives et les possibilités ou les particularités individuelles? Toujours est-il que, si nous voulons trouver un encadrement de structures mentales plus vaste, c'est d'une part à la poussée idéologique de l'époque et d'autre part à la prépondérance d'un esprit didactique que nous devons principalement songer: non seulement la période à laquelle se déroulent les concours, mais aussi l'appartenance des juges au corps enseignant expliquent, en grande partie, un certain nombre de traits ou de lieux communs propres à la démarche critique des 11 rapporteurs. Tant l'insistance exagérée de ceux-ci

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    22. Moullas, Concours poetiques

    qui avaient marqué la décennie précédente. Quelque chose de nouveau s'annonçait depuis le couronnement de Η φωνή της καρδιάς μου, quelque chose qui, en 1876, se précisait encore plus. Christopoulos revenait à la mode non pour amener à Anacréon ou pour tourner l'intérêt vers des sujets mythologiques, mais pour établir un contact avec la vie réelle et ses joies. La langue populaire gagnait de plus en plus de terrain. La "fermentation sociale" dont parlait Orphanidis n'était pas moins sensible dans le domaine littéraire. Certains poètes romantiques battus en 1873 réapparaissaient dans le concours de 1876 1, mais ce n'étaient pas eux qui pouvaient prendre l'initiative. La Nouvelle École Athénienne, celle qui allait être fondée par la génération de 1880, se projetait, quoique amorphe encore, à l'horizon. Quelques-uns de ses annonciateurs et de ses représentants se donnaient involontairement un premier rendez-vous dans le concours lyrique de 1876: D. Gr. Cambouroglou, G. Vizyinos, C. Palamas, G. Souris, C. Skokos.

    Ils ne devaient plus se rencontrer dans le concours de Voutsinas. Car, après 25 ans de fonctionnement, l'institution poétique était à bout de souffle; elle succombait d'anémie incurable, sous le poids des circonstances, sous les coups de ses adversaires et les caprices du fondateur, dans l'indifférence du public et dans la lassitude des professeurs. Le contact avec une nouvelle réalité rendait sa survie impossible. L'histoire de la poésie néo-hellénique prenait d'autres directions et s'éloignait de plus en plus des couloirs universitaires.

    6. 1877: L'épilogue

    Dans la mesure où les concours ont été suivis d'une époque étrangère et, en grande partie, hostile à leurs objectifs, il est compréhensible qu'ils n'aient pas suscité un intérêt particulier après leur effacement: le changement de 1880 était sans doute loin de les mettre en valeur ou de favoriser un examen objectif de leur apport. Des décennies durant, l'institution de Rallis et de Voutsinas, si elle a fait l'objet de nombreux commentaires et de bilans pour la plupart négatifs, n'a pas été néanmoins considérée comme digne d'une étude approfondie. C'est en 1937 seulement qu'elle attire l'attention de la recherche2. Mais en 1946 encore,

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    1. Une allusion de D. S. Zalouchos dans une lettre à C. Palamas (5 juillet 1876) nous permet de conclure que C. Xénos et N. Chatziscos étaient, eux aussi, parmi les concurrents de 1876: C. S. Constas, op. cit., p. 393.

    2. G. Valétas, «H πανεπιστημιακή κριτική κι' η επίδραοή της στη νεοελληνική