Συγγραφέας:Moullas, P.
 
Τίτλος:Les concours poétiques de l’ Université d’ Athènes 1851-1877
 
Τίτλος σειράς:Ιστορικό Αρχείο Ελληνικής Νεολαίας
 
Αριθμός σειράς:22
 
Τόπος έκδοσης:Αθήνα
 
Εκδότης:Γενική Γραμματεία Νέας Γενιάς
 
Έτος έκδοσης:1989
 
Σελίδες:488
 
Αριθμός τόμων:1 τόμος
 
Γλώσσα:Γαλλικά
 
Θέμα:Εκπαίδευση-Τριτοβάθμια
 
Τοπική κάλυψη:Ελλάδα
 
Χρονική κάλυψη:1851-1877
 
Περίληψη:Στο βιβλίο αυτό παρουσιάζεται και μελετάται αναλυτικά και σε βάθος ένας σημαντικός για τα ελληνικά γράμματα του 19ου αιώνα θεσμός, οι ποιητικοί διαγωνισμοί που διοργανώνονταν στο Πανεπιστήμιο Αθηνών, και πιο συγκεκριμένα ο Ράλλειος Διαγωνισμός (1851-1860) και ο μακροβιότερος Βουτσιναίος διαγωνισμός (1861-1877).
 
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aussi d'exposer plus largement les objectifs de son initiative1. L'importance de cette lettre nous oblige à faire quelques remarques.

Jusqu'en juin 1852, Rallis avait défini ses objectifs d'une manière plus ou moins vague. Dans sa lettre-règlement, il prétendait déjà créer le concours «pour la culture de la poésie morale et élégante, ainsi que de la langue néo-hellénique correspondante». Qu'entendait-il, au juste, par «langue néo-hellénique»? La deuxième clause des statuts ne le précise pas plus clairement: «conforme au sujet» (κατάλληλος προς την υπόθεσιν), «décente» (κοσμία) et «diserte» (ευφραδής). Mais les conséquences de cette imprécision risquaient d'être fâcheuses: les deux premiers concours avaient déjà montré, par la présentation de poèmes écrits en langue plus ou moins vulgaire (Στράτις Καλοπίχειρος, Ευφροσύνη), que le danger d'un malentendu était bien réel. Or, il fallait prendre des mesures. Et, par sa lettre du 5/17 juin 1852, Rallis ne faisait qu'aller dans ce sens. Tandis que la prose a fait des progrès, il constate que les poètes «se servent des mots et des phrases les plus vulgaires»; son intention est donc de pousser ceux qui sont doués pour la poésie «à bien étudier la langue de nos ancêtres», afin qu'ils puissent s'exprimer «en langue régulière et harmonieuse»2.

Enfin, les choses devenaient claires. La défense d'u n e langue archaïsante en poésie, loin d'être considérée par le fondateur comme une affaire secondaire, constituait un des principaux objectifs de son concours.

Le fait que la lettre du 5/7 juin 1852 soit adressée à Sp. Pilicas (1805-1861) n'est pas moins significatif. Homme lié à la tradition de Solomos aussi bien qu'à celle de Coray, le recteur de l'année 1851-1852 aurait dû se douter qu'il recevait de Trieste une sorte d'avertissement. Il releva le défi. Dans son Rapport rectoral, trois mois plus tard, donnant lecture de la lettre de Rallis, il n'hésita pas à la critiquer aussi bien implicitement, par l'éloge de la démarche linguistique de Goray, qu'explicitement: «un vêtement de mots et de phrases archaïques sur une poésie moderne paraît quelque chose de contradictoire»3. Quant aux réactions du public, Pilicas, optimiste, les trouvait «de bon augure»; il ne se désolidarisait pas de ceux qui s'en prenaient au jury et à Rallis.

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1. Voir le texte de la lettre de Rallis dans le R.R. de 1852, pp. 11-13, ainsi que dans Pant. Chr., pp. 130-132.

2. R.R. de 1852, p. 14.

3. Ibid,

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Au fond, cet épisode reste en quelque sorte isolé. Critiquant les conceptions linguistiques du fondateur, Pilicas agissait à titre personnel: il serait difficile de voir dans sa réponse l'expression d'une attitude commune, partagée par l'ensemble du jury. Or, les rapports entre ce dernier et Rallis étaient encore, en 1852, sans faille visible, et même consolidés par le fait que, face aux attaques de la presse, le fondateur s'était rallié aux universitaires. Il faudra cinq ans pour que cette alliance se transforme en polémique. Entre-temps, malgré les critiques répétées de journalistes et de poètes, le jury semble s'acquitter chaque année de sa tâche avec abnégation et sang-froid, en harmonie complète avec le fondateur. Les rapporteurs, avant de passer à l'examen des poèmes, n'oublient presque jamais l'éloge de Rallis: les recteurs font de même. Si P. Arghyropoulos ne cache pas sa préférence pour des «œuvres plus positives», tout en craignant les «ambitions intempestives» que le concours poétique aurait pu éveiller, il n'en loue pas moins l'initiative du marchand triestin1. Malgré les apparences, cependant, les rancunes ne cessaient de s'accumuler.

La crise éclata brusquement en 1857. Le concours de cette année-là fut mouvementé plus que jamais. Refusant de décerner un prix, pour la deuxième fois depuis 1852, le jury ouvrit de nouveau les outres d'Éole: nouvelles protestations dans la presse, nouvelles attaques contre les universitaires, le fondateur Rallis et le rapporteur St. Coumanoudis. Ce dernier avait déjà annoncé, lors de la cérémonie du 25 mars, une décision apparemment anodine: le jury devait proposer à Rallis que le concours eût lieu, dans l'avenir, tous les deux ans. «Ainsi les poètes écriront-ils avec plus de précision, et les juges accompliront-ils à l'aise leur devoir»2.

Quelques mois plus tard, le 29 septembre 1857, le recteur C. Assopios se livrera publiquement à une violente attaque contre Rallis: Toutes les propositions du jury avaient été rejetées. Le fondateur non seulement préféra laisser les choses comme elles étaient, mais, de surcroît, dans sa réponse «il jugea bon de donner aux professeurs des leçons de dignité», ce qui est inadmissible, étant donné que les professeurs de l'Université d'Athènes «attendaient de Trieste toute autre chose que des leçons de dignité». Enfin, aux poètes opposés aux décisions du jury, Assopios conseille la modestie, tout en lançant une 

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1. R.R. de 1853, p. 35.

2. Jugement de 1857, Πανδώρα 8 (1857-1858) 27.

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menace: si le concours se termine prématurément, la responsabilité en incombera aux contestataires1.

Ce n'était pas un recteur étranger à la poésie qui exprimait ainsi son impatience au nom des «œuvres plus positives». L'épirote Constantin Assopios (1785-1872), professeur de lettres classiques depuis 1843, s'était acquis une autorité littéraire incontestable. Lié à la tradition de Solomos et de Coray à la fois, comme Pilicas, il avait déjà fait preuve de ses dons critiques, de son érudition, de sa volonté de rétablir une plus juste hiérarchie dans la poésie néo-hellénique (Τα Σούτσεια, 1853). C'était lui, dans la Faculté de Philosophie2, le chef d'un groupe dynamique dont les membres, tous d'origine paysanne, devaient constituer les derniers représentants des Lumières en Grèce: St. Coumanoudis (1818-1899), E. Castorchis (1815-1889), un peu plus tard G. Mistriotis (1840-1916). C'était lui, selon D. Vernardakis, «depuis quelques années déjà, le plus éminent représentant» de la critique grecque3. En 1857, il ne permettait ni au fondateur triestin ni aux concurrents de bafouer les décisions du jury.

Rallis prit connaissance du Rapport rectoral de 1857 assez tard, par sa publication dans Πανδώρα du 15 février 1858. Il décida d'y répondre avec sagesse: l'autorité et l'âge d'Assopios ne permettaient pas de réactions imprudentes. Ainsi, au lieu de se livrer à une polémique infructueuse, le fondateur préféra envoyer, le 10/22 mars 1858, au journal de Trieste Ημέρα les lettres qu'il avait échangées avec le vieux recteur, tout en exprimant sa stupéfaction devant l'attaque inattendue de celui-ci4. Bien que partiellement publiée, cette correspondance jette une pleine lumière sur les divergences entre le jury et Rallis.

Datée du 25 mars 1857, la lettre d'Assopios, après avoir exposé les difficultés auxquelles se heurte, de plus en plus, le jury (refus de professeurs d'en faire partie, augmentation du nombre des poèmes, protestations des concurrents, etc.), formule trois propositions: a) que le concours ait lieu tous les deux ans, b) que les poèmes soient envoyés 4 mois avant le 25 mars, ceux qui arrivent après l'échéance devant être exclus, et c) que les professeurs de l'Université, ainsi que ceux

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1. R.R. de 1857, p. 26 [= Πανδώρα 8 (1857-1858) 509].

2. Depuis la fondation de l'Université d'Athènes (1837), la Faculté de Philosophie (Φιλοσοφική Σχολή) comprenait non seulement la Faculté des Lettres mais aussi la Faculté des Sciences.

3. D. Vernardakis, Μαρία Δοξαπατρή, Munich 1858, p. ο'; cf. C. Th. Dimaras, Histoire, op. cit., p. 366.

4. Ημέρα, 14/26 mars 1858.

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des lycées, n'aient pas le droit de participation, le concours étant destiné aux jeunes gens. Et la lettre d'Assopios poursuit:

«Imitant votre exemple, M. Vernardakis, notre compatriote à Saint Pétersbourg, fonda une sorte de concours différent: il dépense chaque année une certaine somme d'argent à l'édition d'auteurs Grecs anciens. Cependant, après avoir accepté les propositions qui lui avaient été soumises par le Rectorat et par le Conseil Universitaire, il n'hésita pas à ajouter, en plus, une somme d'argent supplémentaire, comme rémunération des éditeurs laborieux, dont la plupart ne vivent que des piètres bénéfices de leur plume.

«Par conséquent, si vous aussi décidiez que, de 2.000 dr. qui doivent être fournies pour un concours ayant lieu tous les deux ans, 1.000 dr. soient destinées à titre de récompense aux juges universitaires, votre œuvre, je crois, serait impeccable et engendrerait de meilleurs résultats ,..»1.

Rallis répond le 16/28 avril 1857: Premièrement il ne voit pas d'obstacle à ce que le concours ait lieu chaque année. Deuxièmement, pour ce qui est de l'envoi des poèmes 4 mois avant le 25 mars, cela concerne le jury qui est libre d'agir comme il veut. Troisièmement, l'exclusion des professeurs ne convient ni à l'esprit ni à la volonté du fondateur; il n'a pas fondé son concours pour détacher les élèves et les jeunes de leurs écoles. Quant à M. Vernardakis, il est certainement digne de louange, mais son œuvre n'a rien à voir avec celle de Rallis. Enfin: «On blesserait gravement, je crois, les juges universitaires dans leur dignité et dans leur majesté, si l'on récompensait par de l'argent les services qu'ils rendent au concours poétique. Tout le monde cultivé s'en étonnerait, un acte pareil étant humiliant»2.

On comprend maintenant les raisons de la colère d'Assopios, porte-parole des universitaires, et à quoi il faisait allusion en disant que les professeurs «attendaient de Trieste toute autre chose que des leçons de dignité». Mais la crise déclenchée en 1857 fut décisive: les rapports entre le jury et le fondateur apparaissaient désormais compromis et définitivement envenimés. Si, devant la fermeté de Rallis, les universitaires furent obligés de faire marche arrière et, tout en dissimulant publiquement leur rancune, de continuer leur travail au concours comme auparavant, ils ne renoncèrent pas pour autant à leurs revendications. Trois ans plus tard, la rupture fut consommée.

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1. Ibid.

2. Ibid.

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Dans les Rapports rectoraux de ces années, la tension et la montée de température sont perceptibles. En 1858, le recteur Philippe Ioannou s'en prend violemment aux contestataires, menaçant de nouveau, comme Assopios l'année précédente, d'une interruption du concours1. En 1859, D.S. Stroumbos fait état de l'acharnement des concurrents, ainsi que du sang-froid gardé par le jury2. Mais, en 1860, V. Iconomidis est plus éloquent: Le concours de Rallis n'est plus le seul; il y a aussi ceux de C. Tsokanos et de G. Mélas; un quatrième, celui de Th.P. Rodocanakis, vint s'ajouter pendant l'année universitaire 1859-1860. Or, selon le recteur, tous ces concours seraient plus convenables, s'ils devenaient la possession de l'Université, ce qui mettrait les fondateurs à l'abri «d'un certain... reproche de vanité». Par ailleurs, les concours deviennent de plus en plus pénibles, la Faculté de Philosophie en ayant principalement la charge. Chose significative: Iconomidis ne manque pas de louer Rodocanakis pour son initiative d'offrir aux membres du jury, comme récompense, 200 drachmes3.

Les choses s'éclaircissent: les griefs des professeurs contre Rallis étaient principalement dus à des exigences pécuniaires. En refusant obstinément d'y donner satisfaction, le fondateur de Trieste ne poussait son concours que vers l'impasse. Aucune rémunération des juges n'était prévue par ses statuts. Or, l'enthousiasme des premières années passé, les universitaires, ayant la charge de poèmes de plus en plus nombreux et, en même temps, exaspérés par les attaques de la presse et des concurrents, décidèrent enfin, en 1857, de régler, entre autres, la question de leur récompense. Le refus formel du fondateur ne fit que détériorer la situation. Beaucoup plus tard, les professeurs Assopios, Ioannou et Castorchis, se plaignant encore des minces rétributions des jurys, semblent garder leur rancune: ils citent comme exemple d'ingratitude «M. Ambroise Rallis de Trieste qui blâma violemment les juges, car, après avoir jugé gratuitement pendant 8 ou 10 ans les poèmes envoyés au concours, ils prirent enfin la résolution de mettre un terme à leur si grande abnégation»4.

En 1861, malgré l'envoi de 7 poèmes, le concours n'a pas eu lieu. A en croire le recteur G. Rallis, le jury n'a pas été formé en raison des

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1. R.R. de 1838, pp. 16-18.

2. R.R. de 1859, p. 31.

3. R.R. de 1860, pp. 10-11.

4. C. Assopios, Ph. Ioannou, E. Castorchis, «Αναγκαία εξήγησις περί των εν Αθήναις φιλολογικών διαγωνισμάτων», Αθήναιον 1 (1873) 90,

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occupations ainsi que de l'état de santé de quelques professeurs1. Un journaliste, annonçant l'ajournement pour le 20 mai, feint ironiquement de s'en étonner: «Quelles sont les raisons de ce report?... S'il s'agissait des efforts à fournir, nous sommes persuadés que les professeurs libéraux de l'Université, notamment ceux qui sont spécialisés dans le jugement de la poésie, ne ménageraient en aucune façon les leurs!»2. Mais l'ajournement n'était qu'un prétexte pour renvoyer ]e concours aux calendes grecques. N'espérant plus obtenir satisfaction, les universitaires s'abstenaient du jury opiniâtrement.

Mis au courant de l'ajournement par le Rectorat — dans l'espoir, toutefois, que le jury serait plus tard complété — Rallis fut en même temps appelé à répondre de quelle façon il disposait des 1.000 drachmes du concours de 1861. Il en fit cadeau à la fille pauvre d'un combattant, et «chargea désormais du jugement des poèmes un jury devant être désigné chaque fois par le Ministère de l'Éducation Nationale»3. Or, il ne semble pas avoir eu l'intention de renoncer à son concours4. En butte à des divergences sérieuses avec l'Université, il voulut simplement remplacer le jury existant par un autre, probablement extra-universitaire. Mais il était trop tard.

Jean Voutsinas (1834-1902), qui vivait à Odessa, ayant appris par des rumeurs que Rallis avait renoncé à son concours, chargea Joseph Pittakos, intendant de l'armée grecque, d'agir. Ce dernier, après avoir obtenu du Rectorat une confirmation officielle de la démission du marchand triestin, se présenta au roi pour lui annoncer que Voutsinas était disposé non seulement à fournir chaque année les 1.000 drachmes du concours, mais, en plus, 500 drachmes comme récompense du jury. Othon accepta et remercia le nouveau fondateur5. Ainsi, la crise eut

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1. R.R. de 1861, pp. 23-24.

2. D.A. Mavrommatis, dans Πρωινός Κήρυξ, 24 mars 1861.

3. R.R. de 1861, p. 24.

4. En 1866, dans la préface de son mélodrame Οι Κλέπται,, Rallis se plaint: «Ce poème a été soumis au jugement du jury, avant que le droit du fondateur me fût refusé, en dépit du fait que c'est moi qui introduisis ce concours ancien en Grèce et contribuai, dans la mesure de mes moyens, au rapatriement des Muses».

5. Η Ελπίς, 25 juillet 1861. Le même journal, tout en félicitant le nouveau fondateur, ajoute: «Nous avons l'impression que notre honorable ami M. Voutsinas en offrant une récompense d'argent aux membres du jury a été influencé par l'idée que d'aucuns ont exprimée, selon laquelle les juges s'abstiennent faute de paiement. Il est possible qu'une aussi vile idée ait été partagée jusqu'à présent par certains membres du jury, mais elle est rejetée par tous ceux qui respectent leur fonction. Or, nous croyons que M. Voutsinas aurait mieux fait d'offrir les 500 drachmes au

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un dénouement heureux. Les revendications des universitaires satisfaites, les concours pouvaient continuer.

2. Jean Voutsinas - Réorganisation et déclin des concours

L'homme qui prenait la relève en 1861 et sauvait le concours présentait les mêmes garanties sociales que son prédécesseur et, d'un certain point de vue, une vie presque parallèle. Marchand et banquier riche, comme Rallis, il n'était ni un patriote moins zélé, ni un mécène moins ambitieux. Sa famille, originaire de l'île de Céphalonie, devait faire également partie, au XIXe siècle, d'une bourgeoisie marchande en plein essor; quoique moins illustre que la famille Rallis, elle n'était pas privée non plus de titres de noblesse1.

Mais Voutsinas était l'homme d'une autre génération. Né en 1834 2 à Odessa, il avait l'âge des jeunes poètes qui se présentèrent au concours depuis 1855. La maison de commerce familiale en Russie lui assurait un avenir aisé: il en assuma la direction, après ses études à Syros, Athènes et Paris. Nous lui connaissons des activités journalistiques pendant sa jeunesse, pas d'activités littéraires. Jusqu'à sa mort (1902), il demeura à Odessa; mais ses liens avec son pays ne semblent jamais s'être relâchés.

Lorsqu'il remplaça Rallis, Voutsinas avait 27 ans. On peut s'imaginer facilement ce jeune riche, ambitieux et plein de fougue, saisissant avec plaisir l'occasion de devenir mécène. Quelques années plus tard, son enthousiasme patriotique s'exprime par une série d'articles défendant la révolution crétoise: en 1866 les Anglais le surnomment "l'acharné Grec de la Russie Méridionale"3. Grâce à lui les journaux

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second des poèmes". Au contraire, Πρωινός Κήρυξ, 20 juillet 1861, est toujours ironique: "Jusqu'à maintenant les juges se plaignaient de n'être récompensés que par des injures et des outrages. Voilà enfin qu'ils reçoivent une récompense d'argent supérieure à toutes les insultes et à tous les coups de pied!".

1. El. A. Tsitsélis, Κεφαλληνιακά Σύμμικτα, t. I, Athènes 1904, pp. 67-68. Sur Jean Voutsinas voir aussi: M.P. Vrétos, Εθνικόν Ημερολόγιον 1866, pp. 341-342, Skokos, Ημερολόγιον 10 (1895) 257-259, et MEE 7 (1929) 728.

2. "Vers 1827", selon M.P. Vrétos, op. cit., p. 341. A. Iliadis (Ειρηνική, 11 mai 1872) conteste cette date citée par le journal Αυγή (9 mai 1872) dans une biographie de Voutsinas: en 1872, le fondateur n'a pas plus de 34-35 ans. La date 1834 établie par Skokos, op. cit., p. 257, et El. A. Tsitsélis, op. cit., p. 66, nous paraît plus correcte.

3. Skokos, op. cit., p. 258. Il est à noter que, pendant la révolution crétoise,

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athéniens Ελπίς, Αιών et Πανδώρα purent s'introduire en territoire russe. Consul général de Grèce à Odessa, à partir de 1874, il occupa ce poste pendant 21 ans.

Ce patriotisme, néanmoins, comme celui de Rallis, n'empêcha nullement Voutsinas de rendre des services précieux à la Russie. Président de la Bourse d'Odessa pendant 9 ans, conseiller de la Banque impériale, trésorier de la Croix Rouge, etc., il bénéficia de toutes les faveurs des autorités russes; ses décorations en témoignent. Comment pouvait-il ne pas faire preuve d'un zèle si bien récompensé? En 1871, au moment où il offrait 20.000 drachmes à l'Université d'Athènes, il fondait dans sa ville un concours dramatique ayant pour sujet l'histoire et la vie russes1. C'était dans les règles du jeu: homme d'affaires intelligent, il lui fallait servir, en même temps que sa patrie, le pays auquel il devait sa fortune.

Il n'oublia pas pour autant son île d'origine: une partie de sa fortune fut dépensée à payer les études de jeunes Céphaloniens. Voutsinas aurait aussi financé la publication de l'«Histoire de l'Heptanèse» de Jean Romanos, si la mort de l'auteur n'avait pas fait échouer ce projet2. Par ailleurs, intéressé à l'enseignement, il fit construire, dans la banlieue d'Odessa, une école primaire, et fonda, en 1881, comme nous le verrons, un concours sur les méthodes d'éducation scolaire. On le voit bien, il n'exerçait sa bienfaisance qu'au niveau culturel. Il avait le mécénat dans le sang.

Sa renommée fut bâtie, avant tout, sur le concours poétique d'Athènes. La tâche lui était facile. Succédant à Rallis, Voutsinas n'avait qu'à offrir une somme d'argent supplémentaire pour donner satisfaction aux revendications des juges. Le concours, bien parti, n'avait besoin que de financement; il n'était pas question de réviser les statuts existants. En effet, en 1862 nous apprenons par la bouche du rapporteur Rangabé que le nouveau concours «se déroule de la même manière que les précédents»3. Rallis disparu, ses statuts demeuraient en vigueur.

Ces statuts cependant durent subir, à partir de 1862, deux 

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Voutsinas avait déployé une activité non négligeable, effectuant des collectes; voir dans Η Ελπίς, 25 avril 1867, un épisode relatif à ces activités.

1. El. A. Tsitsélis, op. cit., p. 66. Le don de Voutsinas à l'Université est commente par les journaux Παλιγγενεσία, 19 mai 1871, et Αιών, 24 mai 1871.

2. Ibid., p. 67.

3. Jugement de 1862, Πανδώρα 13 (1862-1863) 122.

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modifications apportées, semble-t-il, plutôt par le jury universitaire que par l'initiative de Voutsinas:

a) La langue savante cessa d'être la seule acceptée au concours. Rangabé nous en donne l'explication: L'exclusion de la langue populaire, dans le passé, avait été motivée surtout par le fait que «beaucoup recouraient à la langue inculte de la populace non par force mais par faiblesse»; aussi avait-on jugé que «dans le combat livré aujourd'hui pour la formation de la langue, la grande force de la poésie ne devrait pas rester inutilisée... Cependant, nous ne persistons plus dans la décision prise alors par le jury, bien que nous estimions les raisons qui l'avaient dictée»1. Le rôle de Rallis n'est aucunement mentionné par Rangabé.

b) La date de la cérémonie fut transférée du 25 mars au mois de mai2.

En 1864, pour la deuxième fois, le concours n'eut pas lieu, «en raison d'une querelle très peu poétique survenue irrémédiablement parmi les membres du jury»3. Mais cette fois-ci, le fondateur n'y était pour rien; nous aurons l'occasion de revenir sur cette affaire et voir en détail ce qui s'était passé. Une chose est certaine: l'année suivante, un effort de réorganisation du concours est manifeste. Le rapporteur Roussopoulos signale une lacune importante, l'absence de procès-verbaux du jury4. Quatorze ans après le commencement des concours, on n'avait pas encore pris soin de conserver dans les archives universitaires les manuscrits envoyés. Il était temps d'y remédier. L'avenir du concours paraissait, de tous les points de vue, assuré: le nombre de participations augmentait; Voutsinas avait déjà fait ses preuves, offrant 1.000 drachmes de plus, exceptionnellement pour l'année 1865, afin que le récent rattachement de l'Heptanèse à la Grèce fût célébré par le couronnement d'un poème écrit «en langue populaire, notamment heptanésienne»5; enfin le nouveau régime du roi Georges transmettait son élan à toutes les institutions, y compris aux concours. C'est ainsi qu'un communiqué universitaire, daté du 24 juin 1865 et

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1. Ibid., p. 123.

2. Le report de la cérémonie au 3 mai est mentionné, pour la première fois par le Jugement de 1863, note préliminaire, p. [3]. Cette date devait être consacrée par le communiqué universitaire du 24 juin 1865.

3. R.R. de 1864, p. 76.

4. Jugement de 1865, Χρυσαλλίς 3 (1865) 330.

5. R.R. de 1865, p. 27.

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signé du recteur H. Mitsopoulos, fait montre d'un esprit de réorganisation:

a) Ne seront désormais acceptables que les poèmes «lisiblement calligraphiés» qui auront été déposés au Rectorat avant le premier mars de chaque année;

b) ces poèmes, destinés au concours ayant lieu chaque année le 3 mai, ne seront pas rendus à leurs auteurs, mais resteront dans les archives universitaires; chacun d'eux sera accompagné de son enveloppe qui ne sera ouverte qu'en cas de victoire1.

L'importance de cette décision est évidente: la conservation des poèmes dans les archives universitaires, même si elle était dictée par des considérations pratiques, démontrait à quel point les concours étaient élevés à la hauteur d'une institution. On peut imaginer, par ailleurs, combien la recherche aurait eu à gagner, si l'on disposait d'un tel corpus de manuscrits. Malheureusement, les archives du concours de Voutsinas ont été, plus tard, dispersées2 et, bien que quelques poèmes, portant les signatures et les notes des juges, aient été retrouvés, la reconstitution de l'ensemble ne reste pour l'instant qu'un vœu pieux.

L'usage ayant très souvent force de loi, il est normal que certaines pratiques, quoique au début exceptionnelles, finissent par devenir courantes on, tout au moins, tolérées. Par deux fois, ainsi que nous venons de le voir, pendant la période de Rallis, le prix ne fut pas décerné; pendant celle de Voutsinas, il sera refusé à trois reprises (1863, 1867 et 1871), chose d'autant plus caractéristique que les œuvres présentées atteignaient avec le temps des chiffres élevés. Signalons encore une nouvelle pratique introduite en 1866 et répétée aussi en 1870, 1872, 1873 et 1875: le prix de 1.000 dr. fut partagé entre deux poètes. Si la première fois on s'empressa de protester3, ce ne fut plus le cas par la suite: la coutume imposait ses droits. Quant au nombre des participations, il ne fit l'objet d'aucune restriction: on pouvait envoyer au concours plus d'un poème, à condition qu'ils fussent inédits. Mais

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1. Publié dans la presse, ce communiqué est reproduit dans le Jugement de 1865, p. 87, ainsi que dans M.P. Vrétos, op. cit., pp. 392-393. Les poèmes non jugés pouvaient, cependant, être rendus à leurs auteurs: un communiqué rectoral du 8 avril 1866 (Η Ελπίς, 26 avril 1866) invitait 4 auteurs à reprendre leurs poèmes reçus après échéance; cf. le communiqué rectoral du 3 février 1870: Παλιγγενεσία, 6 février 1870.

2. Camb. A., p. 796

3. A. Vlachos, dans la préface de son recueil «Εκ των ενόντων», Πανδώρα 17 (1866-1867) 156.

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la règle n'était pas toujours respectée par les concurrents. A. Paraschos et C. Samartzidis seront exclus du concours de 1868 pour avoir envoyé des œuvres en partie publiées; deux autres poèmes, en 1867 et 1869, seront rejetés pour la même raison.

L'élimination pouvait également avoir d'autres motifs, parmi lesquels le plus courant, sans doute, était l'expiration du délai. Plus indulgent au début du concours, cependant, le jury ne refusa pas d'examiner, en 1852, 3 œuvres reçues après échéance. Depuis lors, le règlement fut strictement appliqué, éliminant 3 poèmes en 1853, 1 en 1857, 2 en 1858, 4 en 1866, 2 en 1872, 2 en 1874 et 2 en 1876. A. Rangabé (1857) et A. Vlachos (1866) on été exclus pour avoir envoyé des traductions, dont la présentation n'était pas mentionnée dans les statuts de Rallis. Par ailleurs, 4 poèmes en 1868 et 3 en 1876 furent éliminés pour avoir moins de 500 vers. Parmi les autres motifs d'élimination, ajoutons aussi l'envoi de poèmes ne correspondant pas au genre examiné (6 poèmes, à partir de 1872), l'absence de titre et d'enveloppe (2 poèmes, en 1854 et 1868), le contenu indécent (2 poèmes, en 1875 et 1876) et l'illisibilité du manuscrit ( 2 poèmes, en 1872 et 1873). En somme, les œuvres éliminées pendant les concours dépassent largement la trentaine sur un ensemble de plus de 500 poèmes envoyés.

Un auteur n'avait évidemment le droit que de présenter une seule fois son poème. Mais en 1856 le jury décida que les œuvres ayant obtenu un accessit pouvaient exceptionnellement être à nouveau présentées ultérieurement au concours pour revendiquer le prix1. Les infractions à cette règle ne manquèrent pas, sans qu'elles soient toujours repérées: si, en 1859, S. Carydis fut éliminé pour avoir envoyé pour la deuxième fois un poème n'ayant pas obtenu d'accessit, beaucoup d'autres poèmes dans le même cas purent être impunément présentés à nouveau tout au long des concours. Le temps séparant les deux participations, le changement des membres du jury, le remaniement du texte et, souvent, du titre de ces poèmes, sont des raisons suffisantes pour qu'une "fraude" pareille passât inaperçue.

Mais la modification la plus impressionnante devait être apportée aux statuts en 1871. L'année précédente, le rapporteur Orphanidis, poussé par le nombre extraordinaire des participations (35), avait déjà proposé, pour chaque année, la concurrence sur un seul genre de poésie

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1. Jugement de 1856, ΠανδώοαΊ (1856-1857) 26; cf. Jugement de 1859, Πανδώρα 10 (1859-1860) 26.

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«et, si possible, sur un seul sujet fixé par le Conseil Universitaire»1. En 1871, les œuvres présentées ayant atteint le nombre de 45, la division du concours fut annoncée par le rapporteur G. Mistriotis2. Un mois plus tard, un communiqué universitaire (No 514, 26 juin 1871) signé du recteur C. Voussakis, notifiait, «avec l'autorisation du patriote fondateur», les modalités suivantes:

«1) Le concours est réparti entre les trois grands genres de la poésie, à savoir le dramatique, le lyrique et l'épique.

2) L'année prochaine 1872 le concours sera dramatique et y seront acceptés en concurrence des tragédies, des tragi-comédies, des comédies, des drames satyriques [sic], des mimes et, en général, toutes les catégories du genre dramatique.

3) L'année suivante 1873 le concours sera lyrique et y seront acceptées toutes les catégories de la poésie lyrique.

4) La troisième année 1874 le concours sera épique et y seront acceptées toutes les catégories de l'épopée, y compris le genre épico-lyrique.

5) Si, à la fin de cette période, aucune autre notification n'est diffusée, la présente sera valable pour l'avenir, selon l'ordre précédent.

6) Tout poème n'appartenant pas au genre poétique selon lequel se déroule une année le concours, en sera exclu.

7) Les poèmes sont reçus au secrétariat de l'Université jusqu'à la fin du mois de janvier de chaque année; les formalités relatives à leur envoi sont toujours en vigueur»3.

Appliqué en 1872, le nouveau règlement obtint, provisoirement les résultats escomptés: les poèmes présentés, exclusivement dramatiques, ne furent pas plus de 28. Un autre événement vint donner au concours de cette année un éclat particulier: Voutsinas, de passage à Athènes, assista à la cérémonie du 7 mai et couronna lui-même les deux poètes vainqueurs. C'était un fait unique. Rallis n'avait assisté à aucune cérémonie de son concours.

Naturellement, le séjour du marchand d'Odessa dans la capitale grecque ne passa pas inaperçu. Les journaux athéniens annoncèrent son arrivée (début mai), commentèrent ses diverses occupations et son départ (20 mai); ils ne manquèrent pas de publier des notes biographiques. A. Iliadis, un des lauréats de la même année, fait de Voutsinas

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1. Jugement de 1870, p. 9.

2. Jugement de 1871, p. 6; cf. R.R. de 1871, p. 53.

3. Jugement de 1871, p. [57].

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un portrait flatteur: Le fondateur est âgé de 34-35 ans, célibataire et assez beau; «nous espérons que, s'il décide de se marier ici, sa demande ne sera pas refusée!». Il acheta un terrain à Athènes pour faire construire une maison «en vue, peut-être, de s'y installer à l'avenir», se montra satisfait du progrès économique de la Grèce et, avant de partir, il promit de revenir bientôt1.

Il n'allait pas tenir sa promesse. Un peu plus tard, malgré les réformes, les concours entraient dans leur phase finale. Si les concurrents, toujours renouvelés, montraient sensiblement le même enthousiasme et si le nombre des participations continuait d'être élevé, la lassitude des universitaires, chargés de 4 concours, était déjà manifeste. En 1873, C. Paparrigopoulos annonce avec soulagement le rejet d'un cinquième concours, dramatique; il n'en demande pas moins pour les juges une récompense convenable; les concours esthétiques, estime-t-il, doivent avoir toujours le même jury, comme à l'Académie Française2. L'année suivante, G. Makkas observe mélancoliquement: «Seuls les professeurs qui furent membres de jurys connaissent les labeurs auxquels cette tâche est liée»3.

Les derniers concours se déroulèrent comme prévu; aucune nouvelle notification ne vint modifier celle de 1871. En 1876 et 1877 nous retrouvons au jury les mômes membres (Aphentoulis et Orphanidis), comme si la proposition de Paparrigopoulos se réalisait tardivement. Au concours de 1877 ne furent présentés que 5 poèmes épiques. C'était la fin. L'année suivante le recteur A. Anagnostakis déclare officiellement; «Et tout d'abord j'annonce que le concours poétique a été tacitement supprimé, son fondateur ayant cessé d'offrir l'argent nécessaire. Une interruption provisoire n'est peut-être pas à déplorer, afin que soit donnée à notre nouveau Parnasse la possibilité de floraisons plus vigoureuses. Cependant, le Conseil Universitaire, ayant éprouvé à deux reprises jusqu'à présent la versatilité des fondateurs, décida de n'admettre aucun concours à l'Université, si le capital nécessaire à son fonctionnement n'est pas déposé au préalable et de façon définitive»4.

On voit clairement que le financement des concours présentait une faille essentielle: offrant chaque année la somme d'argent indispensable à leur fonctionnement, le fondateur pouvait les interrompre à

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1. Ειρηνική, 11 et 23 mai 1871; voir aussi Παλιγγενεσία, 6 et 13 mai 1872.

2. R.R. de 1873, pp. 17-18.

3. R.R. de 1874, p. 20.

4. R.R. de 1878, p. 12.

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volonté, en cessant simplement d'envoyer son chèque annuel. C'est ce qui s'est passé en 1877. Préoccupé peut-être par ses projets culturels et autres en Russie, Voutsinas n'a pas jugé bon de poursuivre le financement des concours athéniens1. S'était-il aussi rendu compte que ceux-ci avaient déjà fait leur temps? Estimait-il que, après tant d'années, les résultats obtenus étaient trop médiocres pour justifier une continuation plus ou moins vaine? On ne saurait répondre par l'affirmative. Il serait difficile de croire qu'un homme comme Voutsinas pût partager, par exemple, le point de vue d'un critique comme Roïdis qui, en 1875, annonçait déjà la faillite des concours. Une telle hypothèse, par ailleurs, est démentie par les faits.

En 1881, après avoir été élu membre honoraire de l'Association Littéraire Hellénique de Constantinople, Voutsinas annoncera, par une lettre du 4 avril au Président, sa décision de fonder 3 concours pour la rédaction de Guides pratiques concernant l'enseignement primaire et secondaire. Cette décision, précisera-t-il, prise longtemps auparavant, n'avait pu être mise en pratique en raison des circonstances. "Je considère, à l'heure actuelle, Monsieur le Président, la fondation de concours ayant des objectifs pratiques comme le moyen nécessaire et le plus efficace... pour notre progrès national"2. Ne serait-on pas tenté de voir, dans cette profession de foi, une sorte d'autocritique de la part de l'homme qui finança, pendant 15 ans, un concours poétique, à savoir un concours n'ayant pas, par définition, d'"objectifs pratiques"? En réalité les choses sont plus complexes, et la "versatilité des fondateurs", dont parle le recteur Anagnostakis, paraît plus ou moins certaine.

Le concours de Constantinople ne devait être proclamé qu'avec un retard de dix ans3, pendant lesquels le mécène aurait brûlé d'une impatience compréhensible. Il avait mis fin au concours athénien depuis 1877. Son nouveau concours, bien qu'accepté immédiatement par

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1. Selon Skokos, op cit., p. 258, le fondateur supprima son concours à la suite d'une réponse brutale du Conseil Universitaire à ses propositions concernant des mesures d'amélioration. La source de cette information est, très probablement, un article publié dans Εφημερίς de 1888 (voir ci-dessous). Un autre journal, Καιροί, 24 décembre 1883, attribue l'interruption du concours au fait que Voutsinas rejeta les conditions que l'Université lui avait soumises.

2. Ο εν Κωνσταντινουπόλει Ελληνικός Φιλολογικός Σύλλογος 15 (1880-1881)53.

3. La lettre-règlement de Voutsinas, acceptée immédiatement par l'Association de Constantinople dut subir quelques modifications [Ibid., p. 71). Le "Programme Général" du concours, lu et approuvé à la séance du 15/27 novembre 1890, est publié op. cit., 22 (1889-1890) 89-92.

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l'Association de Constantinople, tardait désespérément à se mettre en marche. C'est ainsi que s'explique, peut-être, la décision de Voutsinas de faire encore un effort, en 1888, pour rétablir les concours poétiques universitaires. Un journal de l'époque1 annonce que le fondateur, se trouvant en Allemagne, s'apprêtait à voyager à Athènes en vue de rencontrer le recteur Aphentoulis et de «réaliser son but». Homme «au dessus de toute mesquinerie», il n'avait jamais cessé d'envisager la reconstitution de son concours athénien. C'est ainsi, poursuit le journal, qu'il s'était adressé au recteur, quelques années auparavant, pour lui demander les conditions dans lesquelles cette reconstitution serait possible. Mais la lettre de réponse du recteur fut brutale: «Avant que nous exprimions notre avis, vous devez déposer à la Banque Nationale l'argent nécessaire aux prix et aux autres frais». A la suite de quoi, le fondateur, offensé, s'était tourné vers l'Association de Constantinople, de laquelle pourtant il n'avait pas encore reçu de réponse2. Donc, à en croire ce journal, Voutsinas avait fait un premier effort pour rétablir son concours entre les années 1877 et 1881, effort qu' il renouvela en 1888.

Sa correspondance avec l'Université d'Athènes ne nous étant pas parvenue, nous ne pouvons savoir ni les raisons qu'il a avancées en 1877 pour justifier sa démission, ni les efforts qu'il a faits plus tard pour rétablir son concours. Quoi qu'il en soit, ces efforts, réels ou non, n'eurent pas de suite. Morts en 1877, les concours poétiques universitaires ne devaient connaître aucune résurrection. Ils avaient fait leur temps, rempli leur mission. Il est vrai que d'autres concours prirent par la suite la relève. Mais le contexte social et littéraire n'était plus le même: le tournant de 1880 avait déjà montré que l'histoire de la poésie et de la critique néo-helléniques, ayant fait de nouvelles options, allait passer désormais par d'autres voies.

3. La cérémonie.

Rallis avait désigné comme jour de la cérémonie annuelle du concours le 25 mars. Ce choix, naturellement, n'était pas dû au hasard. Anniversaire de la Guerre de l'Indépendance et jour de la fête nationale officielle, le 25 mars offrait toutes les garanties d'une solennité 

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1. Εφημερίς, 21 février 1888. 2 Ibid.

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incomparable; sa signification symbolique était facile à saisir: on célébrait la renaissance de la Grèce en même temps que celle de sa poésie.

A trois reprises, cependant, au cours de la période de Rallis, la clause concernant la date ne fut pas respectée: en 1851, la cérémonie eut lieu le 20 mai, jour de l'anniversaire du roi Othon; en 1855, elle fut transférée au 29 mars, le 25 mars coïncidant avec la Semaine Sainte; en 1858, enfin, elle eut lieu le 23 avril en raison de la maladie du recteur Philippe Ioannou.

Quant à la période de Voutsinas, bien que le concours fût fixé au 3 mai, anniversaire de l'inauguration de l'Université, les dates de la cérémonie varient selon le tableau suivant

1862

28 mai

1863

3 »

1864

1865

9 »

1866

8 »

1867

7 »

1868

5 »

1869

25 »

i 1870

10 mai

1871

23 »

1872

7 »

1873

13 »

1874

5 »

1875

18 »

1876

13 »

1877

6 juin

La cérémonie a toujours lieu un jour de fête ou, tout au moins, un dimanche. E. Yemeniz, témoin oculaire, nous en laissa une description; il s'agit du concours de Rallis:

«Une grande fête académique célébrée par les Athéniens offre chaque année aux voyageurs qui parcourent la Grèce l'occasion de reconnaître le caractère tout national de la nouvelle poésie hellénique. Chaque année l'académie d'Athènes ouvre un concours poétique, et elle décerne un prix, fondé par l'opulent patriote Ambroise Rallis, au poète dont l'œuvre est jugée la plus remarquable par l'invention, et la plus propre à ramener la langue à sa pureté première. Le jour fixé pour la clôture solennelle de ce concours est le 25 mars, anniversaire de la proclamation de l'indépendance hellénique. Ce jour-là, Athènes tont entière est en mouvement: toutes les classes de la société montrent un empressement égal; les cafés et les bazars sont déserts; les places sont encombrées par la foule qui gesticule, crie, discute avec l'emportement naturel à ce peuple. Après la lecture d'un rapport sur les diverses productions soumises au concours, le président proclame le vainqueur, le félicite au nom de la nation, récite à haute voix ses vers, et pose sur son front une couronne de laurier. Au sortir de la séance, le poète

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couronné est accueilli par les acclamations de la foule et reporté chez lui presque en triomphe. On ne peut se faire une idée des querelles et des tempêtes qui, jusqu'au dernier moment, agitent ce grand débat littéraire»1.

Pendant un quart de siècle, cette cérémonie se répète chaque année de façon plus ou moins identique. Érigés en institution, les concours puisent une partie de leur rayonnement dans le même rituel qui, en se reproduisant, a principalement le rôle de reproduire. A travers les mêmes gestes s'expriment les mêmes mentalités.

Les Rapports rectoraux, la presse de l'époque et, parfois, les Jugements des jurys décrivent la cérémonie avec des adjectifs qualificatifs peu variés: elle est toujours δημοτελής, πανηγυρική, ou δημοτελής και σεμνή. La présence d'un auditoire aussi nombreux que choisi n'est pas moins soulignée. Voici comment se passent les choses:

Après le service matinal à l'église de Sainte Irène, cathédrale d'Athènes à l'époque, les officiels et le public commencent à remplir la Grande Salle de l'Université. La cérémonie est habituellement fixée aux alentours de 10 heures. Mais la foule ne semble pas attendre la fin de la messe pour accourir à l'Université: nous savons que dès 9 heures la Grande Salle est souvent déjà pleine de monde. On vient assister à un combat terminé, dont les protagonistes sont inconnus, dispersés parmi les spectateurs; seule l'identité des vainqueurs sera établie, les vaincus passant inaperçus dans le grand public anonyme.

Quelle est la composition de ce public? On y distingue, tout d'abord, les notabilités les plus éminentes: ministres, sénateurs, députés, prélats du Saint Synode, conseillers d'État, membres du Conseil Universitaire, etc. Le roi Othon, présent à la première cérémonie du concours, n'y assistera plus jamais; on ne manque pas pourtant, en 1853, d'expliquer qu'il est absent «en raison de son deuil»2, comme si sa présence constituait une règle, alors qu'elle n'était qu'exceptionnelle. Parfois aussi on peut rencontrer, parmi les officiels, quelques personnalités assistant au concours de façon plus ou moins occasionnelle: par exemple l'ambassadeur anglais Wise et son compatriote helléniste Liddell, de passage à Athènes (1859), le premier ministre Voulgaris et le fondateur

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1. E. Yemeniz, «De la renaissance littéraire en Grèce. Les poètes Zalokostas et Orphanidis», Revue des Deux Mondes, 27 (1er mai 1860) 214 [=La Grèce Moderne. Héros et poètes, Paris 1862, pp. 215-216].

2. Jugement de 1853, p. 1; cf. Αιών, 28 mars 1853.

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Voutsinas (1872), l'archevêque de Corfou (1873). Les autorités ecclésiastiques assistent à la cérémonie régulièrement:

μηρμύγκι τ' ακροατήριο στα προαύλια,

να σας ιδούν χτυπούν ποδάρια χέρια

υπουργοί, νέοι και νιές και δεσποτάδες

(G. Tertsétis, Ο θρίαμβος του ποιητικού διαγωνισμού, 1858)

Quant à la foule qui remplit la Grande Salle, elle représente, en quelque sorte, toutes les classes occupant les plus hauts échelons de a société athénienne: membres de familles phanariotes et bourgeoises -les femmes n'y sont pas absentes- fonctionnaires, intellectuels, journalistes, etc. La présence de la jeunesse est sensible: les étudiants et les lycéens constituent le public le plus passionné - les candidats du concours proviennent en grande partie de leurs rangs - et, naturellement, le plus turbulent. En 1851, en présence du roi, la première cérémonie fut sérieusement perturbée, lorsque les étudiants, maintenus au dehors par les gendarmes, faute de place à l'intérieur, finirent par envahir bruyamment la Grande Salle1.

La séance ouverte vers 10 heures, c'est le rapporteur lui-même qui donne lecture de son texte2, à la fin duquel il annonce les prix et les accessits. Après quoi, le recteur, président du jury, décachète l'enveloppe, lit le nom du vainqueur, et l'invite à s'avancer pour lui poser sur le front une couronne de laurier. Celle-ci est accompagnée d'un prix de 1.000 drachmes, somme non négligeable3. Si les vainqueurs sont deux, ils se partagent la couronne et l'argent. Si le concours poétique est le seul de la journée - à partir de 1866 il se déroule souvent en même temps que le concours théologique ou littéraire - la cérémonie se termine sur la distribution des prix. Officiels et public quittent la salle, après avoir applaudi les vainqueurs. Dans la rue, la suite est

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1. Voir une description détaillée dans Εφημερίς του Λαού, 23 mai 1851. En 1853 les gendarmes étaient remplacés par des étudiants: Jugement de 1853, p. 1.

2. Une seule exception: en 1874, c'est Th. Aphentoulis qui donna lecture de rapport rédigé par A. Rangabé, celui-ci étant parti pour l'Égypte.

3. La drachme grecque représentant à l'époque à peu près les 9/10 d'un franc -plus exactement: 89 centimes 54-, les 1.000 drachmes valaient presque 900 F. Une somme pareille, supérieure au traitement d'un ministre (800 drachmes), équivalait à 4 mois du traitement d'un député: Edmond About, La Grèce contemporaine Paris 1907 12, p. 93 et 187. Ajoutons encore que le traitement d'un professeur titulaire était fixé par le décret royal du 28 mai 1859 à 350 drachmes: Pant. Chr., p. 104.

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évidente: triomphe du lauréat, commentaires, protestations, disputes. Toute la ville est saisie par ce grand événement, dont les répercussions occuperont une large place, les jours suivants, dans la presse.

Très souvent, la cérémonie ne manque pas d'imprévus qui créent des surprises agréables ou désagréables. Il est normal, par exemple, lorsque le prix n'est pas attribué, que le public et les candidats, restés sur leur faim, expriment leur déception. Il arrive, par ailleurs, que le poète vainqueur, absent de la salle, ne réponde pas à l'appel du recteur -c'est le cas en 1853, 1860, 1868 et 1876-, ce qui enlève à la cérémonie toute une partie de son éclat. D'autre part, le décachetage des enveloppes n'est pas toujours dépourvu de surprises: parfois le nom du vainqueur est accompagné d'une lettre ironique qui, lue par le recteur, déclenche l'hilarité générale1.

Cette hilarité peut avoir des causes diverses. La plupart du temps, ce sont les poètes participants qui en font les frais: les rapporteurs poussent souvent la complaisance jusqu'à ridiculiser les poèmes les plus insignifiants, donnant lecture des passages les plus saugrenus. Quelquefois le rire du public, loin d'être une désapprobation de l'œuvre présentée en constitue, au contraire, un signe de succès: c'est le cas lorsque les rapporteurs lisent des extraits de comédies. Cependant, en 1866, chose exceptionnelle, c'est la mésaventure des juges qui provoqua les ricanements du public: A. Vlachos, ayant remporté le prix pour Αντίνοος, révéla par une lettre enfermée dans son enveloppe que sa tragédie était, tout simplement, une traduction de «Hadrian» de Heyse, ce qui mit le jury dans un embarras aussi inattendu qu'humiliant2. Le rire n'est-il pas aussi une forme d'agressivité rancunière?

Règlement de comptes ou décharge psychologique, spectacle amusant ou manifestation mondaine, espoir du succès ou jouissance esthétique, la cérémonie —et c'est là, peut-être, sa signification la plus profonde — réunit tous les ans au même endroit les trois facteurs indispensables du concours: le jury, les concurrents et le public. Mais ces trois facteurs ne jouent pas toujours les mêmes rôles, n'ayant pas de fonctions définies une fois pour toutes: un concurrent peut devenir membre du jury et vice-versa, comme les juges et les poètes peuvent, à leur tour, se trouver parmi les simples spectateurs; la plupart du temps, c'est le public qui accède à la condition de concurrent, et nous

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1. C'est le cas, par exemple, du concours de 1866.

2. S. Carydis nous laissa une description savoureuse de cette cérémonie: Φως, 13 mai 1806.

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http://www.iaen.gr/includes/resources/auto-thumbnails.php?img=/home/www.iaen.gr/uploads/book_files/37/gif/56.gif&w=600&h=915 22. Moullas, Concours poetiques

avons là le mécanisme permettant d'expliquer, en grande partie, l'augmentation des participations. Il est douteux que le concours eût pu susciter tant d'intérêt pendant un quart de siècle sans ce mouvement circulaire qui transforme les composantes et renouvelle les effectifs par un recrutement continuel. Or, si la cérémonie forme chaque fois un triangle, elle rappelle en même temps, par sa propre répétition, que les côtés de ce triangle ne sont pas invariables. Il n'est pas difficile d'entrer dans le jeu et de changer les données existantes; le succès littéraire se trouve à la portée de tous. Si le rôle du jury est exclusivement réservé aux universitaires, celui du poète, accessible à «tous les Grecs et à tous les hellénistes étrangers», est non seulement le plus prestigieux (à condition, bien sûr, de remporter la victoire), mais aussi le mieux rémunéré: la cérémonie rend ce rôle enviable au maximum.

Elle revêt ainsi un aspect théâtral. Le souvenir des concours dramatiques de l'antiquité est présent à la mémoire de tous; les rapporteurs ne font que le réveiller à chaque occasion comme un modèle à copier. N'est-ce pas cet esprit d'imitation, au fond, qui enlève à la cérémonie une partie de son authenticité? En quelque sorte, on joue au jury, comme on joue aux poètes couronnés ou au public exalté, ce qui ne signifie pas qu'on prend son rôle à la légère. Car, tout le paradoxe est là: l'authentique et l'inauthentique, loin de se contredire, peuvent coexister, voire se compléter. Investie de nouveaux besoins dans un contexte social particulier, cette cérémonie, ne fût-ce que comme copie du passé, est loin de devenir une routine; la passion romantique la rend originale. Yemeniz, à propos du concours de Rallis, parle «des querelles et des tempêtes», ainsi que du poète vainqueur «reporté chez lui presque en triomphe». Jusqu'à la fin des concours l'atmosphère est la même, le rituel inchangé. D. Gr. Cambouroglou, lauréat de 1873, en témoigne: «je fus enlevé... On me porta jusqu'à ma maison sur les épaules, en manifestation»1. Derrière cette fête solennelle qui met en valeur ses titres anciens (couronnes de laurier ou triomphes); derrière ce rituel un peu pompeux et apparemment théâtral, il n'est pas difficile de voir une réalité nouvelle et renouvelable, impulsive et explosive, et qui, à travers ses ambitions et ses emportements, ses imitations et ses répétitions, cherche obstinément son identité et ses propres dieux.

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1. Camb. A., p. 401. Le «triomphe» de D. Gr. Cambouroglou est confirmé par Ch. Anninos, «Τα πρώτα έτη του Ζαν Μωρεάς», Η Μελέτη, Νο 4, 1911, p. 246,

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    aussi d'exposer plus largement les objectifs de son initiative1. L'importance de cette lettre nous oblige à faire quelques remarques.

    Jusqu'en juin 1852, Rallis avait défini ses objectifs d'une manière plus ou moins vague. Dans sa lettre-règlement, il prétendait déjà créer le concours «pour la culture de la poésie morale et élégante, ainsi que de la langue néo-hellénique correspondante». Qu'entendait-il, au juste, par «langue néo-hellénique»? La deuxième clause des statuts ne le précise pas plus clairement: «conforme au sujet» (κατάλληλος προς την υπόθεσιν), «décente» (κοσμία) et «diserte» (ευφραδής). Mais les conséquences de cette imprécision risquaient d'être fâcheuses: les deux premiers concours avaient déjà montré, par la présentation de poèmes écrits en langue plus ou moins vulgaire (Στράτις Καλοπίχειρος, Ευφροσύνη), que le danger d'un malentendu était bien réel. Or, il fallait prendre des mesures. Et, par sa lettre du 5/17 juin 1852, Rallis ne faisait qu'aller dans ce sens. Tandis que la prose a fait des progrès, il constate que les poètes «se servent des mots et des phrases les plus vulgaires»; son intention est donc de pousser ceux qui sont doués pour la poésie «à bien étudier la langue de nos ancêtres», afin qu'ils puissent s'exprimer «en langue régulière et harmonieuse»2.

    Enfin, les choses devenaient claires. La défense d'u n e langue archaïsante en poésie, loin d'être considérée par le fondateur comme une affaire secondaire, constituait un des principaux objectifs de son concours.

    Le fait que la lettre du 5/7 juin 1852 soit adressée à Sp. Pilicas (1805-1861) n'est pas moins significatif. Homme lié à la tradition de Solomos aussi bien qu'à celle de Coray, le recteur de l'année 1851-1852 aurait dû se douter qu'il recevait de Trieste une sorte d'avertissement. Il releva le défi. Dans son Rapport rectoral, trois mois plus tard, donnant lecture de la lettre de Rallis, il n'hésita pas à la critiquer aussi bien implicitement, par l'éloge de la démarche linguistique de Goray, qu'explicitement: «un vêtement de mots et de phrases archaïques sur une poésie moderne paraît quelque chose de contradictoire»3. Quant aux réactions du public, Pilicas, optimiste, les trouvait «de bon augure»; il ne se désolidarisait pas de ceux qui s'en prenaient au jury et à Rallis.

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    1. Voir le texte de la lettre de Rallis dans le R.R. de 1852, pp. 11-13, ainsi que dans Pant. Chr., pp. 130-132.

    2. R.R. de 1852, p. 14.

    3. Ibid,