Συγγραφέας:Moullas, P.
 
Τίτλος:Les concours poétiques de l’ Université d’ Athènes 1851-1877
 
Τίτλος σειράς:Ιστορικό Αρχείο Ελληνικής Νεολαίας
 
Αριθμός σειράς:22
 
Τόπος έκδοσης:Αθήνα
 
Εκδότης:Γενική Γραμματεία Νέας Γενιάς
 
Έτος έκδοσης:1989
 
Σελίδες:488
 
Αριθμός τόμων:1 τόμος
 
Γλώσσα:Γαλλικά
 
Θέμα:Εκπαίδευση-Τριτοβάθμια
 
Τοπική κάλυψη:Ελλάδα
 
Χρονική κάλυψη:1851-1877
 
Περίληψη:Στο βιβλίο αυτό παρουσιάζεται και μελετάται αναλυτικά και σε βάθος ένας σημαντικός για τα ελληνικά γράμματα του 19ου αιώνα θεσμός, οι ποιητικοί διαγωνισμοί που διοργανώνονταν στο Πανεπιστήμιο Αθηνών, και πιο συγκεκριμένα ο Ράλλειος Διαγωνισμός (1851-1860) και ο μακροβιότερος Βουτσιναίος διαγωνισμός (1861-1877).
 
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4. 1854: La persistance de la dualité linguistique

Chose curieuse, parmi les 12 poèmes présentés au concours de 1854, 5 étaient écrits en langue populaire! Mal compris ou consciemment ignoré, le sévère avertissement de l'année précédente fut loin d'imposer d'un seul coup la discipline. C'est ainsi que, pour la quatrième fois, le jury allait se trouver devant le «paradoxe» signalé par Rangabé en 1853: des deux meilleures œuvres, la première était écrite en langue populaire, la seconde en langue savante. Certes, le choix ne posait plus le moindre problème, et le jury n'hésita pas à opter une fois de plus pour la langue savante. Mais cette dualité linguistique au sein des concours devenait, à la longue, gênante; elle accentuait la contradiction entre la poésie et la langue, et transformait de plus en plus le jury littéraire en commission de censure. Il fallut donc répéter l'avertissement de l'année précédente.

Le concours de 1854 eut lieu de nouveau le 25 mars1. Le jury fut composé de 5 membres: N. Costis (président), A. R. Rangabé (rapporteur), Ph. Ioannou, C. Paparrigopoulos et St. Coumanoudis. Cinq poèmes ont été jugés «louables». Rangabé, contrairement à ce qu'il avait fait en 1851 et 1853, rendit compte, pour la première fois, de toutes les œuvres envoyées au concours, en commençant par les moins importantes. Voici, en résumé, comment ces œuvres sont présentées par le rapporteur:

1) Un poème entièrement insignifiant qui, faute de titre, est éliminé par le jury.

2) Ναπολέων Βοναπάρτης : «imitation» — d'après l'auteur, mais, en réalité, une paraphrase sans art et sans goût — du «chef-d'œuvre du Pindare français» (Lamartine). La langue n'est ni savante ni populaire; les fautes de grammaire abondent.

3) Ο Έλλην εραστής : tragédie en 5 actes. On n'y trouve aucune qualité, si ce n'est une certaine facilité à la versification et la brièveté salutaire des actes!

4) Πάτροκλος : tragédie «plaintive», dont furent envoyés au concours les trois derniers actes. Oeuvre insignifiante, comparable à la précédente.

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1. La proclamation du concours (Athènes, 4 juin 1853), signée du recteur P. Arghyropoulos, précise qu'elle est valable aussi pour les années suivantes: Η Ελπίς, 1 juin 1853, Αιών, 27 juin 1853 - Commentaire sur le concours rte 1854: Ευτέρπη, No 37, 1er avril 1851, pp. 311-312.

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δ) Η Σοφία : extrait d'un poème épique, en langue savante. L'auteur confond le genre épique avec le genre lyrique.

6) Ο Έλλην της Πίνδου : extrait d'un poème épique (648 vers), en langue savante. Le tétramètre trochaïque, comme dans le poème précédent, est incompatible avec la poésie épique. "Des mots, toujours des mots, de l'emphase et de la confusion!".

7) Η λίμνη των Ιωαννίνων : poème épique, œuvre d'un jeune homme de dix-huit ans. L'absence de rime, solution de facilité, est répréhensible. L'intrigue est plus ou moins naturelle, mais la langue, vulgaire et terne, n'a rien à voir avec celle des chants populaires.

8) Η 25 Ιανοναρίου 1853 : hymne à l'arrivée du roi Othon, en 290 vers de quinze syllabe. Sa ressemblance avec l'œuvre suivante (No 9) prouve l'existence d'un seul auteur: les deux poèmes sont animés par les mêmes qualités (imagination vive, sensibilité, tendresse, connaissance des règles poétiques). Si la langue, dans les deux cas, est vulgaire, elle a la force et l'harmonie de la langue des chants populaires, sans toutefois être dépourvue de quelques défauts (usage de mots étrangers et savants)1.

Rangabé savait, sans doute, qu'il avait affaire à deux œuvres de G. Tertsétis. Ce qu'il ignorait, peut-être, était que le titre Η 25 Ιανουαρίου 1853 couvrait, en réalité, une brochure datée de vingt ans et publiée anonymement sous un autre titre2. Pourrait-on prétendre que Tertsétis contrevenait au règlement du concours en envoyant une œuvre éditée? Son cas était assez particulier, puisque l'anonymat, le temps écoulé et la diffusion restreinte de la brochure rendaient pratiquement impossible l'identification du poète.

9) Το όνειρον του Βασιλέως κατά τον Σεπτέμβριον του 1853 : poème en 589 vers de quinze syllabes, sans rime. Le rapporteur, élogieux, y décèle des scènes et des images "dignes de la plume de Dante". Mais cette œuvre, bien que de talent et dotée d'intentions patriotiques, n'en soulève pas moins quelques problèmes politiques épineux, en évoquant un passé "que nous devons tous oublier et pardonner"3.

Ce passé, nous le savons aujourd'hui, était l'assassinat de Capodistria avec toutes les passions qu'il avait déchaînées. Dans une lettre accompagnant le manuscrit de son poème, Tertsétis expliquait aux

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1. Jugement de 1854, Πανδώρα 5 (1854-1855) 30-35.

2. Δοκίμιον Εθνικής Ποιήσεως. Το φίλημα, Nauplie 1833. Sur l'identification des deux poèmes de Tertsétis: D. Stéphanou, Γεώργιος Τερτσέτης, Athènes 1916, p. 20.

3. Jugement de 1854, p. 35.

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juges qu'il voulait, avant tout, "ériger un monument d'expiation et de haute considération" au premier Gouverneur de la Grèce1. On ne saurait contester cette affirmation; en effet, Capodistria occupe dans le poème une place importante; c'est lui qui conduit le roi Othon aux Enfers. Mais on a du mal à croire que l'auteur était exclusivement préoccupé par le passé dans un poème où Othon, personnage principal, recevait de Platon des conseils comme les suivants:

Κέντρον είναι δυνάμεως η άκρα εξουσία,

παράδειγμά 'ναι αρετής, βασιλική η χάρις.

Δέσε εις την παλάμην σου τους χαλινούς του Κράτους

και μην αφίνεις τα λουριά ν' αεροκυματίζουν.

Il est donc certain que le caractère politique d'une œuvre se référant non seulement au passé, mais aussi - ce que Rangabé passe sous silence - au présent, ne pouvait qu'augmenter l'embarras des juges universitaires, décidés à éviter de tels écueils. Et ce caractère politique précisément ne fut pas pour rien dans le fait que le poème ne fut pas publié à son époque2. Il fallut plus de 60 ans pour qu'une première édition, encore que défectueuse, fût établie3.

10) Γραομυομαχία : extrait d'un poème héroï-comique du genre de Στράτις Καλοπίχειρος, en trimètres iambiques. Oeuvre "louable", elle dispose de qualités rares. Mais la langue y devient plus souvent qu'il ne le faut archaïsante, tandis que la versification n'est pas toujours impeccable. Par ailleurs, si ce poème présente une prolixité fatigante, son principal défaut réside dans le fait qu'"il n'a pas de but" et qu'"il ne se prête à aucune application morale ou sociale"4.

Il s'agissait d'une œuvre de D. Vernardakis (1833-1907), étudiant de 20 ans. L'homme aigri qui, plus tard, devait sombrer dans la misanthropie, commençait sa carrière littéraire plein d'entrain. Sa bonne

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1. G. Valétas, op. cit., p. 192.

2. A. Vlachos, "Γεώργιος Τερτσέτης," Παρνασσός, 1 (1877) 174 [= Ανάλεκτα, t. II, p. 102]; cf. S. De Biazi, "Γεώργιος Τερτσέτης", Ποιητικός Ανθών 1 (1887) 367 et G. Th. Zoras, "Το όνειρον του Βασιλέως," dans Επτανησιακά Μελετήματα Β', Athènes 1959, p. 215. L'assertion de Zoras que le poème de Tertsétis ne fut pas couronné au concours pour des raisons politiques sous-estime le fait que, en 1854, le principal obstacle au couronnement d'une œuvre était la langue populaire.

3. Par D. Stéphanou, op. cit., pp. 33-51. Le nouvel éditeur G. Valétas, op. cit., pp. 176-191, s'est servi du manuscrit du poète.

4. Jugement de 1854, pp. 35-37.

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humeur est manifestée, aussi, dans la Préface humoristique qui accompagna la publication du poème; on y voit, en plus, un jeune homme docile qui, flatté par la "faveur" de Rangabé, ne manque pas d'exprimer sa reconnaissance et de tenir compte des observations du jury en corrigeant les vers considérés comme défectueux. Mais cette attitude respectueuse cache à peine une opiniâtreté arrogante. Aux reproches moralisants du rapporteur, Vernardakis, prompt à théoriser, opposera obstinément sa doctrine de "l'art pour l'art"; si son poème n'a pas de but, c'est que la Poésie - et, à plus forte raison, la poésie héroï-comique - n'a d'autre but qu'elle-même. Quant aux éléments archaïsants de sa langue, le poète avoue avoir cueilli, avec l'audace de la jeunesse, "quelques fleurs dans le riche et très beau jardin de la langue de nos ancêtres" estimant que c'est en poésie que cette dernière peut le plus facilement être introduite1.

11) Ο Άπατρις : extraits d'un poème épico-lyrique, en strophes de six vers. Meilleur que tous les précédents, selon la majorité du jury, ce poème ne doit occuper, selon Coumanoudis, que la quatrième place. Si les extraits envoyés au concours rendent impossible un jugement sur l'ensemble de l'œuvre, ils font état néanmoins de qualités incontestables (écriture élégante, imagination vive). Le rapporteur cite, à l'appui, un long passage2.

Il s'agissait de la première participation de Th. Orphanidis, 37 ans, professeur de botanique. Il devait publier la même année son poème, accompagné du prologue qu'il avait adressé aux juges pour expliquer ses intentions: il y présente son héros animé par "l'amour de la patrie, la passion pour Théoni et le respect envers Dieu et envers la religion"; son poème est "proche plutôt de la poésie de Byron que de celle d' Homère"3. Cette profession de foi romantique n'est pas à négliger: caractéristique de l'évolution du poète Qrphanidis et du climat de l'époque, elle explique, en grande partie, l'attitude négative de Coumanoudis envers le poème.

12) Ώραι Σχολής : deux poèmes lyriques (Ο ποιητής, Η πέρδικα), accompagnés d'un plus long "récit en vers" (Ο Φώτος και η Φρόσω). Le rapporteur n'y décèle que des qualités: langue véritablement

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1. D. Vernardakis, Γραομυομαχία, Athènes 1854, pp. γ'-ι'.

2. Jugement de 1854, pp. 37-38.

3. Th. Orphanidis, Αποσπάσματα εκ του ποιήματος Ο Άπατρις, Athènes 1854, pp. ς' - η'. La première participation d'Orphanidis est attestée par lui-même (p. γ΄); cf. Πανδώρα 6(1855-1856) 548.

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populaire, versification harmonieuse, imagination, tendresse. Mais, si cette œuvre admirable est considérée par le jury comme digne d'être couronnée, sa langue constitue un obstacle insurmontable: le fondateur n'offre le prix qu'aux poèmes écrits en langue savante. «Mais le jury aussi a la conviction que l'encouragement de la langue populaire en poésie savante ne peut que produire deux inconvénients: a) des personnes incultes s'occuperont de poésie avec moins de scrupules..., ce qui augmentera le nombre des poètes insignifiants et empêchera le développement de la bonne littérature, b) si sont présentés encore quelques poèmes vulgaristes ayant la grâce et les qualités du poème en question, l'imitation risquera d'entraîner beaucoup de monde à l'usage de la langue populaire, et le retour aux formes anciennes en sera retardé pour longtemps...»1.

On ne saurait être plus clair. L'essentiel étant «le retour aux formes anciennes», les universitaires pouvaient très bien se passer d'une qualité poétique qui devenait dangereuse. Une fois de plus, Rangabé formulait sa doctrine aberrante et répétait l'avertissement de l'année précédente. Ainsi, le meilleur poème du concours n'ayant droit qu'à une couronne symbolique de «louanges les plus sincères», la véritable couronne et le prix de 1.000 drachmes furent décernés à Orphanidis. Ce dernier avait enfermé dans son enveloppe une lettre: il y révélait son nom et le titre de son poème, offrait les 1.000 drachmes du prix pour deux voyages scientifiques et, en plus, il faisait cadeau de deux collections botaniques. Peu avant, le recteur Costis ayant ouvert l'autre enveloppe pour faire connaître l'auteur de Ώραι. Σχολής, y avait lu le nom de Zalocostas.

Que le meilleur poème du concours de 1854 ne reçût pas le prix, ce n'est pas étonnant, au fond, vu l'expérience des années précédentes et l'attitude, de plus en plus dure, des jurys à l'égard de la langue populaire. Ce qui mérite de retenir notre attention c'est le comportement de Zalocostas. Poète docile jusque-là, il n'envoyait aux concours que des œuvres ayant toutes les possibilités de remporter la victoire; en 1853, vainqueur pour la deuxième fois, il n'avait pas manqué de corriger, avant de les publier, ses vers critiqués par Rangabé2. La langue savante demeurait son grand avantage; c'est grâce à elle, surtout, qu'il avait battu ses adversaires. Or, en abandonnant soudain son atout principal (au moment précisément où celui-ci devenait pour le

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1. Jugement de 1854, pp. 38-39.

2. Πανδώρα 4 (1853-54) 69.

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jury indispensable), ne lançait-il pas aux universitaires une sorte de défi?

Conscient ou non, ce défi est révélateur d'un personnage complexe et contradictoire. Zalocostas n'était certainement pas l'homme qui tranchait dans les batailles intellectuelles; toujours hésitant, il fut déchiré par ses prédilections pour la poésie ionienne et par son penchant à la grandiloquence savante; son œuvre "bilingue" en témoigne. Si, en 1854, il choisit la langue populaire, c'était précisément au moment où la contradiction langue-poésie, développée par Rangabé, était plus que jamais apparente. En optant pour la langue populaire, Zalocostas optait pour la poésie; aussi montrait-il que le poète en lui n'était pas étouffé sous les lauriers universitaires.

Malgré tout, la défaite était cuisante. Un peu plus tard, publiant ses trois poèmes, Zalocostas préféra à toute autre réponse une brève formule significative: "Ces poèmes - quoique non couronnés - obtinrent au concours de 1854 la première place"1. Mais le poète donna libre cours à sa colère en privé dans quelques "commentaires sur le verdict du jury" qui datent, à notre avis, de 1854. En voici quelques extraits caractéristiques: "Je suis capricieux, je veux être ou premier ou dernier... Si tu veux désarmer les pédants, sois pédant; flatte-les, si tu veux réussir. Le laurier offert par eux est plus amer... Révoltés partisans d'une élégance artificielle, vous avez négligé les beautés de la langue populaire... Les phrases du peuple sont plus élégantes que les phrases banales des puristes... Le jugement des universitaires tue l'esprit, au lieu de l'appréhender"2.

Au contraire, Orphanidis, lauréat de 1854, n'avait aucune raison d'avoir les mêmes sentiments à l'égard du jury. Cependant, la formule de Zalocostas étant blessante pour lui, il ne la laissa pas sans réponse: "il n'y a qu'un seul poème qui obtient la première place au concours, celui qui est couronné"3. C'étaient, déjà, les premières escarmouches dans ce que le bouillant professeur de botanique allait appeler emphatiquement "grande guerre contre Zalocostas"; en effet, un conflit 

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1. G. Zalocostas, Ώραι Σχολής [Athènes 185-4], p. 16. La même formule accompagne le poème Ο Φώτος και η Φρόσω, plublié dans Ευτέρπη, No 37, 1er avril 1854, pp. 299-303.

2. G. Zalocostas, Έργα, op. cit., pp. 471-473. Quelques passages communs nous permettent de conclure que Zalocostas s'était servi de ces notes pour rédiger, en 1855, son article "Une leçon à mes maîtres" (voir ci-dessous).

3. Th. Orphanidis, op. cit., p. γ'.

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beaucoup plus sérieux devait éclater entre les deux poètes l'année suivante.

5. 1855: L'abondance des hexamètres

Le 25 mars 1855 coïncidant avec la Semaine Sainte, la cérémonie du concours eut lieu le 29 mars1. Les poèmes présentés furent plus nombreux que jamais: 14. Pour la première fois, le jury fut composé de 4 membres: C. Contogonis (président), Ph. Ioannou (rapporteur), A. R. Rangabé et C. Paparrigopoulos. Cette diminution du nombre des juges est explicable: Coumanoudis, membre régulier du jury depuis 1852, avait abandonné son poste pour rejoindre les concurrents.

Les deux sévères avertissements de Rangabé donnaient enfin des fruits: parmi les 14 œuvres présentées, une seule (Ορέων άνθη) était écrite en langue populaire. Rallis et les universitaires pouvaient être provisoirement satisfaits; Tertsétis fut absent du concours; Zalocostas y retourna, mais docile et repenti, après sa vaine révolte de l'année précédente, pour briguer le prix avec un poème en langue savante. Deux autres phénomènes particuliers accentuèrent le caractère «classique» de cette année 1855: l'abondance des œuvres en hexamètres et didactiques. Par contre, le romantisme, surtout sous sa forme byronienne, ne manqua pas de faire à nouveau une apparition spectaculaire.

Ioannou divise les poèmes en trois catégories, selon leur importance.

A. La première catégorie est celle des 5 «œuvres entièrement insignifiantes»:

1) Οι στίχοι των μελών του σώματος : idées vulgaires, langue «barbare», solécismes et fautes d'orthographe.

2) Ο Φλέσσας : intrigue pauvre, fautes de grammaire.

3) Η Ελένη : poème en hexamètres. La versification est défectueuse et la langue pleine de fautes; le suicide de l'héroïne rend ce poème «moralement condamnable».

4) Η Χιακή Ιερεμιάς : poème de 540 vers environ. L'auteur, au lieu d'insister sur l'héroïsme et les souffrances de ses compatriotes, les habitants de Chio, pendant le massacre, raconte sa propre fuite! La versification est en général bonne, mais l'intrigue pauvre; les fautes de grammaire ne manquent pas2.

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1. Αθηνά, 31 mars 1855.

2. Jugement de 1855, Πανδώρα 6 (1855-56) 50-51.

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Il s'agissait d'une œuvre de A. S. Caravas, professeur de grec ancien au lycée de Chio. Deux ans plus tard, publiant son poème, l' auteur accusera le jury de sévérité excessive1.

5) Απόσπασμα εκ του β' άσματος της ανεκδότου Π. της Λ. : mélange de poésie épique et lyrique, idées banales, barbarismes, incohérences et fautes d'orthographe.

B. A la deuxième catégorie appartiennent 3 poèmes qui, quoique meilleurs que les précédents, présentent pourtant plusieurs défauts:

6) Σουλίου πτώσις : extrait de poème épique. Contradictions, manque d'intrigue, absence de qualités artistiques. Mais la versification, très souvent sans rime, est correcte, le langage bon, et les fautes de grammaire relativement peu nombreuses.

7) Ο Περίδρομος : extrait (800 vers environ) d'un poème comique, en trimètres iambiques, du genre de Στράτις Καλοπίχειρος et de Γραομυομαχία. Un jugement sur l'ensemble de l'œuvre est impossible. En tout cas, l'auteur, qui possède admirablement le grec ancien, fait montre de culture et d'esprit. Il ridiculise des choses répréhensibles, même des personnes vivantes, sans pour autant éviter les digressions arbitraires et les obscénités choquantes. La versification est recherchée et défectueuse2.

Il s'agissait d'une œuvre de D. Vernardakis3.

8) Ορέων άνθη : roman en vers de quinze syllabes et en langue populaire. L'intrigue est simple et maladroite, l'économie mauvaise, la versification correcte, la langue harmonieuse. Malgré ses invraisemblances et ses contradictions, cette œuvre ne manque pas de grâce et de tendresse. Un hymne à la Grèce ajouté à la fin du poème n'est qu'une faible imitation de l'Hymne à la Liberté de Solomos4.

L'auteur, apparemment heptanésien, nous est connu sous les initiales S. C.5.

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1. A.S. Caravas, Εγχειρίδιον της νεοελληνικής γλώσσης, t. II, Smyrne 1857, pp. κθ' et λ'. Le poème, en 870 hexamètres, y est publié en annexe; il parut également en brochure (voir G M 7335). Nous signalons que la préface de Caravas traite de l'hexamètre et de son usage par Rangabé, Tantalidis et Orphanidis.

2. Jugement da 1855, pp. 51-52.

3. Voir A.R. Rangabé, Histoire littéraire, op. cit., p. 118. M. I. Michaïlidis (Λεσβιακαί σελίδες. Μέρος πρώτον, Βίος και έργα Δημητρίου Ν. Βερναρδάκη, Mytiléne 1909, p. 12) atteste que le poème a été publié immédiatement Cette publication nous est inconnue.

4. Jugement de 1855, pp. 52-54.

5. Ορέων Άνθη Υπό Σ. Κ., Athènes 1855 (voir GM 10758).

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C. Enfin, la troisième catégorie comprend les 6 meilleurs poèmes du concours:

9) Αι Αναμνήσεις : titre qui couvre deux poèmes. Le premier, Η τελευταία νυξ, se référant au siège de Missolonghi, est «bon, souvent pathétique ou sublime, et il inspire partout des sentiments nobles»; sa langue est excellente, sa versification harmonieuse. Toutefois, il n'est exempt ni de fautes de grammaire ni de quelques passages obscurs et énigmatiques, dus à l'usage abusif des métaphores. Le second poème, Δάκρυα, est une élégie en hexamètres se référant au choléra d'Athènes. Mais elle non plus ne manque pas de fautes de grammaire; certains vers n'ont pas de césures1.

Il s'agissait de la dernière participation de Zalocostas. Malgré son retour à la langue savante, il essuyait un échec cuisant, en se retrouvant, pour la première fois, à la sixième place. Sa réponse ne se fit pas attendre. Quelques jours plus tard, publiant Δάκρυα, il s'empressa de déclarer que ses deux poèmes «furent vaincus sans coup férir... J'ai appris que mes hexamètres, n'ayant pas les césures classiques et inévitables, déplurent aux maîtres de la poésie. C'est la première fois que j'entends que la poésie doit charmer la vue et non l'ouïe. J' espère apprendre plus tard d'autres choses encore que j'ignore»2. Mais l'ironie hautaine se transforma vite en colère. Dans un long article intitulé «Une leçon à mes maîtres», Zalocostas accusa ouvertement ses juges d'avoir joué un rôle de Procuste en mutilant ses vers et ses idées. Il se battait toujours sur le terrain des universitaires: cette «leçon» n'était, au fond, qu'une leçon de grammaire; elle enseignait l'usage et l'orthographe de tel ou tel mot, elle cherchait à montrer que les textes des professeurs n'étaient pas grammaticalement irréprochables. Absente du débat, la poésie ne trouvait de place que dans une définition creuse: «Lumière et vérité, cœur et esprit, bravoure et fierté, affection et amour, patrie et devoir, voilà la poésie»3.

10) Ο Πλάνης : roman en vers. Le premier de 5 chants fui envoyé au concours en entier, les autres incomplets. Poème «remarquable», il est loué pour l'invention, l'intrigue, l'économie et la variété lyrique. L'auteur a décidément l'esprit riche en lectures littéraires, l'imagination vive et le sentiment chaleureux. Mais il fait des fautes de grammaire, se sert de mots pindariques et homériques, et mélange les formes 

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1. Jugement de 1855, pp. 54-55.

2. Ευτέρπη, No 61, 15 avril 1855, p. 309.

3. Ευτέρπη, No 65, 15 juin 1855, p. 392.

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anciennes et modernes. Sa versification, pleine d'enjambements abusifs, est souvent mauvaise, tandis que son langage ne manque pas de répétitions, de pléonasmes et de solécismes. Le suicide du héros est blâmable: pourquoi ne pas mourir en luttant pour sa patrie? "En fin de compte, dans une nation qui vient d'acquérir une existence politique et qui a besoin d'une éducation morale, les produits artistiques ne sont-ils pas dangereux, lorque l'art ne tend qu'au plaisir?1.

Certainement Ioannou n'ignorait pas qu'il avait affaire à l'auteur de Γραομυομαχία et de Περίδρομος. Le jeune Vernardakis passait très facilement de la légèreté comique au byronisme du roman en vers, sans toutefois perdre les traits distinctifs de son style, surtout sa désinvolture à l'égard de la morale. Mais Ο Πλάνης allait rester inédit, connu pendant longtemps par son extrait reproduit dans le Jugement de 1855 2. Son auteur n'a pu l'achever; il s'adonnerait bientôt, comme nous le verrons, à d'autres explorations romantiques.

11) Ο Λάμπρος : poème épique en vers de quinze syllabes rimés; il se réfère aux exploits d'un personnage réel, Lambros Catsonis, et, de ce fait, se présente comme "sans intrigue et sans aventures". La langue est savante, florissante et souvent majestueuse, la versification harmonieuse et précise. Mais le poète "déforme parfois les phénomènes de la nature", recourt à des comparaisons malheureuses et n'évite pas les fautes de grammaire et d'orthographe, ainsi que quelques gallicismes3.

L'auteur, D.I. Lacon, publia la même année son poème, accompagné de "deux mots à ses juges"; il y répond à leur verdict paragraphe par paragraphe. Nous avons affaire à un exemple typique de ce genre de réactions: le poète se justifie, accuse les universitaires de "méchanceté" et de "partialité", et, à son tour, il cherche à trouver leurs fautes grammaticales. Pour ce qui est de la grammaire, la susceptibilité de Lacon est caractéristique: "Que vous me refusiez la qualité de poète, cela m'est

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1. Jugement de 1865, p. 58.

2. Ibid., p. 55-56. Le même extrait est reproduit dans Rapt. Parn., pp. 600-2, Mat. Parn., pp. 622-625, et, traduit en français, dans A. R. Rangabé, op. cit., p. 119-121. Un autre extrait du poème parut dans Εστία 1 (1876) 95; cf. D. Cokkinakis, Πανελλήνιος Ανθολογία, Athènes 1899, pp. 258-259. En 1890, Vernardakis recopie les strophes 37-49 du premier chant, qui paraîtront dans Émile Legrand, Fac-similés d'écritures grecques du dix-neuvième-siècle, Paris [1901], pp. 80-82. Notons encore que C. Skokos, affirmant une publication du poème en 1854 (Ημερολόγιον 7, 1892, 162), corrigera plus tard sa faute silencieusement (Ημερολόγιον 23, 1908, 18).

3. Jugement de 1855, pp. 58-59.

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égal; mais que vous mettiez en doute ma connaissance de la grammaire, je proteste,.."1.

12) Συλλογή ποιηματίων : poèmes originaux et traduits, pour la plupart didactiques, mais aussi politiques, idylles et poèmes d'amour, souvent sans rime et en mètres anciens (hexamètres, iambes, vers saphiques et strophes alcaïques). La langue est remarquable par sa précision grammaticale, souvent par sa grâce et quelquefois par sa richesse. L'auteur fait montre de force poétique et de patriotisme. Ioannou cite en entier deux poèmes, Προς την φοιβάζουσαν νεολαίαν et Φιλελεύθεροι1.

Il s'agissait d'une œuvre de Coumanoudis. Faut-il attribuer la démarche didactique de l'auteur exclusivement à une orientation de plus en plus accentuée vers le classicisme? Sans doute le poète qui, dans Στράτις Καλοπίχειρος (1851), avouait encore ses dettes à Byron, à Shakespeare et aux récits populaires, s'était-il, entre-temps, débarrassé de tout bagage romantique. Il allait déjà plus loin: son didactisme était aussi une manifestation critique, une prise de position (en vers) contre la poésie de son temps:

Φευ, ποιηταί! μικροπώλαι εγίναμεν και παντοπώλαι·

όταν κινώμεν χορδάς, ψάλλομεν πάντ' αναμίξ·

κρώζοντες πλήθος αμούσων κρωγμών κ' εκκωφαίνοντες ώτα,

όσα τις Μοίρα κακή φέρη απέναντι ημών.

Ou bien:

Νέοι, ακούσατε· λέξεις κεναί πυκνωθείσαι ασώτως,

πάσαν ιδίαν αδράν πνίγουν κ' ενότητα αυτής·

Deux ans plus tard, Coumanoudis, en tant que rapporteur du jury, allait prononcer contre le romantisme une condamnation irrévocable.

13) Μη ζώην μετ αμουσίας : titre-souhait qui couvre deux poèmes.

Le premier, Προς τον ποιητήν Λαμαρτίνον, en 274 vers de quinze syllabes rimés, est une réponse indignée à Lamartine pour son attitude pro-turque - "regrettable", selon la rapporteur - dans l'"Histoire de la Turquie". L'auteur s'avère "souvent éloquent, souvent pathétique,

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1. D. I. Lacon, Ο Λάμπρος Κατσόνης, Athènes 1855, p. ι'.

2. Jugement de 1855, p. 59. Ces deux poèmes sont reproduits dans Mat. Parn., pp. 755-757.

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souvent sublime". Le second, Ποιητικής τέχνης αποσπάσματα, un poème didactique en 240 vers, est plus "relâché", sans pour autant être blâmable; le poète, n'ayant pas suivi l'enseignement d'Horace, se borne à énoncer des vérités générales sans les prouver par des exemples concrets. Sa langue est partout précise et sa versification parfaite1.

C'était la première participation de Jean Carassoutsas (1824-1873). Le premier de ses deux poèmes fut publié la même année sans mention du concours2. Quant au second, il se trouve probablement dans Η Βάρβιτος sous un autre titre3.

14) Θα καή ή θα καύση : titre commun de deux poèmes. Le premier est extrait d'une peinture satirique de mœurs athéniennes, en langue régulière et en versification parfaite. Le second, Άννα και Φλώρος ή Ο Πύργος της Πέτρας, est un roman en 978 hexamètres, sans rime. L'invention est intéressante, le dénouement et les caractères naturels; "la morale triomphe et le sentiment du lecteur finit par être satisfait". Parmi les nombreuses qualités du poème: les images majestueuses, les métaphores et les comparaisons heureuses. Quelques fautes de grammaire (et encore plus d'orthographe) passent presque inaperçues. Supérieure à toutes les précédentes, cette œuvre ne dispose pas pour autant de la précision grammaticale de Συλλογή ποιηματίων et de Προς τον ποιητήν Λαμαρτίνον. Dans ces conditions, le choix parmi les trois derniers poèmes (No 12, 13 et 14) ne fut pas pour le jury chose facile. Après quelques hésitations, le prix a été décerné à Άννα και Φλώρος; le poème de Carassoutsas Προς τον ποιητήν Λαμαρτίνον obtint un accessit4.

Ainsi, couronné pour la deuxième fois, Orphanidis remportait, en 1855, contre Zalocostas une victoire sans équivoque. Il ne tarda pas à

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1. Jugement de 1855, pp. 59-60.

2. Jean Carassoutsas, Απόκρισις προς τον ποιητήν Λαμαρτίνον συγγραφέα τουρκικής ιστορίας, Athènes 1856 [= Η Βάρβιτος, Athènes 1860, pp. 34-46]. Traduction en prose française: Épître à M. de Lamartine au sujet de son Histoire de la Turquie avec une notice sur l'état actuel de la Grèce et de l'empire ottoman, par Jean Carassouza [sic] d'Athènes, Paris 1858. Une brochure analogue, en grec et en français, fut publiée par E. Jeanides, Réponse au poète mishellène de la France A. de Lamartine, Athènes 1858. - Sur la première participation de Carassoutsas aux concours et sur son poème à Lamartine, voir A. Vlachos, Περί Ιωάννου Καρασούτσα και των ποιήσεων αυτού, Athènes 1874, pp. 25-28 [=Ανάλεκτα II, pp. 71-73].

3. Il s'agit, croyons-nous, du poème Επιστολή προς Λέανδρον. Περί ελληνικής ποιήσεως και γλώσσης (1853) [= Η Βάρβιτος, pp. 122.-130].

4. Jugement de 1855, pp. 60-64.

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publier son poème vainqueur, accompagné d'une préface intéressante: il y est surtout question de l'hexamètre "immortel" qui, longtemps oublié, fut mis en valeur par Rangabé et Tantalidis. Quant à sa satire, le poète révélait son titre (Η πόλις των Αθηνών) et promettait de l'achever et de la publier "prochainement"1. Ioannou, dans son rapport, sans mentionner le titre de la satire, en avait cité de larges extraits comme "importantes leçons d'art poétique"; le poète y bafouait la poésie romantique et se montrait par trop loyal vis-à-vis de ses juges:

Οποίας όμως φύσεως ην η απόφασίς σας,

το κατ' εμέ είν' ιερά. Αν γ)μαι ο νικήσας

ευγνωμονώ και χαίρομαι· αλλ' (άπαγε) αν πάλιν

ήμα ι των νικηθέντων είς, μ' άπάθειαν μεγάλην

ως ο αρχαίος και χρηστός πολίτης θα φωνήσω,

ότι τους κρείττονας τιμώ, όταν τους απαντήσω,

και χαίρω, ότι η πτωχή των ποιητών χορεία

έχει και καλυτέρους μου· ταύτα εν συντομία2.

Lauréat de 1855, Orphanidis avait toutes raisons d'être provisoirement non seulement loyal, mais aussi reconnaissant envers les universitaires. Son éloge de l'hexamètre n'était-il pas en même temps un hommage rendu à Rangabé? Par contre, sa rancune contre Zalocostas, toujours vivace, pouvait, enfin s'exprimer librement. Aigri pas sa défaite, le poète de Αναμνήσεις avait déjà attaqué les universitaires dans son article "Une leçon à mes maîtres" (juin 1855), sans pour autant mettre en cause le vainqueur du concours. Orphanidis eut tout de même un prétexte. Sept mois plus tard, dans une longue lettre envoyée à Πανδώρα il prit la défense du jury, contesta la valeur littéraire de Zalocostas, attribua la colère de celui-ci à sa défaite. Pourquoi cette réponse si tardive? Une phrase d'Orphanidis adressée à son adversaire nous en donne l'explication: "Je t'invite à une concurrence loyale, et je te 

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1. Th. Orphanidis, Άννα και Φλώρος ή Ο Πύργος της Πέτρας, Athènes 1855, p. 6; cf. Πανδώρα 6 (1855-56) 551. En réalité, cette satire ne devait être publiée, en partie, que 13 ans plus tard, dans M.P. Vrétos, Εθνικόν Ημερολόγιον 1868, pp. 337-349. L'éditeur, tout en promettant d'en publier d'autres passages (p. 349), précise que le poème resta inédit "en raison, peut-être, d'occupations scientifiques du poète plus importantes" (p. 338).

2. Cf. la fin de Κόριννα και Πίνδαρος de G. Tertsétis:

Μη λυπηθής εάν ίδης άλλους να στεφανώνουν

αλλά ειπέ χαρούμενη εις φίλους και εις ξένους,

"έχει η Ελλάς και άλλους γιους πολύ καλύτερούς του".

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promets que je n'arriverai jamais jusqu'à la bassesse de propager des rumeurs malhonnêtes sur l'authenticité de tes œuvres, et que je n'insulterai ni toi ni les juges qui t'ont couronné, même si je me croyais défavorisé par eux»1. Zalocostas était donc jugé coupable de se livrer à une concurrence déloyale, en calomniant son adversaire par voie orale. Mis au courant de ces commérages, Orphanidis répondit par écrit. Dans une petite capitale comme Athènes, l'histoire littéraire passait très souvent par les ruelles du quartier.

Ce qui importe, c'est que, en 1855, au moment où Zalocostas disparaissait définitivement de la scène des concours, Orphanidis consolidait sa place dans la faveur universitaire et non sans raison. Il incarnait un nouvel équilibre: son romantisme modéré, vêtu d'hexamètres, s'éloignait aussi bien d'un classicisme rigide (Coumanoudis) que d'un byronisme immoral et archaïsant (Vernardakis). On dirait que, à travers une série de tendances, l'esprit universitaire recherchait, en poésie et en langue, la voie moyenne d'un compromis. Mais les contradictions étaient plus profondes que l'on ne l'imaginait. Elles resurgissaient parfois avec une force nouvelle ou, présentées sous d'autres aspects, rendaient souvent la confusion inextricable.

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1. Πανδώρα 6 (1855-56) 551. La lettre d'Orphanidis parut également en brochure, sous le titre emphatique Πρώτοι, ακροβολισμοί του μεγάλου Ζαλοκωστείου πολέμου, ήτοι Ποιητική αλληλογραφία, Athènes 1856. Sur cette affaire, voir aussi: Πανδώρα 6 (1855-56) 586.

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CHAPITRE II

LE DÉBAT S'ÉLARGIT (1856-1860)

Τον Βύρωνα αναπολείς και κλαίεις; θα τη είπουν,

Δεν θέλομεν ρομαντισμούς ημείς· αυτά μας λείπουν!

J. Cambouroglou (1872)

Le problème de la langue, nous l'avons vu, domina la première période des concours de façon décisive. Il ne devait pas, bien sûr, disparaître automatiquement pas la suite; mais ses rebondissements, dus notamment aux défis de Tertsétis, furent loin de prendre le caractère d'une résistance collective. Pendant les cinq premières années, les jurys avaient réussi à imposer leur loi. Ils pouvaient enfin durcir leurs positions pour empêcher toute récidive vulgariste: en effet, le rapporteur Castorchis annonçait, en 1856, que les poèmes écrits en langue démotique seraient exclus désormais, sans commentaires. Quand, en 1858, Tertsétis souleva à nouveau le problème, il dut vite comprendre, par la violente réponse de Paparrigopoulos, que les universitaires n'étaient nullement disposés à revenir sur leur décision. A coup sûr, les vulgaristes n'avaient pas de place dans l'institution de Rallis. Il fallut attendre Voutsinas pour que l'interdit frappant la langue populaire fût officiellement levé (1862). Mais on n'en était pas encore là.

Entre-temps, par la force des choses, le débat devait prendre plus d'ampleur. En fin de compte, la question de la langue, malgré son importance, n'en restait pas moins subordonnée à des objectifs d'ordre idéologique: le «retour aux formes anciennes» était, certes, d'une priorité presque absolue, mais il ne pouvait devenir une fin en soi, l'essentiel étant toujours d'établir entre le présent et le passé des liens à tous les niveaux et dans tous les domaines. Or, la bataille linguistique, si importante fût-elle, ne constituait, en réalité, qu'une étape. C'était là que reposait l'édifice idéologique de la Grande Idée. Cette unité, conçue différemment mais acceptée par tous, imprimait son élan à

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toutes les manifestations politiques et culturelles. Romantiques et classiques grecs n'avaient, au fond, à se définir que par rapport à elle: l'unité des premiers, ininterrompue, comprenait trois étapes (Antiquité, Byzance, Grèce moderne), celle des seconds, binaire, continuait à enjamber Byzance comme un obstacle. Deux tendances, de plus en plus cristallisées dans le cadre des concours, devaient apparaître clairement, à partir de 1856, et s'affronter, un peu plus tard, avec énergie.

L'élargissement du débat, en ce sens, fut certain. Bien sûr, les concours ne pouvaient dépasser leurs propres limites: le discours critique y avait comme objet principal la poésie, les juges universitaires, chargés surtout de la distribution de prix, s'acquittaient souvent de leur devoir sans enthousiasme, et l'esprit didactique l'emportait sur une libre confrontation d'idées. Pourtant, l'institution de Rallis, fut loin de constituer, dans la vie intellectuelle grecque, un domaine à part, marginal et routinier. Ouverte à tous, elle donnait à toutes les tendances une possibilitté d'expression. Il était donc normal, dans la mesure où la poésie véhiculait plusieurs messages, que ceux-ci apparussent, d'une façon ou d'une autre, dans le contexte des concours, ne fût-ce que pour être critiqués, désapprouvés ou condamnés.

Parfois, les problèmes s'entrecroisent, se chevauchent, et les allusions ne sont pas moins éloquentes que les reproches ouverts; parfois, une vieille discussion, qui se prolonge, est imperceptiblement transformée par de nouveaux éléments. Ainsi, en 1856, l'attaque de Castorchis contre Tertsétis a toujours la langue comme objet principal, mais le différend des deux hommes porte aussi sur l'unité. A partir d'un certain moment, le centre de gravité se déplace, et la question de la langue, malgré la place importante qu'elle continue d'occuper, perd une partie de son autonomie, sinon de son intérêt. On aperçoit déjà l'impasse créée par les interminables querelles grammaticales. Orphanidis (Τίρι-Λίρι, 1857-1858) ne manque pas de fustiger les pédants stériles qui tuent les idées par les mots:

Προσκροΰσται τόσων πο',ητων και τόσων λογογράφων,

οΐ με τας λέξεις σπάπτοντες των Ιδεών τον τάφον!

A la même époque (1857), Vernardakis conçoit le grec comme un tout et refuse la division en langue ancienne, médiévale et moderne: aussi étrange que cette idée puisse paraître, elle montre à merveille à quel point le nouveau concept de l'unité occupe le devant de la scène et

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s'insère même dans le domaine linguistique. Le besoin d'une ouverture est sensible.

Unité diachronique à deux ou à trois étapes: tout le conflit théorique entre le classicisme et le romantisme, dans sa version grecque, pourrait être, en grande partie, résumé par cette formule. Faut-il rappeler l'origine étrangère non seulement de ce conflit mais aussi des deux grands courants en question? C'est presque une évidence. Un phénomène culturel, cependant, importe plus par ses manifestations particulières de pays en pays que par son lieu de naissance. Or, si romantiques et classiques s'affrontent en Grèce, comme ailleurs, l'essentiel sera toujours de savoir non seulement en quoi consiste la particularité de cet affrontement, mais aussi sous quels aspects spécifiques se manifestent ces deux écoles adverses, chaque fois soumises au conditionnement local. Nous touchons certes là un des problèmes les plus essentiels et les plus complexes du XIXe siècle, problème que nous ne saurions pourtant aborder ici. Bornons-nous à quelques remarques nécessaires.

Concept romantique par excellence, l'unité est destinée à devenir en Grèce la clef de voûte de tout le système idéologique dominant, tel qu'il se concrétise surtout à partir du milieu du XIXe siècle. Ce système est primordial, prioritaire; il mobilise les énergies nationales, rapproche tous les Grecs, sert les objectifs de l'État et des classes dirigeantes. Sa suprématie ne fait pas de doute; c'est lui qui anime, inspire et contrôle en dernière analyse, toute la vie intellectuelle du pays. Dans ces conditions, comment le conflit entre le romantisme et le classicisme s'exprime-t-il? En réalité, tous les courants, littéraires ou autres (y compris la question de la langue), dominés par cette forte poussée idéologique, n'ont qu'une marge d'action limitée. Chose caractéristique: l'unité, fondement de la doctrine officielle, constitue en même temps la base sur laquelle s'affronteront romantiques et classiques grecs. Elle peut être conçue en deux ou en trois étapes, elle ne peut pas être refusée. C'est ainsi que la ligne de démarcation entre les deux écoles paraît souvent imprécise et, dans la mesure où des éléments communs se mélangent ou se déplacent d'un camp vers l'autre, un romantisme classique devient aussi réel qu'un classicisme romantique. Il s'agit, évidemment, d'un manque de contours qui n'a rien à voir avec la démarche consciente de Solomos pour «un genre mixte, mais légitime».

L'explication de ce phénomène doit être cherchée, en premier lieu, dans les contradictions internes d'un système de pensée qui, d' essence romantique, n'est pas moins fondé sur un certain nombre de valeurs incompatibles (hellénisme et christianisme, ouverture vers

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l'Europe et culte de l'Antiquité, etc.). Attisée par les circonstances, l'hypersensibilité nationale impose aussi bien une marche en avant qu'un retour en arrière. Romantiques et classiques, tout en s'affrontant, ne vivent, au fond, que la même contradiction: obligés de puiser leurs idées dans l'Europe moderne, ils s'acharnent à démontrer leur fidélité à la Grèce ancienne; plus ils empruntent à l'étranger, plus ils étalent leur propre patrimoine. Lorsque, en 1857, Coumanoudis accuse le romantisme d'être «une école étrangère, non hellénique», reprenant ainsi un argument déjà avancé par des classiques d'autres pays, il entend sûrement le mot «hellénique» aussi bien comme «national» que comme «grec ancien». Mais les romantiques ne sont pas moins disposés à sacrifier, eux aussi, au culte de l'Antiquité grecque, ce qui ne les empêche pas, à leur tour, de mener leur combat avec un armement fabriqué à l'étranger.

Servant le même système idéologique tout en illustrant ses contradictions internes, les deux écoles ne sont néanmoins pas destinées à n'alimenter qu'un débat théorique entre universitaires. Dans la mesure où la doctrine officielle se développe et exerce de plus en plus son emprise, le romantisme littéraire, très répandu, devient la principale expression d'une exaltation patriotique sans bornes. La littérature de toute une époque en témoigne. La Révolution Grecque, au centre de cette production, est l'événement majeur qui ne finit pas de fournir des décennies durant, une source d'inspiration inépuisable. Mais il y a aussi l'autre face de la médaille: le même mouvement qui abrite l'enthousiasme collectif n'exprime pas moins des frustrations individuelles de tous genres. Schématiquement: Hugo, Barthélemy ou Béranger, d'un côté; Byron, A. de Musset ou Lamartine, de l'autre.

Ces deux tendances romantiques, présentes dès le début dans le cadre des concours, vont s'accentuer et s'affronter. La première n' a, évidemment, rien de répréhensible du point de vue de l'ordre établi; elle véhicule l'optimisme patriotique, exalte les luttes nationales, sert à merveille la doctrine officielle. C'est la seconde qui posera des problèmes de plus en plus sérieux. Le byronisme, forme de révolte individuelle passionnée, devient avec le temps une force centrifuge non négligeable; il met en valeur le goût du morbide, sape le moral, incarne tout un ensemble de mécontentements. Les universitaires, classiques ou romantiques, n'ont pas de mal à repérer le danger. Lorsque, en 1857, Coumanoudis et Assopios condamnent «les amours entre frères et sœurs» qui abondent dans les produits de l'école «étrangère», ils sont sûrement conscients du fait que l'immoralisme byronien, loin de

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toucher seulement quelques cas particuliers (Vernardakis), peut traduire un malaise généralisé aussi démobilisateur que subversif. En effet, dans la mesure où l'opposition de la jeunesse estudiantine au régime du roi Othon prend de l'ampleur, vers la fin de la sixième décennie du siècle, la montée du byronisme n'est pas sans rapport avec un esprit de contestation plus ou moins politisé. D'autres "modèles" viennent aussi s'ajouter: Béranger, très honoré après sa mort, suscite l'intérêt moins par son philhellénisme que par le caractère oppositionnel de ses actions. C'est à lui précisément que se réfère Paparrigopoulos, en 1859, pour condamner toute attaque contre l'ordre établi et défendre une poésie "complètement étrangère à la politique".

En tout état de cause, ce qui est certain, c'est que les dernières années du concours de Rallis sont marquées par une problématique qui, dans le cadre d'un débat littéraire, et apparemment monotone, ne cesse de se développer ou de s'enrichir. Au moment où, à la fin de la Guerre de Crimée, le Royaume de Grèce affronte des changements d'ordre économique, politique et social, sa vie intellectuelle, dominée par les querelles linguistiques, tend en quelque sorte à élargir ses horizons. Il s'agit certes d'une ouverture plutôt que d'un bond en avant. Mais cette ouverture n'en est pas moins significative. Elle coïncide avec le développement d'une idéologie unitaire qui, érigée en doctrine, étend de plus en plus sa domination, pénètre dans tous les domaines, anime et élargit tous les débats, sans toutefois éviter, au moment de sa plus forte poussée, l'exacerbation ou l'éclatement de ses contradictions.

1. 1856: L'unité impossible

En 1856, pour la première et la dernière fois, les membres du jury furent sept: J. Olymbios (président), E. Castorchis (rapporteur), A. R. Rangabé, Ph. Ioannou, A. S. Roussopoulos, St. Coumanoudis et C. Paparrigopoulos. Les poèmes envoyés (2 tragédies, les autres épiques et lyriques) suivirent, en général, l'exemple de l'année précédente, non seulement pour le nombre (14), mais aussi pour l'abondance des hexamètres. Deux œuvres étaient écrites en langue populaire. La cérémonie eut lieu, selon l'usage, le 25 mars1.

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1. Voir les comptes rendus dans les journaux Αθήνα et Φιλόπατρις. 29 mars 1856, Ημέρα (de Trieste), 13/25 avril 1856.

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A première vue, tout se passa comme à l'ordinaire. Le nouveau rapporteur E. Castorchis (1815-1889), assurant la continuité de l'esprit universitaire, n'avait pas à innover. Dans son rapport, nous retrouvons tous les lieux communs des Jugements précédents: éloge de Rallis, rapprochement des concours avec ceux de l'antiquité, constat de leur succès, références habituelles aux auteurs classiques, etc. L'introduction de l'hexamètre et d'autres vers anciens dans la poésie grecque moderne n'est, pour Castorchis, qu'un signe de progrès certain. Mais un durcissement de ton se manifeste pourtant sur deux points: a) malgré la clause explicite du règlement de Rallis, les extraits de poèmes, rendant le jugement impossible, ne peuvent plus être admis au concours, et b) le jury s'étonne que l'envoi d'œuvres écrites en langue populaire se poursuive; il est donc "absurde que les juges soient obligés de lire des poèmes dont le couronnement est formellement interdit par le fondateur. C'est pourquoi désormais nous ne tiendrons aucun compte des poèmes écrits en langue vulgaire"1. Deux poèmes "vulgaires" sur quatorze ne constituaient peut-être pas une rechute inquiétante; mais l'un d'eux, sorti de la plume de Tertsétis, n'était pas à négliger; il fallait donc éliminer, par un nouvel avertissement tout danger menaçant un équilibre difficilement atteint.

Voici les 14 œuvres du concours, selon l'ordre et les appréciations du rapporteur:

1) Un poème ayant obtenu un accessit au concours de 1855 et envoyé de nouveau avec 200 vers de plus. Dans une lettre aux universitaires, l'auteur demande un réexamen de son œuvre, si toutefois un second jugement est possible. Mais le jury n'a pas pris connaissance de cette lettre à temps, et le poème n'a pas été jugé2.

Il s'agissait, évidemment, du poème de J. Carassoutsas Προς τον ποιητήν Λαμαρτίνον, seul accessit du concours de 1855 3.

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1. Jugement de 1856, Πανδώρα 7 (1856-1857) 26-27. Cf. les vers de G. Tertsétis (Ο θρίαμβος του ποιητικού διαγωνισμού, 1858):

Δεν πιστεύω

τα όσα εφοβερίσανε να πράξουν.

Πιστεύω ο εισηγητής μόνος του τάπε:

Στην γλώσσαν του λαού στίχοι γραμμένοι

ούτε καν από ημάς αναγνωστέοι.

2. Ibid., p. 26. A partir de 1856, cependant, les poèmes ayant obtenu un accessit il purent être envoyés pour la deuxième fois au concours.

3. Ce poème devait ainsi avoir 474 vers (274+200). Mais sa version finale, 

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    22. Moullas, Concours poetiques

    4. 1854: La persistance de la dualité linguistique

    Chose curieuse, parmi les 12 poèmes présentés au concours de 1854, 5 étaient écrits en langue populaire! Mal compris ou consciemment ignoré, le sévère avertissement de l'année précédente fut loin d'imposer d'un seul coup la discipline. C'est ainsi que, pour la quatrième fois, le jury allait se trouver devant le «paradoxe» signalé par Rangabé en 1853: des deux meilleures œuvres, la première était écrite en langue populaire, la seconde en langue savante. Certes, le choix ne posait plus le moindre problème, et le jury n'hésita pas à opter une fois de plus pour la langue savante. Mais cette dualité linguistique au sein des concours devenait, à la longue, gênante; elle accentuait la contradiction entre la poésie et la langue, et transformait de plus en plus le jury littéraire en commission de censure. Il fallut donc répéter l'avertissement de l'année précédente.

    Le concours de 1854 eut lieu de nouveau le 25 mars1. Le jury fut composé de 5 membres: N. Costis (président), A. R. Rangabé (rapporteur), Ph. Ioannou, C. Paparrigopoulos et St. Coumanoudis. Cinq poèmes ont été jugés «louables». Rangabé, contrairement à ce qu'il avait fait en 1851 et 1853, rendit compte, pour la première fois, de toutes les œuvres envoyées au concours, en commençant par les moins importantes. Voici, en résumé, comment ces œuvres sont présentées par le rapporteur:

    1) Un poème entièrement insignifiant qui, faute de titre, est éliminé par le jury.

    2) Ναπολέων Βοναπάρτης : «imitation» — d'après l'auteur, mais, en réalité, une paraphrase sans art et sans goût — du «chef-d'œuvre du Pindare français» (Lamartine). La langue n'est ni savante ni populaire; les fautes de grammaire abondent.

    3) Ο Έλλην εραστής : tragédie en 5 actes. On n'y trouve aucune qualité, si ce n'est une certaine facilité à la versification et la brièveté salutaire des actes!

    4) Πάτροκλος : tragédie «plaintive», dont furent envoyés au concours les trois derniers actes. Oeuvre insignifiante, comparable à la précédente.

    ————————————

    1. La proclamation du concours (Athènes, 4 juin 1853), signée du recteur P. Arghyropoulos, précise qu'elle est valable aussi pour les années suivantes: Η Ελπίς, 1 juin 1853, Αιών, 27 juin 1853 - Commentaire sur le concours rte 1854: Ευτέρπη, No 37, 1er avril 1851, pp. 311-312.